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DELPHINE.
IMPRIMERIE DE CABUCHET ,
A BESANCON.
DELPHINE,
PAR MADAME
DE STAËL-IIOLSTEIN.
Un homme doit savoir braver l'opinion , une
femme s'y soumettre.
Mélanges de madame Necker.
QUATRIÈME ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.
TOME PREMIER.
PARIS,
H. NICOLLE, A LA LIBRAIRIE STÉRÉOTYPE,
AÎÎB JDI SUBI, W.° 12,
MDCCCXYIIL
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/delphine0102sta
PRÉFACE.
.Les romans sont de tous les écrits lit-
téraires ceux qui ont le plus de juges ^
il n'existe presque personne qui n'ait
le droit de prononcer sur le mérite d'un
roman } les lecteurs mêmes les plus dé-
fians et les plus modestes sur leur es—
prit , ont raison de se confier à leurs
impressions. C'est donc une des pre-
mières difficultés de ce genre que le
succès populaire auquel il doit pré-
tendre.
Une autre non moins grande , c'est
qu'on a fait une si grande quantité de
romans médiocres, que le commun des
hommes est tenté de croire que ces sor-
tes de compositions sont les plus aisées
de toutes , tandis que ce sont précisé-
ment les essais multipliés dans cette
carrière qui ajoutent à sa difficulté}
Tome Lcv i
jj PRÉFACE.
car dans ce genre , comme dans tous les
autres, les esprits un peu relevés crai-
gnent les routes battues, et cest un
obstacle à l'expression des sentimens
y rais , que l'importun souvenir des
écrits insipides qui nous ont tant parlé
des affections du cœur. Enfin le genre
en lui-même présente des difficultés
effrayantes, et il suffit, pour s'en con-
vaincre , de songer au petit nombre de
romans placés dans le rang des ou-
vrages.
En effet, il faut une grande puissance
d'imagination et de sensibilité pour s'i-
dentifier avec toutes les situations de
la vie, et y conserver ce naturel par-
fait, sans lequel il ny a rien de grand,
de beau, ni de durable. L'enchaîne-
ment des idées peut être soumis à des
principes invariables et dont il est tou-
jours possible de donner une exacte
analyse; mais les sentimens ne sont ja-
PREFACE. llj
mais que des inspirations plus ou moins
heureuses, et ces inspirations ne sont
accordées peut-être qu'aux âmes res-
tées dignes de les éprouver. On citera
pour combattre cette opinion , quelques
hommes d'un grand talent dont la con-
duite n'a point été morale } mais je crois
fermement qu'en examinant leur histoire 7
on verra que si de fortes passions ont pu
les entraîner , des remords profonds les
ont cruellement punis } ce n'est pas assez
pour que la vie soit estimable , mais c'est
assez pour que le cœur liait point été dé-
pravé.
On se sentirait saisi d'une véritable ter-
reur au milieu de la société , s'il n'existait
pas un langage que l'affectation ne pût
imiter, et que l'esprit à lui seul ne saurait
découvrir. (Test surtout dans les romans
que cette justesse de ton , si fou peut
s'exprimer ainsi, doit être particulière—
ment observée} sensibilité exagérée, fierté
IV PREFACE,
hors de place , prétention de vertu , toute
cette nature de convention qui fatigue si
souvent dans le monde , se retrouve
dans les romans • et comme on pourrait
dire en observant tel ou tel homme ,
c'est par cette parole , par ce regard , par
cet accent qu'il trahit à son insçu les
bornes de son esprit ou de son âme \ de
même dans les fictions , on pourrait mon-
trer , dans quelle situation fauteur a
manqué de sensibilité véritable ; dans
quel endroit le talent na pu suppléer
au caractère, et quand l'esprit a irai**
nement cherché ce que famé aurait saisi
d'un seul jet.
Les événemens ne doivent être dans les
romans que l'occasion de développer les
passions du cœur humain } il faut con-
server dans les événemens assez de vrai-
semblance pour que l'illusion ne soit point
détruite } mais les romans qui excitent la
curiosité seulement par l'invention des
PRÉFACÉ. y
faits, ne captivent dans les hommes que
cette imagination qui a fait dire que les
yeux sont toujours enfans. Les romans
que Ton ne cessera jamais d'admirer, Cla-
risse , Clémentine , Tom-Jones , la nou-
velle ïiéloise, Werther, etc., ont pour but
de révéler ou de retracer une foule de
senti mens , dont se compose au fond de
l'âme le bonheur ou le malheur de l'exis-
tence- ces sentimens que Ton ne dit point,
parce qu'ils se trouvent liés avec nos se~
crets ou avec nos faiblesses , et parce que
les hommes passent leur vie avee les hom-
mes, sans se confier jamais mutuellement
ce qu'ils éprouvent.
L'histoirenenous apprend que les grande
traits manifestés par la force des circons-
tances, mais elle ne peut nous faire péné-
trer dans les impressions intimes qui , en'
influant sur la volonté de quelques-uns ,
ont disposé du sort de tous. Les décou-
vertes en ce genre sont inépuisables, il-
y] PilÉFACE
n'y a qu'une chose étonnante pour l'esprit
humain , c'est lui— même.
The noTblest Stuiy of mankind is man.
Cherchons donc toutes les ressources du
talent , tous les de'veloppemens de l'es-
prit, dans la connaissance approfondie
des affections de l'âme , et n'estimons les
romans que lorsqu'ils nous paraissent ,
pour ainsi dire , une sorte de confession 5
dérobée à ceux qui ont vécu comme à
ceux qui vivront.
Observer le cœur humain , c'est mon*-
trer à chaque pas l'influence de la morale
sur la destinée : il n'y a qu'un secret dans
la vie 3 c'est le bien ou le mal qu'on a fait }
il se cache, ce secret, sous mille formes
trompeuses : vous souffrez long - temps
sans FaVoir mérité, vous prospérez long-
temps par des moyens condamnables ,
mais tout-à-coup votre sort se décide , le
mot de votre énigme se révèle , et ce mot^
P R É F A. C K. Vïj
la conscience l'avait dit bien avant que le
destin l'eut répète. C'est ainsi que l'his-
toire de l'homme doit être représentée
dans les romans* c'est ainsi que les fictions
doivent nous expliquer , par nos vertus
et nos sentimens, les mystères de notre
sort.
Véritable fiction en effet, me dira-t-on,
que celle qui serait ainsi conçue ! croyez-
vous encore à la morale, à l'amour, à
l'élévation de l'àme , enfin à toutes les il-
lusions de ce genre ? Et si Ton n y croyait
pas , que mettrait-on à la place ? la cor-
ruption et la vulgarité de quelques plai-
sirs , la sécheresse de l'âme , la bassesse
et la perfidie de l'esprit. Ce choix hideux
en lui-même , est rarement recompensé
par le bonheur ou par le succès -, mais
quand l'un et l'autre en seraient le résultat
momentané, ce hasard servirait seulement
à donner à l'homme vertueux un sentiment
de fierté de plus. Si l'histoire avait repré-
Yllj PRÉFACE.
sente les sentimens généreux comme tou-
jours prospères , ils auraient cessé d'être
généreux 5 les spéculateurs s'en seraient
bientôt emparés, comme un moyen de
faire route. Mais l'incertitude sur ce qui
conduit aux splendeurs du monde, et la
certitude sur ce qu exige la morale , est
une belle opposition qui honore l'accom-
plissement du devoir et l'adversité libre-
ment préférée.
Je crois donc que les circonstances de
la vie , pnssagères comme elles le sont ,
nous instruisent moins des vérités dura-
bles, que les fictions fondées sur ces véri-
tés} et que les meilleures leçons de la déli-r
catesse et de la fierté peuvent se trouver
dans les romans, où les sentimens sont
peints avec assez de naturel, pour que vous
croyiez assister à la vie réelle en les lisant.
Un style commun , un style ingénieux
sont également éloignés de ce naturel 5
l'ingénieux ne convient qu aux affections
PRÉFACE. Jîg
de parure , à ces affections qu'on éprouve
seulement pour les montrer} l'ingénieux
enfin , est une telle preuve de sang froid ,
qu'il exclut la possibilité de toute ('motion
profonde. Les expressions communes sont
aussi loin de la vérité que les expressions
recherchées , parce que les expressions com-
munes ne peignent jamais ce qui se passe
réellement dans notre cœur* chaque homme
a une manière de sentir particulière , qui
lui inspirerait de l'originalité s'il s y li-
vrait} le talentne consiste peut-être que dans,
la mobilité qui transporte Famé dans toutes
les affections que l'imagination peut se re-
présenter} le génie* ne dira jamais mieux
que la nature 7 mais il dira comme elle
dans les situations même inventées, tandis
que l'homme ordinaire ne sera inspiré que
par la sienne propre. C'est ainsi que dans
tous les genres la vérité est à la lois 7 ce
qu'il y a de plus difficile et de plus sim-
ple j de plus sublime et de plus naturel.-
PREFACE.
Il n y a point eu dans la littérature des
anciens ce que nous appelons des romans 5
la patrie absorbait alors toutes les âmes ,
et les femmes ne jouaient pas un assez
grand rôle pour que Ton observât toutes
les nuances de l'amour : chez les mo-
dernes Téclatdes romans de chevalerie ap-
partenait beaucoup plus au merveilleux
des aventures qu'à la vérité et à la pro-
fondeur des sentimeus. Madame de La—
fayette est la première qui , dans la prin-
cesse de Clèves, ait su réunir à la peinture
de ces mœurs brillantes de la chevalerie,
le langage touchant des affections passion-
nées. Mais les véritables chefs-cf œuvres en
fait de romans , sont tous du dix-huitième
siècle ; ce sont les Anglais qui , les pre-
miers , ont donné à ce genre de produc-
tion un but véritablement moral 5 ils cher-
chent futilité dans tout , et leur disposi-
tion à cet égard est celle des peuples li-
bres j ils ont besoin d'être instruits 3 plutôt
PREFACE. Xj
qu'amuses , parce qu'ayant à faire un no-
ble usage des facultés de leur esprit , ils
aiment à les développer et non à les en-
dormir.
Une autre nation aussi distinguée par
ses lumières que les Anglais le sont par
leurs institutions, les Allemands, ont des
romans d'une vérité et dune sensibilité
profonde^ mais on juge mal parmi nous
les beautés de la littérature allemande 7
ou pour mieux dire, le petit nombre de
personnes éclairées qui la connaissent ,
ne se donnent pas la peine de répondre à
ceux qui ne la connaissent pas } ce n'est
que depuis Voltaire que l'on rend justice
en France à l'admirable littérature des
Anglais } il faudra de même qu'un homme
de génie s'enrichisse une fois par la fé-
conde originalité de quelques écrivains
allemands, pour que les Français soient
persuadés, quil y a des ouvrages en Al-
lemagne où les idées sont approfondies et
Xl) PREFACE.
les sentimens exprimes avec une énergie
nouvelle.
Sans cloute les auteurs actuels ont
raison de rappeler sans cesse le respect
que l'on doit aux chefs-d" œuvres de la
littérature française , c'est ainsi qu'on
peut se former un goût , une critique
sévère . je dirais impartiale 5 si de nos
jours , en France , ce mot pouvait avoir
son application. Mais le grand défaut
dont notre littérature est menacée main-
tenant, c'est la stérilité, la froideur et
la monotonie : or l'étude des ouvrages
parfaits et généralement connus que nous
possédons, apprend bien ce qu'il faut
éviter , mais n'iuspire rien de neuf; tan-
dis qu'en lisant les écrits d'une nation
dont la manière de voir et de sentir dif-
fère beaucoup de celle des Français .
l'esprit est excité par des combinaisons
nouvelles , l'imagination est animée par
les hardiesses mêmes qu'elle condamne
PREFACE. XllJ
autant que par celles qu' elle approuve 5 et
Ton pourrait parvenir à adapter au goût
français, peut-être le plus pur de tous,
des beautés originales qui donneraient
à la littérature du dix-neuvième siècle
un caractère qui lui serait propre.
On ne peut qu'imiter les auteurs
dont les ouvrages sont accomplis , et
dans limitation il n'y a jamais rien d'il-
lustre 5 mais les écrivains dont le génie
un peu bizarre n'a pas entièrement poli
toutes les richesses qu'ils possèdent, peu-
vent être dérobés heureusement par des
hommes de goût et de talent : For des
mines peut servir à toutes les nations ,
l'or qui a reçu l'empreinte de la mon-
naie ne convient qu'à une seule. Ce n'est
pas Phèdre qui a produit Zaïre 7 c'est
Othello. Les Grecs eux-mêmes dont Racine
s'est pénétré 3 avaient laissé beaucoup à
faire à son génie. Se serait-il élevé aussi
haut , s'il n'eût étudié que des ouvrages
XIV PREFACE.
qui, comme les siens, désespérassent F é-
mulation au lieu de l'animer en lui ou-
vrant de nouvelles routes ?
Ce serait donc , je le pense , un grand
obstacle aux succès futurs des Français
dans la carrière littéraire , que ces préju-
gés nationaux qui les empêcheraient
de rien étudier qu'eux-mêmes. Un plus
grand obstacle encore serait la mode qui
proscrit les progrès de F esprit humain ,
sous le nom de philosophie 5 la mode .
ou je ne sais quelle opinion de parti trans-
portant les calculs du moment sur le
terrein des siècles, et se servant de con-
sidérations passagères pour assaillir les
idées éternelles. L'esprit alors n'aurait
plus véritablement aucun moyen de se
développer , il se replierait sans cesse sur
le cercle fastidieux des mêmes pensées ,
des mêmes combinaisons , presque des
mêmes phrases j dépouillé de Favenir, il
serait condamné sans cesse à regarder en
PREFACE. XV
arrière , pour regretter d'abord 5 rétro-
grader ensuite , et sûrement il resterait
fort au-dessous des écrivains du dix-sep—
dame siècle qui lui sont présentes pour
modèles } car les écrivains de ce siècle 5
hommes d'un rare génie 5 fiers comme le
vrai talent 5 aimaient et pressentaient les
vérités que couvraient encore les nuages
de leur temps.
L'amour de la liberté bouillonnait dans
le vieux sang de Corneille 5 Fénélon don-
nait dans son Télémaque des leçons sé-
vères à Louis XIV 5 Bossuet traduisait les
grands de la terre devant le tribunal du
Ciel , dont il interprétait les jugemens avec
un noble courage} et Pascal, le plus hardi
de tous, à travers les terreurs funestes qui
ont troublé son imagination en abrégeant
sa vie , a jeté dans ses pensées détail 1
les germes de beaucoup d'idées que l<^s
écrivains qui Font suivi ont développés.
Les grands hommes du siècle de Louis W Y ,
XVJ PRÉFACE.
remplissaient Tune des premières condi-
tions du génie , ils étaient en avant des
lumières de leur siècle 5 et nous , en reve-
nant sur nos pas , égalerions-nous jamais
ceux qui se sont élancés les premiers dans
la carrière, et qui, s'ils renaissaient, par-
tant d'un autre point , dépasseraient encore'
tous leurs nouveaux contemporains ?
On a dit que ce qui avait surtout con-
tribué à la splendeur de la littérature du
dix - septième siècle, c'était les opinions
religieuses d'alors , et qu aucun ouvrage
d'imagination ne pouvait être distingué
sans les mêmes croyances. Un ouvrage .
dont ses adversaires mêmes doivent ad-
mirer l'imagination originale , extraordi—
naire , éclatante , le Génie du Christia-
nisme* a fortement soutenu ce système lit-
téraire. J'avais essayé de montrer quels
étaient les heureux chaugemens que le
christianisme avait apportés dans la lit-
térature ; mais comme le christianisme
PREFACE. XV 1J
date de dix— huit siècles , et nos chefs-
d'œuvres en littérature seulement de
deux 3 je pensais que les progrès de
l'esprit humain en général , devaient
être comptes pour quelque chose dans
l'examen des différences entre la littéra-
ture des anciens et celle des modernes.
Les grandes idées religieuses , l'exis-
tence de Dieu, l'immortalité de l'âme,
et l'union de ces belles espérances avec
la morale , sont tellement inséparables de
tout sentiment élevé, de tout enthousias-
me rêveur et tendre, qu'il me paraîtrait
impossible qu aucun roman , aucune tra-
gédie, aucun ouvrage d'imagination enfin
pût émouvoir sans leur secours* et en ne
considérant un moment ces pensées , d'un
ordre bien plus sublime , que sous le rap-
port littéraire , je croirais que ce qu'on
a appelé dans les divers genres d'écrits,
l'inspiration poétique, est presque toujours
ce presentinient du cœur , cet essor du
XV11J PREFACE.
génie qui transporte l'espérance au delà
des bornes de la destinée humaine } mais
rien n'est plus contraire à l'imagination ,
comme à la pensée , que les dogmes de
quelque secte que ce puisse être. L*a my-
thologie avait des images , et non des
dogmes 5 mais ce qu'il y a d'obscur ,
d'abstrait et de métaphysique dans les
dogmes , s'oppose invinciblement , ce
me semble, à ce qu'ils soient admis dans
les ouvrages d'imagination.
La beauté de quelques ouvrages reli-
gieux tient aux idées qui sont entendues
par tous les hommes , aux idées qui ré-
pondent à tous les cœurs , même à ceux
des incrédules 3 car ils ne peuvent se
refuser à des regrets lors même qu'ils ne
conçoivent pas encore des espérances 5 ce
qu'il y a de grand enfin dans la religion,
ce sont toutes les pensées inconnues , va-
gues , indéfinies , au delà de notre rai-
son , mais non en lutte avec elle.
PREFACE. XIX
On a voulu établir depuis quelque
temps une sorte d'opposition entre la rai*
son et l'imagination , et beaucoup de gens,
qui ne peuvent pas avoir de l'imagina-
tion , commencent d'abord par manquer
de raison , dans l'espoir que cette preuve
de zèle leur sera toujours comptée. Il
faut distinguer l'imagination qui peut être
considérée comme Tune des plus belles
facultés de l'esprit, et l'imagination dont
tous les êtres souffrans et bornés sont
susceptibles. L'une est .un talent, l'autre
une maladie } l'une devance quelquefois
la raison , l'autre s'oppose toujours à ses
progrès • on agit sur l'une par l'enthou-
siasme , sur l'autre par l'eifroi 5 je con-
viens que quand on veut dominer les
têtes faibles , il faut pouvoir leur inspi-
rer des terreurs que la raison proscrirait}
mais pour produire ce genre delfet , les
contes de revenans \ aient beaucoup
mieux que les chefs-d'œuvres littéraires.
XX PREFACE.
Lïmagination qui a fait le succès de
tous ces chefs — d'oeuvres tient par des
liens très-forts à la raison } elle inspire
le besoin de sV'lever au delà des bor-
nes de la réalité , mais elle ne permet
pas de rien dire qui soit en contraste
avec cette réalité même. Nous avons tous
au fond de notre âme une idée confuse
de ce qui est mieux , de ce qui est meil-
leur , de ce qui est plus grand que nous ;;
cest ce qu on appelle , en tout genre 7
le beau idéal , c'est l'objet auquel as—
pirent toutes les âmes douées de quel-
que dignité naturelle } mais ce qui
est contraire à nos connaissances , à
nos idées positives 5 déplaît à l'ima-
gination presque autant qu'à la raison
même.
J'en vais prendre un exemple au ha-
sard : je le tirerai de l'incohérence des
images , il sera facile d'en faire l'appli-
cation aux idées contradictoires. Quand
PREFACE. XX)
Milton agrandit à nos yeux le vice et
la vertu par les tableaux les plus frap-
pans , nous l'admirons 5 il ajoute à nos
pensées , il fortifie nos sentimens } mais
lorsqu'il représente les anges tirant des
coups de canon dans le Ciel , il manque
à la raison qu'exige la nature de son
sujet , il s'écarte de la conséquence qui
doit exister dans l'invention comme dans
la vérité , et la raison blessée refroidit l'i-
magination. Pourquoi blâmons-nous dans
les romans , dans la poésie , dans les ou-
vrages dramatiques tout ce qui n'est pas
en harmonie avec les proportions admises,
avec les fictions accordées ? c'est par le
même instinct qui nous rend importun
le désordre dans le raisonnement.
Il y a dans nous une force morale qui
tegid toujours vers la vérité • en opposant
l'une à l'autre, le sentiment, l'imagina-
tion , la raison , toutes les facultés de
l'homme , on établirait en lui-même une
XX1J PREFACE.
division presque semblable à celle qui ,
affaiblissant les empires , rend leur as-
servissement plus facile. Les facultés de
l'homme doivent avoir toutes la même di-
rection , et le succès de l'une ne peut ja-
mais être aux dépens de l'autre :y l'écri-
vain qui 5 dans l'ivresse de l'imagination 7
croit avoir sujugué la raison , la verra
toujours reparaître comme son juge , non-
seulement dans l'examen, réfléchi , mais
dans fimpression du moment qui décide
de l'enthousiasme.
Je ne sais si ces diverses réflexions font
l'apologie ou la critique de la correspon-
dance que je publie. Je ne l'aurais pas
fait connaître, si elle ne m'avait pas paru
d'accord avec la manière de voir et de
sentir que je viens de développer. Les
lettres que j'ai recueillies ont été écrites
dans le commencement de la révolution 5
j'ai mis du soin à retrancher de ces lettres ,
autant que la suite de l'histoire le permet-
PREFACE.
XX1IJ
tait 5 tout ce qui pouvait avoir rapport
aux evenemens politiques de ce temps-
là. Ce ménagement n'avait point pour
but , on le verra , de cacher des opi-
nions dont je me crois permis d'être
fière } mais j'aurais souhaité qu'on pût
s'occuper uniquement des personnes qui
ont écrit ces lettres} il me semble qu'on
y trouve des senlimens qui devraient ,
pendant quelques momens du moins 5
n'inspirer que des idées douces.
Ce vœu ? je le crains , ne sera point
accompli } la plupart des jugemeus lit-
téraires que Ton publiera en France ,
ne seront , pendant long-temps encore ?
que des louanges de parti, ou des in-
jures de calcul } je pense donc que les
écrivains qui , pour exprimer ce qu'ils
croient bon et vrai , bravent ces juge—
mens connus d'avance , ont choisi leur
public } ils s'adressent à la France silen-
cieuse , mais éclairée, à l'avenir plutôt
XXÎV PRÉFACE.
qu au présent } ils aspirent peut-être aussi }
dans leur ambition ? à l'opinion indépen-
dante , au suffrage réfléchi des étrangers }
mais ils se rappelleront sans doute ce
conseil que Yirgile donnait au Dante ?
lorsqu'il traversait avec lui le séjour des
hommes médiocres , agités , tant qu'ils
avaient vécu 3 par des passions haineuses.
Fama di loro il mondo esser non lassa,
Non ragioniam di lor ; ma guarda e passa (i),
(i) Le monde n'a pas même conservé le souvenir de leur
nom; ne nous arrêtons pas à en parler, mais jette un coup
d'oeil sur eux et passe.
DELPHINE.
LETTRE PREMIÈRE.
Madame d'Albémar à Matlldede T'crnon.
Bellerive, ce 12 avril 1790.
Je serai trop heureuse, ma chère cousine^
si je puis contribuer à votre mariage avec
M. de Mondoville} les liens du sang qui
nous unissent me donnent le droit de vous
servir, et je le re'clame avec instance ^ si je
mourais, vous succéderiez naturellement à
la moitié de ma fortune : me serait-il refusé
de disposer d'une portion de mes biens pen-
dant ma vie, comme les lois en dispose-
raient après ma mort? À vingt et un ans ?
convenez qu'il serait ridicule d'offrir mou
héritage à vous qui en avez dix-huit! Je
vous parle donc des droits de succession.
Tome /.cr 3
DELPHINE.
seulement pour vous faire sentir, que vous
ne pouvez considérer le don de la terre
d'Andelys comme un service embarrassant
à recevoir, et dont votre délicatesse doive
s'alarmer.
M. cTAlbémar m'a comblée de tant de
biens en mourant, que j'éprouverais le
besoin dy associer une personne de sa fa-
mille, quand cette personne, ma compa-
gne depuis trois ans , ne serait pas la fille
de madame de Yernon , de la femme du
monde dont l'esprit et les manières m" atta-
chent et me captivent le plus. Tous savez que
la sœur de mon mari , Louise d' Albémar ,
est mon amie intime 5 elle a confirmé avec
joie les dons que M. dAlbémar inavait
faits. Retirée dans un couvent à Montpel-
lier , ses goûts sont plus que satisfaits par
la fortune quelle possède; je suis donc li-
bre , et parfaitement libre de vous assurer
vingt mille livres de rente, et je le fais
avec un sentiment de bonheur que vous ne
voudrez pas me ravir.
En vous donnant la terre d'Andelys , il
me restera encore cinquante mille livres de
revenu; j'ai presque honte d'avoir l'air de
DELPHINE.
la générosité quand je ne dérange en rien
les habitudes de ma vie. Ce sont ces habi-
tudes qui rendent la fortune nécessaire :
dès que Ton n'est pas obligé d'éloigner de
soi les inférieurs qui se reposent de leur
sort sur notre bienveillance, ou d'exciter
la pitié des supérieurs par un changement
remarquable dans sa manière d'exister f
Ton est à l'abri de toutes les peines que
peut faire éprouver la diminution de la for-
tune. D'ailleurs , je ne crois pas que je me
fixe à Paris } depuis près d'un an que j'y
habite , je n'y ai pas formé une seule re-
lation qui puisse me faire oublier les amis
de mon enfance } ces véritables amis sont
gravés dans mon cœur avec des traits si
chers et si sacrés, que toutes les nouvelles
connaissances que je fais laissent à peine
des traces à côté de ces profonds souve-
nirs. Je n'aime ici que votre mère 5 sans
elle je ne serais point venue à Paris, et je
n'aspire qu'à la ramener en Languedoc
avec moi} j'ai pris, depuis que j'existe,
l'habitude d'être aimée , et les louantes
qu'on veut bien m' accorder ici, laissent
au fond de mon cœur un sentiment de
4 DELPHINE.
froideur et d'indifférence, qu'aucune jouis-
sance de l'amour— propre n'a pu changer
entièrement : je crois donc que , malgré
mon goût pour la société de Paris, je reti-
rerai ma vie et mon cœur de ce tumulte ,
où Ton finit toujours par recevoir quel-
ques blessures , qui vous font mal ensuite
dans la retraite.
J'entre dans ces détails avec vous , ma
chère cousine, pour que vous soyez bien
convaincue que j'ai beaucoup plus de for-
tune qu'il n'en faut pour la vie que je veux
mener. C'est à regret que je me condamne
à rechercher tous les argumens imagina-
bles pour vous faire accepter un don , qui
devrait s'offrir et se recevoir avec le même
mouvement} mais les différences de carac-
tère et d'opinions qui peuvent exister entre
nous, m'ont fait craindre de rencontrer
quelques obstacles aux projets que nous
avons arrêtés votre mère et moi} j'ai donc
voulu que vous sussiez tout ce qui peut
vous tranquilliser sur un service auquel
vous paraissiez attacher beaucoup trop
d'importance } il n'entraîne point avec lui
une reconnaissance qui doive vous impo-
DELPHINE. 5
ser de la gêne; et si tout ce que je viens de
vous dire ne suffît pas pour vous le prou-
ver, je vous répéterai que mon amitié pour
votre mère est si vive, si dévouée, qu'il
vous suffirait d'être sa fille pour que je
fisse pour vous, quand même je ne vous
connaîtrais pas , tout ce qui est en mon
pouvoir. Mais c'est assez parler de ee ser-
vice : assurément je ne vous en aurais pas
eut retenue si longtemps , si je n'avais
aperçu que vous aviez une répugnance se-
crète pour la proposition que je a ous faisais.
Il se peut aussi que vous soyez blessée des
conditions que madame de Mondoviile a
mises à votre mariage avec son fils, dou-
bliez pas cependant , ma chère Ma tilde ,
qu'elle ne vous a connue que pendant votre
enfance, puisqu'elle n'a pas quitté l'Espa-
gne depuis dix ans 5 et songez sur-tout que
sou fils ne vous a jamais vue. Madame de
Mondoviile aime votre mère, et désire
s'allier avec votre famille 5 mais vous sa-
vez combien elle me! d'importance à tout
ce qui peut ajouter à la considération des
siens • elle veut que sa belle-fille ait de la
fortune , comme un moyen d'établir une
6
DELPHINE.
distance de plus entre son fiîs et les antres
hommes. Elle a de la générosité et de l'élé-
vation , mais aussi de la hauteur et de l'or-
gueil 5 ses manières 5 dit-on , sont très-sim-
ples et son caractère très-arrogant. Née en
Espagne, d'une famille attachée aux anti-
cpes mœurs de ce pays , elle a vécu long-
temps en France avec son mari , et elle y
a appris Fart de revêtir ses défauts de for-
mes aimables qui subjuguent ceux qui l'en-
tourent. Tout ce que Ton raconte de Léonce
de Mondovilie me persuade que vous serez
parfaitement heureuse avec lui , mais je
cr©is que madame de Mondovilie , malgré
les inconvéniens de son caractère j a beau-
coup d'ascendant sur son fils. J'ai souvent
remarqué que c'est par ses défauts que l'on
gouverne ceux dont on est aimé : ils veulent
les ménager, ils craignent de les irriter ? ils
finissent par s'y soumettre} tandis que les
qualités dont le principal avantage est de
rendre la vie facile , sont souvent oubliées 7
et ne donnent point de pouvoir sur les
autres.
Ces diverses réflexions ne doivent en
rien vous détourner du mariage le plus
DELPHINE.
brillant et le pins avantageux } mais elles
ont pour but de vous faire sentir la néces-
sité de remplir toutes les conditions que de.
mande ou que désire madame de Mondo—
ville. Il ne faut pas que vous entriez dans
une telle famille avec une infériorité quel-
conque; il faut que madame deMondoville
soit convaincue qu'elle a fait pour son fils
un mariage très-convenable, afin que tous
les égards que vous aurez pour elle la flat-
tent davantage encore. Plus vous serez in-
dépendante par votre fortune , plus il vous
sera doux d'être asservie par vos sentimens
et vos devoirs.
Oubliez donc , ma chère Matilde , les
petites altercations que nous avons eues
quelquefois ensemble 3 et réunissons nos
cœurs par les affections qui nous sont
communes, par l'attachement que nous
ressentons toutes les deux pour votre ai-
mable mère.
Delphine d'àlbémàr.
8 DELPHINE.
LETTRE II.
Réponse de Matllde de Vernon^àmadame
d'Albémar.
Paris, ce 14 avril 1790.
X uisqle vous croyez , ma chère cou-
sine, qu'il est de votre délicatesse de faire
jouir les parens de M. d'Albémar d'une
partie de la fortune qu'il vous a laissée, je
consens , avec l'autorisation de ma mère, à
la donation que vous me proposez, et je con-
sidère avec raison cette conduite de votre
part , comme satisfaisant à beaucoup plus
que l'équité , et vous donnant des droits
à ma reconnaissance ; je m'engage donc
à tout ce que la religion et la vertu exi-
gent d'une personne qui a contracté , de
son libre a^ eu , l'obligation qui me lie à
vous.
Ma mère désire que le service que vous
me rendez reste secret entre nous 5 elle
croit que la fierté de madame de Mondovilie
pourrait être blessée en apprenant que
DELPHINE. fp
c'est par un bienfait que sa belle— fille est
dotée} je mxis dis ce que pense ma mcre7
mais je serai toujours prête à publier ce
que vous laites pour moi , si vous le dé-
sirez • dut la publicité de vos bienfaits
nïhumilier selon l'opinion du monde .elle
me relèverait à mes propres yeux : tel est
l'esprit de la religion sainte que je pro-
fesse'.
Je sais que ce langage vous a paru quel-
quefois ridicule, et que malgré la dou-
ceur de votre caractère , douceur à la-
quelle je rends justice, vous n'avez pu
n ie cacher que vous ne partagiez pas mes
opinions sur tout ce qui tient à l'obser-
vance de la religion catholique* Je m'en
afflige pour vous, ma chère cousine, et
plus vous resserrez par votre excellente
conduite les liens qui nous atta< lient lune
à l'autre, plus je voudrais qu"i! nie lut
possible de vous convaincre que vous pi e-
nev une mauvaise route, soit pour votre
bonheur intérieur, soit pour votre consi-
dération dans le monde.
Nos opinions en tout genre sont sin-
gulièrement indépendantes : vous vous
/„" a*
16 DELPHINE.
croyez , et avec raison ; un esprit très-re-
marquable} cependant, qu" est-ce que cet
esprit, ma cousine, pour diriger sage-
ment, non seulement les hommes en gê-
nerai , mais les femmes en particulier ?
Vous êtes charmante , on vous le répète
sans cesse 5 mais , combien vos succès
ne vous font-ils pas d'ennemis î Vous êtes
jeune, vous aurez sans doute le désir de
vous remarier : pensez-vous qu'un homme
sage puisse être empressé de s'unir à une
personne qui voit tout par ses propres lu-
mières, soumet sa conduite à ses propres
idées, et dédaigne souvent les maximes
reçues ? Je sais que vous avez une simpli-
cité tout— à— fait aimable dans le caractère *
que vous ne cherchez point à dominer*
que vous n'avez de hardiesse ni dans les
manières , ni dans les discours 5 mais ,
dans le fond, et vous en convenez vous-
même , ce n'est point à la foi catholique ,
ce n est point aux hommes respectables
chargés de nous l'enseigner , que vous sou-
mettez votre conduite, c'est à votre ma-
nière de sentir et de concevoir les idées
religieuses.
DELPHINE. 11
Ma cousine , où en serions— nous , si
toutes les femmes prenaient ainsi pour
guide, ce qu'elles appelleraient leurs lu-
mières? Croyez— moi , ce n'est pas seule-
ment par les Fidèles qu'une telle indépen-
dance est blâmée} les hommes qui sont
le plus affranchis des vérités traitées de
préjugés dans la langue actuelle, veulent
que leurs femmes ne se dégagent d'aucun
licn^ ils sont bien aises qu'elles soient dé-
votes , et se croient plus sûrs ainsi quelles
respecteront et leurs devoirs et jusqu'aux
moindres nuances de ces devoirs.
Je ne fais rien pour l'opinion 3 vous le
savez^ j'ai de bonne foi les sentimens re-
ligieux que je professe 5 si mon caractère
a quelquefois de la roideur, il a toujours
de la vérité 5 mais si j'étais capable de con-
cevoir l'hypocrisie , je crois tellement es-
sentiel pour une femme de ménager en
tout point l'opinion, que je lui conseille-
rais de ne rien braver en aucun genre , ni
superstitions ( pour me conformer à votre
langage), ni convenances, quelque pué-
riles qu'elles puissent être 5 combien toute-
fois il vaut mieux n avoir point a penser
12 DELPHINE.
aux suffrages du monde , et se trouver
disposée , par la religion même , à tous
les sacrifices que l'opinion peut exiger de
nous !
Si vous pouviez consentir à voir I'évê—
que de L. qui, malgré tous les maux que
nous éprouvons depuis dix mois, est resté
en France , je suis sure cru il prendrait de
l'ascendant sur vous. Mon zèle est peut-
être indiscret , la religion ne nous oblige
point à nous mêler de la conduite des au-
tres 5 mais la reconnaissance que je vais
vous devoir m'inspire un nouveau désir
de vous appeler au salut. Tous le dites
vous-même , vous n êtes pas heureuse :
c'est un avertissement du Ciel. Pourquoi
n'ètes-vous pas heureuse? Tous êtes jeune,
riche, jolie 5 vous avez un esprit dont la
supériorité et le charme ne sont pas con-
testés; vous êtes bonne et généreuse : sa—
vez-vous ce qui vous afflige ? c'est l'incer-
titude de votre croyance: et, s'il faut tout
vous dire , c'est que vous sentez aussi que
cette indépendance d'opinion et de con-
duite qui donne à votie conversation peut-
être plus de grâce et de piquant, com-
DELPHI5E. 1 3
menoc déjà à faire dire du mal de vous,
et nuira sûrement tôt ou tard à votre exis-
tence dans le monde.
TSe prenez pas mal les avis que je vous
donne 5 ils tiennent, je vous l'atteste, à
mon attachement pour vous : vous savez
que je ne suis point jalouse, vous in avez
rendu plusieurs ibis cette justice, je ne
prétends point au* succès du monde , je
n'ai pas l'esprit qu il faudrait pour les ob-
tenir, et je me ferais scrupule de m'en oc-
cuper ; je vous parle donc en conscience
sans aucun autre motif que ceux qui doi—
a eut inspirer une âme chrétienne; j'aurais
fait pour vous bien plus que vous ne faites
pour moi, si j'avais pu vous engager à sa-
crilier vos opinions particulières, pour
vous soumettre aux décisions de 1 Eglise.
Adieu , ma chère cousine , je ne vous
plais pas, je ne dois pas vous plaire) ce-
pendant vous êtes certaine . j'en suis sûre,
que je ne manquerai jamais aux sentiment
que vous méritez.
Matilde jdl Yehron,
l4 DELPHINE.
LETTRE III.
Delphine à Matilde.
J'ai de la peine à contenir, ma cousine,
le sentiment que votre lettre me fait
éprouver} je devrais ne pas y céder, puis-
que j'attends de vous une marque pré-
cieuse d'amitié^ mais il m'est impossible
de ne pas m'expliquer une fois franche-
ment avec vous} je veux mettre un terme
aux insinuations continuelles que vous
me faites sur mes opinions et sur mes
goûts: vous estimez la vérité, vous savez
F entendre ; j espère donc que vous ne se-
rez point blessée des expressions vives qui
pourront m* échapper dans ma propre jus-
tification.
D'abord vous attribuez à la délicatesse
le don que j'ai le bonheur de vous offrir,
et c'est l'amitié seule qui en est la cause.
S'il était vrai que je vous dusse de quelque
manière une partie de ma fortune , parce
DELPHINE. l5
que votre mère est parente de M. d'Albé-
mar, j'aurais eu tort de la conserver jus-
qu à présent } la délicatesse est pour les
âmes élevées un devoir plus impérieux
encore que la justice ; elles s'inquiètent
Lien plus des actions qui dépendent d'elles
seules, que de celles qui sont soumises à
la puissance des lois } mais pouvez-vous
ignorer quelle malheureuse prévention
éloignait M. d'ÀIbérnar de votre mère?
C'est le seul sujet de discussion que nous
ayons jamais eu ensemble 5 cette préven-
tion était telle , que j'ai eu beaucoup de
peine à éviter rengagement qu'il voulait
me faire prendre de rompre entièrement
avec elle } connaissant les dispositions de
M. d'AIbérnar comme je le fais, si je puis
me permettre de disposer de sa fortune en
votre faveur , c'est parce qu'il m'a ordon-
né de la considérer comme appartenant à
moi seule.
Mais pourquoi donc éprouvez-vous le
besoin de diminuer le faible mérite du
service que je veux vous rendre ? Est-ce
parce que vous êtes effrayée de tous les
devoirs que vous croyez attachés à la re-
l6 DELPHINE.
connaissance ? Pourquoi mettez-vous tant
d'importance k une action qui ne peut
être comptée que comme l'expression de
l'amitié' que j'éprouve F Je n'ai qu'un but,
je n'ai qu'un désir ? c'est d'être aimée des
personnes avec qui je vis ; il faut que vous
vous sentiez tout-à-fait incapable de m'ac-
corder ce que je demande, puisque vous
craignez tant de me rien devoir 5 mais 1
encore une ibis , soyez tranquille : votre
mère peut tout pour mon bonheur : son
esprit plein de grâce , sa douceur et sa
gaieté répandent tant de charmes sur ma
vie ! Quelquefois l'inégalité , la froideur
de ses manières m'inquiètent ; je voudrais
qu'elle répondit sans cesse à la vivacité de
mon attachement pour elle. Ne suis— je
donc pas trop heureuse , si je trouve une
occasion de lui inspirer un sentiment
de plus pour moi ! Ma cousine , je ne
cherche point à me faire valoir auprès de
vous . vous ne me devez rien : je serai
mille fois récompensée de mon zeie pour
vos intérêts, si votre mère me témoigne
plus souvent cette amiûé tendre qui ca.me
et remplit mon cœur.
DELPHINE. 17
Maintenant passons aux reproches ou
aux conseils que vous croyez nécessaire
de m1 adresser.
Je n'ai pas les mêmes opinions que vous 5
mais je ne pense pas, je vous l'avoue, que
ma considération en souiFre le moins du
monde. Si je songeais à me remarier, j'ose
croire que mon cœur est un assez noble
présent pour nètre pas dédaigné par celui
qui m'en paraîtrait digne; vous avez cru,
dites-vous , démêler de la tristesse dans
ma lettre, vous vous êtes trompée; je n'ai
dans ce moment aucun sujet de peine :
mais le bonheur même des âmes sensibles
n'est jamais sans quelque mélange de mé-
lancolie ; et comment n'éprouverais— je
pas cette disposition, moi qui ai perdu
dans M. d'Alb 'niar un ami si bon et si
tendre! Il n'a pris le nom de mon époux,
lorsque j'avais atteint ma seizième année ,
que pour m'assurer sa fortune; il mettait
dans ses relations avec moi tant de bonté
protectrice et de galanterie délicate , que
son sentiment pour moi réunissait tout ce
qu'il y a d'aimable dans les affections d'un
père , et dans les soins dun jeune lionmie-
1 8 DELPHINE.
M. d'Àlbémar, uniquement occupé d'as-
surer le bonheur du reste de ma vie, dont
son âge ne lui permettait pas d'être le té-
moin , m'avait inspiré cette confiance si
douce à ressentir , cette confiance qui re-
met pour ainsi dire à un autre la respon-
sabilité de notre sort , et nous dispense
de nous inquiéter de nous— mêmes. Je le
regretterai toujours , et les souvenirs de
mon enfance et les premiers jours de ma
jeunesse ne peuvent jamais cesser de rn at-
tendrir} mais quel autre chagrin pourrais-je
éprouver en ce moment? Qu'ai-je à redou-
ter du monde? je ny porte que des senti-
mens doux et bienveiilans 5 si j'avais été
dépourvue de toute espèce d'agrémens ,
peut-être n'aurais-je pu me défendre d'un
peu d'aigreur contre les femmes assez
heureuses pour plaire 5 mais je n'entends
retentir autour de moi que des paroles flat-
teuses j ma position me permet de rendre
quelques services, et ne m'oblige jamais à
en demander } je n'ai que des rapports
de choix avec les personnes qui m'entou-
rent } je ne recherche que celles que j'aime ;
je ne dis aucun mal des autres : pourquoi
DELPHINE. 1C)
donc voudrait— on affliger une créature
aussi ihqffenswe que moi , et dont l'es-
prit, s'il est vrai que l'éducation que j'ai
reçue m'ait donné eet avantage, dont
l'esprit, dis-je , n'a d'autre mobile que le
désir d'être agréable à ceux que je vois ?
A ous m'accusez de n'être pas aussi bonne
Catholique que vous 5 et de n'avoir pas
assez de soumission pour les convenances
arbitraires de la société. D'abord , loin de
blâmer votre dévotion , ma cbère cousine ,
n'en ai— je pas toujours parlé avec respect}
je sais qu'elle est sincère, et quoiqu'elle
n'ait pas encore entièrement adouci ce que
vous avez peut-être de trop Apre dans
le caractère, je crois qu'elle contribue à
votre bonheur , et je ne me permettrai ja-
mais de 1 attaquer, ni par des raisonnement
ni par des plaisanteries 3 mais j'ai reçu une
éducation tout-a-fait différente de la votre.
Mon respectable époux , en revenant de
la guerre d'Amérique, s'était retiré dans
la solitude , et s'y livrait à l'examen de
Joules les questions morales que la ré—
Qexiori peut approfondir. Il croyait en
Dieu , il espérait l'immortalité de l'âme ;
20 DELPHINE.
et la vertu, fondée sur la bonté', était son
cuite envers FEtre-Suprême. Orpheline
dès mon enfance , je n ai compris des
idées religieuses , que ce que M. d'AIbémar
m'en a enseigné ç et comme il remplissait
tous les devoirs de la justice et de la géné-
rosité, j'ai cru que ses principes devaient
suffire à tous les cœurs.
M. d'Albémar connaissait peu le monde ,
je commence à le croire } il n'examinait
jamais dans les actions que leur rapport
avec ce qui est bien en soi , et ne songeait
point à Timpresslon que sa conduite pou-
vait produire sur les autres. Si c'est être
philosophe que penser ainsi , je vous avoue
que je pourrais me croire des droits à ce
titre , car je suis absolument à cet égard
de l'opinion de M. d'Albémar : mais si
vous entendiez par philosophie , la plus lé-
gère indifférence pour les vertus pures
et délicates de notre sexe 5 si vous enten-
diez même par philosophie , la force qui
rend inaccessible aux peines de la vie ,
certes je n'aurais mérité ni cette injure
ni cette louange $ et vous savez bien que
je suis une femme . avec les qualités et
DELPHINE. 2 1
les défauts que cette destinée faible et dé-
pendante peut entraîner.
J'entre dans le monde avec un carac-
tère bon et vrai, de l'esprit, de la jeunesse
et de la fortune 5 pourquoi ces dons de la
Providence ne nie rendraient-ils pas heu-
reuse F Pourquoi me tourmenterais-je des
opinions que je n'ai pas, des convenances
que j'ignore P La inorale et la religion du
cœur ont servi d'appui à des kommes qui
avaient à parcourir une carrière bien plus
difficile que la mienne : ces guides me sut—
liront.
Quant à vous, ma chère cousine , souf-
frez que je vous le dise : vous aviez peut-
être besoin d'une règle plus rigoureuse
pour réprimer un caractère moins doux }
mais ne pouvons-nous donc nous aimer
malgré la différence de nos goûts et de nos
opinions? "Vous savez combien je consi-
dère vos vertus 5 ce sera pour moi un \ if
plaisir de contribuer à rendre voire desti-
née heureuse^ mais laissez chacun en paix
chercher au iond de son cœur le soutien
qui convient le mieux à son caractère et à
sa conscience: imitez votre mère, qui 11a
22 DELPHINE.
jamais de discussion avec vous, quoique
vos idées diffèrent souvent des siennes.
]NTous aimons toutes deux un Etre bienfai-
sant, vers lequel nos âmes s'élèvent} c'est
assez de ce rapport, c'est assez de ce lien
qui réunit toutes les âmes sensibles dans
une même pensée , la plus grande et la plus
fraternelle de toutes.
Je retournerai dans deux jours à Paris,
nous ne nous parlerons plus du sujet de
nos lettres , et vous m'accorderez le bon-
heur de vous être utile , sans le troubler
par des réflexions qui blessent toujours un
peu , quelques efforts qu'on fasse sur soi-
même pour ne pas s'en offenser. Je vous
embrasse , ma chère cousine , et je vous
assure qif a la fin de ma lettre , je ne sens
plus la moindre trace de la disposition pé-
nible qui in avait inspiré les premières
lignes.
Delphine d'âlbéwar.
DELPHINE. 23
LETTRE IV.
Delphine cVAlbémar à madame deJrernon.
Bellerive, ee l6 avril 1790.
lVlA chère tante, ma chère amie, pour-
quoi m'avez-vous mise en correspondance
avec ma cousine sur un sujet qui ne de-
vait être traité qu'avec vous ? Vous savez
que Matilde et moi nous ne nous conve-
nons pas toujours, et je m'entends si bien
avec vous! Quand j'ai pu vous être utile,
vous avez si noblement accepté le dévoue-
ment de mon cœur, vous l'avez récom-
pensé par un sentiment qui me rend la vie
si douce ! Ne voulez-vous donc plus que ce
soit à vous, à vous seule que je m'adresse?
Si cependant je vous avais déplu par
ma réponse à Matilde , si vous ne nie ju-
giez plus dijme d'assurer le bonheur de
votre fille! Mais non, vous connaissez la
vivacité de mes premiers mouvemens *
vous me les pardonnez , vous qui conser—
^4 DELPHINE.
vez toujours sur vous-même cet empire
qui sert au bonheur de vos amis , plus en-
core qu'au vôtre. Je n'ai rien à redouter
de votre caractère généreux et fier : il re-
çoit les services, comme il les rendrait,
avec simplicité} cependant rassurez-moi
avant que je vous revoie ; je sais bien que
vous n aimez pas à écrire, mais il me faut
un mot qui me dise que vous persistez dans
la permission que vous m'avez accordée.
Je le répète encore, vous n affligerez
pas profondément votre amie 5 je serais la
première personne du monde à qui vous
auriez fait de la peine 5 si j'ai eu tort , c'est
alors sur-tout que, prévoyant les reproches
que je me ferais, vous ne voudrez pas que
ce tort ait des suites amères 5 j'attends
quelques lignes de vous, ma chère Sophie,
avec une inquiétude que je n'avais point
encore ressentie.
DELPHI.VE. 23
LETTRE Y.
Madame de T'ernon à Delphine.
Paris, ce 17 avril.
V ors ("Les des en fans, Matilde et vous;
ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter des objets
sérieux , nous en causerons ensemble j
mais n'ayez jamais d'inquiétude, ma chère
Delphine, quand ce que vous désirez dé-
pend de moi.
Sophie de Vernon.
LETTRE VI.
Delphine à mademoiselle cl ' Albémar.
Paris, ce 19.
Une légère altercation qui s'était élevée
entre Matilde et moi, il y a quelques jours,
m'avait assez inquiétée, ma chère sœur:
je vous envoie la copie de nos lettres , pour
que vous en soyez juge. Mais combien je
Tome /.tr 3
20 DELPHINE.
voudrais que vous fussiez près de moi! Je
cherche à me rappeler sans cesse ce que
vous m'avez dit : il me semblait autrefois
que votre excellent frère, dans nos en-
tretiens , m'avait donné des règles de con-
duite qui devaient me guider dans toutes
les situations de la vie} et maintenant je
suis troublée par les inquiétudes qui me
sont personnelles , comme si les idées gé-
nérales que j'ai conçues , ne suffisaient
point pour m'éclairer sur les circonstances
particulières. Néanmoins ma destinée est
simple 3 et je n'éprouve et je n'éprouverai
jamais , j'espère , aucun sentiment qui
puisse l'agiter.
Madame de Yernon que vous n'aimez pas,
quoiqu'elle vous aime, madame de Vernon
est certainement la personne la plus spi-
rituelle , la plus aimable , la plus éclairée ,
dont je puisse me faire l'idée : cependant
il m'est impossible de discuter avec elle
jusques au fond de mes pensées et de mes
sentimens. D'abord elle ne se plaît pas
beaucoup dans les conversations prolon-
gées j mais ce qui sur-tout abrège les dé-
veloppemens dans les entretiens avec elle ,
DELPHINE. 2*]
c est que son esprit va toujours droit aux
résultats 5 et semble dédaigner tout le reste.
Ce n est ni la moralité des actions , ni leur
influence sur le bien-être de lame, quelle.
a profondément étudié , mais les consé-
qucnces et les effets de ces actions } et,
quoiqu'elle soit elle-même une personne
douée des plus excellentes qualités, l'oa
dirait qu'elle compte pour tout le succès ,
et pour très-peu le principe de la conduite
des hommes. Cette sorte d'esprit la rend
un meilleur juge des événemens de la vie ?
que des peines secrètes ;; il me reste donc
toujours dans le cœur quelques sentimcns
que je ne lui ai pas exprimes, quelques
senti mens que je retiens comme inutiles à
lui dire , et dont j'éprouve pourtant la puis-
sance en moi-même. Il n'existe aucune
borne à ma confiance en elle ; mais , sans
que j'y réfléchisse , je me trouve naturel-
lement disposée à ne lui dire que ce qui
peut l'intéresser^ je renvoie toujours att
lendemain pour lui parler des pensées qui
m occupent, mais qui n'ont point d'ana-
logie avec sa manière de voir et de sentir :
mon désir de lui plaire ost mêlé d'une sorte
28 DELPHINE.
d'inquiétude , qui fixe mon attention sur
les moyens de lui être agréable , et met
dans mon amitié pour elle , encore plus pour
ainsi dire de coquetterie que de confiance.
Mon âme s'ouvrirait entièrement avec
vous j ma chère Louise , vous lavez for-
mée , en me tenant lieu de mère } vous
avez toujours été mon amie } je conserve
pour vous cette douce confiance du pre-
mier âge de la vie, de cet âge où Ton croit
avoir tout fait pour ceux qu'on aime, en
leur montrant ses sentimens , et leur dé-
veloppant ses pensées.
Dites-moi donc, ma chère sœur, quel
est cet obstacle qui s'oppose à ce que vous
quittiez votre couvent pour vous établir à
Paris avec moi? vous m'avez fait un se-
cret jusqu'à présent de vos motifs • sup-
portez—vous l'idée qu'il existe un secret
entre nous ?
Je vous ai promis , en vous quittant, de
vous écrire mon journal tous les soirs }
vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes
impressions. Oui , vous serez mon ange
tutélaire , vous conserverez dans mon âme
les vertus que vous avez su m' inspirer ;
DELPHINE,
29
mais ne serions-nous pas bien plus heu-
reuses si nous étions réunies? et nos lettres
peuvent— elles jamais suppléer à nos en-
tretiens ?
Après avoir reçu le billet de madame de
Vernon, je partis le jour même pour L'aile?
voir; je quittai Bellerive à cinq heures du
soir, et je fus chez elle à huit. Elle était
dans son cabinet avec sa fille: à moi! ar-
rivée, elle iit signe à Matilde de s'éloigner 3
j'étais contente, et néanmoins embarrassée
de me trouver seule avec elle : j'ai éprouvé
souvent une sorte de gêne auprès de ma-
dame de \ernon, jusques à ce que la gaieté
deson esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de
réservé et de contenu dans ses manières :
je ne sais si c'est un défaut en elle } mais ce
défaut même , sert à donner plus de prix
aux témoignages de son affection,
— lié bien! me dit-elle en souriant,
Matilde a doue voulu vous convertir?
— Je ne puis vous dire, ma chère tante,
lui répoudis-je, combien sa lettre m a lait
de peine , elle a provoqué ma réponse , et
je m'en suis bientôt repentie: j'avais un»;
frayeur mortelle de vous avoir déplu.
Su DELPHINE.
— En vérité je Fai à peine lue , reprit ma-
dame de Vernon \ j'y ai reconnu votre bon
cœur , votre mauvaise tête , tout ce qui
fait de vous une personne charmante } je
n'ai rien remarqué que cela : quant au
fond de l'affaire , l'homme chargé de dres—
gf
set le contrat y insérera les conditions que
vous voulez bien offrir } mais il faut que
vous permettiez qu'on mette dans l'article
que c'est une donation faite en dédomma-
gement de l'héritage de M. d'Albémar. Si
madame de Mondo ville croyait, que c'est
par une simple générosité de votre part ,
que ma fille est dotée, son orgueil en souf-
frirait tellement qu'elle romprait le ma-
riage. J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de
répugnance pour cette proposition , et je
voulais la combattre : mais madame de \ er-
non m'interrompit , et me dit : Madame de
Mondoville ne sait pas combien onpeut être
Êète d'être comblée des bienfaits d'une
amie telle que vous : vous m'avez déjà re-
tirée une fois de L'abîme où m'avait jetée
un négociant infidèle , vous allez mainte-
nant marier ma fille , le seul objet de mes
sollicitudes, et il faut que je condamne ma.
DELPHINE. 01
\
reconnaissance au silence le plus absolu}
tel est le caractère de madame de Mondo-
ville. Si vous exigiez que le service que vous
me rendez fût connu 5 je serais forcée de le
refuser, car il deviendrait inutile ; mais il
vous suffit , n'est-il pas vrai , ma chère Del-
phine , du sentiment que j'éprouve } de ce
sentiment qui me permet de vous tout de-
voir, parce que mon cœur est certain de
tout acquitter. — Ces derniers mots furent
prononces avec cette grâce enchanteresse,
qui n'appartient qu'à madame de Vernbn;
elle n'avait pas fair de douter de mon
consentement} et lui en faire naître l'idée 7
c'était refroidir tous ses sentimens : elle
s'y abandonne si rarement qu'on craint
encore plus d'en troubler les témoignages }
les motifs de ma répugnance étaient bien
purs : mais j'avais une sorte de honte néan-
moins (1 insister pour que mon nom fut
proclamé à cote du service que je rendais 5
et je fus irrésistiblement entraînée à céder
aux désirs de madame de Yernon.
Je lui dis cependant : — J'ai quelque
regret de me servir du nom de M. d'Al-
bemar dans une circonstance si opposée à
3 2 DELPHINE.
•ses intentions 5 mais , s'il était témoin du
culte que vous rendez à ses vertus , s'il
tous entendait parler de lui , comme vous
en parlez avec moi, peut-être Sans
doute j interrompit madame de Vernon: et
ce mot finit la conversation sur ce sujet.
Un moment de silence s'ensuivit 5 mais ,
bientôt reprenant sa grâce et sa gaieté na-
turelles , madame de Yernon dit : — A pro-
pos , dois-je vous envoyer M. Tévêque
de L., pour vous confesser à lui, comme
Matilde vous le propose ? — Je vous en
conjure, lui répondis-je} dites-moi donc,
ma chère tante, pourquoi vous avez donné
à Matilde une éducation presque supers-
titieuse, et qui a si peu de rapport avec
l'étendue de votre esprit et l'indépendance
de vos opinions ? Elle redevint sérieuse
un moment , et me dit : — Tous m'avez fait
vingt fois cette question, je ne voulais pas
y répondre^ mais je vous dois tous les se-
crets de mon cœur.
Vous savez , continu a- t-elle , tout ce que
j'ai eu à souffrir de M. de Yernon , proche
parent de votre mari j il était impossible
de lui moins ressembler : sa fortune et ma
DELPHINE.
33
pauvreté furent les seuls motifs qui déci-
dèrent notre mariage : j'en fus long-temps
très-malheureuse} à la fin cependant, je
parvins à inaguerrir contre les défauts de
M. de Yernon, j'adoucis un peu sa rudesse :
il existe une manière de prendre tous les
caractères du monde , et les femmes doi-
vent la trouver, si elles veulent vivre en
paix sur cette terre où leur sort est entiè-
rement dans la dépendance des hommes.
Je n'avais pu néanmoins obtenir que ma
fille me fut confiée, et son père la diri-
geait seul} il mourut qu'elle avait onze
ans} et pouvant alors m1 occuper unique-
ment d'elle , je remarquai qu'elle avait
dans son caractère une singulière âpreté-
assez peu de sensibilité, et un esprit plus
Opiniâtre qu'étendu : je reconnus bientôt
que mes leçons ne suffisaient pas pour cor-
riger de tels défauta :, j'ai de l'indolence
dans le caractère, inconvénient, qui est le
résultat naturel de l'habitude de la rési-
gnation 5 j'ai peu d'autorité dans ma ma-
nière de m'exprinn r, quoique ma décisi
intérieure soit très-positive. Je mets (rail-
leurs trop peu d'importance à la ;
34 DELPHINE.
des intérêts de la vie, pour avoir le sérieux
nécessaire à renseignement. Je me jugeai
comme je jugerais un autre, vous save&
que cela m'est facile } et je résolus de con-
fier à M- lévèque de L. l'éducation de ma
fille. Après y avoir bien réfléchi, je crus
que la religion , et une religion positive ?
était le seul frein assez fort pour dompter
le caractère de Ma tilde 5 ce caractère au-
rait pu contribuer utilement à l'avancement
d'un homme \ il présentait l'idée d'une àme
ferme et capable de servir d'appui } mais les
femmes, devant toujours plier, ne peuvent
trouver , dans les défauts et dans les qua-
lités mêmes d'un caractère fort , que des
occasions de douleur. Mon projet a réussi :
la religion, sans avoir entièrement changé
îe caractère de ma fille , lui a ôté ses in-*
convéniens les plus graves ; et comme le
sentiment du devoir se mêle à toutes ses
résolutions , et presque à toutes ses paroles ,
on ne s'aperçoit plus des défauts qu'elle
avait naturellement, que par un peu de
froideur et de sécheresse dans les relations
de la vie , jamais par aucun tort réel. Son
esprit est assez, borné j mais , comme elle
DELPHINE. 33
respecte tous les préjugés, et se soumet à
toutes les convenances , elle ne sera jamais
exposée aux critiques du monde : sa beauté ,
qui est parfaite, ne lui fera courir aucun ris-
que , car ses principes sont d'une inébran-
lable austérité. Elle est disposée aux plus
grands sacrifices ainsi qu'aux plus petits 5 et
la roideur de son caractère lui fait aimer la
gêne comme un antre se plairait dans l'aban-
don. C'eût été bien dommage , ma chère
Delphine , qu'une personne aussi aimable 7
aussi spirituelle que vous , se fût imposée
un joug qui l'eut privée de mille charmes ;
mais réfléchissez à ce qu'est ma fille , et
vous verrez que le parti que j'ai pris était
le seul qui put la garantir de tous les
Malheurs que lui préparait sa triste con-
formité avec son père. Je ne parlerais à
personne, ma chère Delphine, avec la
confiance que je viens de vous témoigner }
niait, je n'ai pas voulu que l'amie de mon
cœur, celle qui Veut assurer le bonheur
de Matilde. ignorât plus long-temps les
motifs qui m'ont déterminée dans la plus
importante de mes résolutions , dans celle
qui concerne l'éducation de ma Lille.
36 DELPHINE.
"\ ous ne pouvez jamais parler sans con-
vaincre, ma chère tante, lui répondis-je $
mais vous-même cependant, ne pouviez-
voits pas guider votre fille ? vos opinions
ne sont-elles pas en tout conformes à celles
que la raison. ... — Oh ! mes opinions :
répondit-elle en souriant et m'interrom—
pant, personne ne les connaît: et comme
elles n'influent point sur mes sentimens y
ma chère Delphine, vous navez pas be-
soin de les savoir. — En achevant ces mots 7
elle se leva . me prit par la main, et me con-
duisit dans le salon où plusieurs personnes
étaient déjà rassemblées.'
Elle entra, et leur lit des excuses avec
cette grâce inimitable que vous-même lui
reconnaissez. Quoiqu'elle ait au moins qua-
rante ans . elle parait encore charmante ?
même au milieu des jeunes femmes 5 sa
pâleur, ses traits un peu abattus, rappel-
lent la langueur de la maladie et non la dé-
cadence des années 5 sa manière de se
mettre toujours négligée est d'accord avec
cette impression. On se dit quelle serait
parfaitement jolie , si un jour elle se por-
tait mieux, si elle voulait se parer comme
DELPHINE, 3j
les autres* ce jour n'arrive jamais, mais
on y croit, et c'est assez pour que 1 ima-
gina tion ajoute encore à l'effet naturel de
ses agrémens.
Dans un des coins de la chambre était
madame du Marset. Vous ai-je dit que c'était
une femme qui ne pouvait me supporter y
quoique je n'aie jamais eu et ne veuille
jamais avoir le moindre tort avec elle ?
Elle a pris, dès mon arrivée, parti contre
la bienveillance qu'on m'a témoignée, et
la considérée comme un affront qui lui
serait personnel. J'ai , pendant quelque
temps, essayé de l'adoucir T mais . quand
j'ai vu qu'elle avait contracte aux yeux du
monde l'engagement de me détester , et
que ne pouvant se faire une existence par
ses amis, elle espérait s'en taire une par
ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce
qu'il y avait de factice comme ce qu il y
avait de réel dans son aversion pour moi.
Elle prétend , ne sachant trop de quoi
m' accuser, que j'aime et que j'approuve
beaucoup trop la Révolution de France. Je
la laisse dire, elle a cinquante ans cl nulle
Lonté dans le caractère ; c'est assez du
38 Ï>EL P H I M E.
chagrins pour lui permettre beaucoup
d'humeur.
Derrière elle était M. de Fierville , son
fidèle adorateur, malgré son âge avancé :
il a plus d'esprit quelle et moins de ca-
ractère, ce qui fait qu'elle le domine en-
tièrement : il se plaît quelquefois à causer
avec moi : mais, comme par complaisance
pour madame du Marset , il me critique
souvent quand je n'y suis pas , il fait sans
cesse des réserves dans les complimens qu'il
m'adresse, pour se mettre, s'il est possi-
ble, un peu d'accord avec lui— même. Je
le laisse s'agiter dans ses petits remords ,
parce que je n'aime de lui que son esprit ^
et qu'il ne peut m'empècher d'en jouir
quand il me parle.
Au milieu de la société , Ma tilde ne songe
pas un instant à s'amuser 5 elle exerce tou-
jours un devoir dans les actions les plus
indifférentes de sa vie; elle se place cons-
tamment à coté des personnes les moins
aimables, a* range les parties, prépare le
thé, sonne pour qu'on entretienne, le fèuj
enfin s'occupe dun salon comme d'un
ménage, sans donner un instant à l'en,-
DELPHIHE* 3 9
traîneraient de la conversation. On pour-
rait admirer ce besoin continuel de tout
changer en devoir , s'il exigeait délie le?
sacrifice de ses goûts } mais elle se plaît
réellement dans cette existence toute mé-
thodique, et blâme au fond de son cœur
ceux qui ne l'imitent pas.
Madame de Vernon aime beaucoup à
jouer } quoiqu'elle pût être 1res— distinguée
dans la conversation , elle l'évite; on dirait
qu'elle n'aime à développer ni ce quelle
sent, ni ce qu'elle pense. Ce goût du jeu,
et trop de prodigalité dans sa dépense ?
sont les seuls défauts que je lui connaisse.
Elle choisit pour sa partie hier au soir
madame du Marset et M. de Fierville *, je lui
en fis quelques reproches tout bas , parce
qu'elle m'avait dit plusieurs (ois assez de
mal de tous les deux. — La critique ou la
louange , me répondit-elle , est un amuse-
ment de l'esprit: mais ménager les hommes ,
est nécessaire pour vivre avec eux. — Esti-
mer ou mépriser, repris-je a ver chaleur, est
un besoin de Famé; c'est une leçon, c'esl
un exemple utile à donner. — Vous ave*
raison , nie dit— elle avec précipitation »
4o DELPHINE.
vous avez raison sous le rapport de la mo-
rale: ce que je vous disais ne faisait allu-
sion quaux intérêts du monde. — Elle me
serra la main en s' éloignant 7 avec une ex-
pression parfaitement aimable.
Je restai à causer auprès de la cheminée
avec plusieurs hommes dont la conversa-
tion , sur-tout dans ce moment , inspire le
plus vif intérêt à tous les esprits capables
de reflexion et d'enthousiasme. Je me re-
proche quelquefois de me livrer trop aux
charmes de cette conversation si piquante ]
c'est peut-être blesser un peu les conve-
nances^ que se mêler ainsi aux entretiens
les plus importans; mais., quand madame
de \ernon . et les dames de sa société sont
établies au jeu, je me trouve presque seule
avec Matilde qui ne dit pas un mot : et
1 empressement que me témoignent les
hommes distingués m'entraîne à les écou-
ter et à leur répondre.
Cependant > peut-être est— il vrai que je
me livre souvent avec trop de chaleur à
l'esprit que je peux avoir 5 je ne sais pas
résister assez aux succès que j'obtiens en
société . et qui doivent quelquefois déplaire
DELPHINE. 4 l
aux autres femmes. Combien j aurais besoin
d'un guide! Pourquoi suis-je seule ici! Je
finis cette lettre 5 ma chère sœur , en vous
répétant ma prière } venez près de moi ,
n'abandonnez pas votre Delphine dans un
monde si nouveau pour elle 5 il m'inspire
une sorte de crainte vague que ne peut
dissiper le plaisir même que j'y trouve.
LETTRE VIL
Réponse de mademoiselle d'Albèmar à
Delphine.
Montpellier, 25 avril 179©.
lYiA chère Delphine, je suis fâchée que
vous vous montriez si généreuse envers ces
N'ornons 5 mon frère aimait encore mieux
la fille que la mère, quoique la mère ait
beaucoup plus d'agrémens que la fille} il
croyait madame de Vernon fausse jusqu'à
la perfidie : pardon , si je me sers de ces
mots} mais je ne sais pas comment dire leur
équivalent, et je me couiie en votre bonne
43 DELPHINE.
amitié pour m'excuser. Mon frère pensait
que mad. de Yernon dans le fond du cœur
n'aimait rien 5 ne croyait à rien . ne s'em-
barrassait de rien 5 et que sa seule idée était
de réussir 5 elle , et les siens , dans tous les
intérêts dont se compose la vie du monde ,
la fortune et la considération. Je sais bien
qu'elle a supporté avec une douceur exem-
plaire le plus odieux des maris, et qu'elle
n'a point eu d'amans, quoiqu'elle fut bien
jolie , il n'y a jamais eu un mot à dire contre
elle : mais dussiez-vous me trouver injuste ,
je vous avouerai que c'est précisément cette
conduite régulière , qui ne me parait pas du
tout s'accorder avec la légèreté de ses prin-
cipes et l'insouciance de son caractère.
Pourquoi s'est-elle pliée à tous les devoirs,
même à tous les calculs , elle qui a l'air de
n'attacher d'importance à aucun ? Malgré
les motifs qu'elle donne de l'éducation de
sa fille , ne faut-il pas avoir bien peu de
sensibilité . pour ne pas former soi-même ,
et selon son propre caractère , la personne
qu'on aime le plus , pour ne lui donner
rien de son âme , et se la rendre étrangère
par les opinions qui exercent le plus d'in—
DELPHINE. 43
fluence sur toute notre manière d'être ?
Il se peut que j'aie tort de juger aussi
défavorablement une personne dont je ne
connais aucune action blâmable} mais sa
physionomie 5 toute agréable qu'elle est ?
su (lirait seule pour m'empêcher d'avoir la
moindre confiance en elle. Je suis ferme-
ment convaincue que les scntimcns habi-
tuels de l'âme laissent une trace très— re-
marquable sur le visage : grâce à cet aver-
tissement de la nature , il n'y a point de
dissimulation complète dans le monde } je
ne suis pas défiante, vous le savez 5 mais
je regarde , et si Ton peut me tromper sur
les faits , je démêle assez bien les carac-
tères ; c'est tout ce qu'il faut pour ne jamais
mal placer ses affections : que m'importe
ce qu'il peut arriver de mes autres inté-
rêts !
Pour vous, ma chère Delphine, vous
vous laissez entraîner par le charme de l'es-
prit , et je crains bien que si vous livrez
votre cœur à cette femme, elle ne le fasse
cruellement souffrir 5 rendez-lui service,
je ne suis pas difficile sur les qualités des
personnes qu'on peut obliger j mais ou
44 DELPHINE-
confie à ceux qu'on aime, ce qu'il y a de
plus délicat dans le bonheur j et moi seule ,
ma chère Delphine , je vous aime assez
pour ménager toujours votre sensibilité
vive et profonde. C'est pour vous arracher
à la séduction de cette femme» que je vou-
drais aller à Paris ; mais je ne m'en sens pas
la force , ii m'est absolument impossible
de vaincre la répugnance que j'éprouve à
sortir de ma solitude.
Il faut bien vous avouer le motif de cette
répugnance , je consens à vous l'écrire }
mais je n'aurais jamais pu me résoudre à
vous en parler , et je vous prie instamment
de ne pas me répondre sur un sujet que je
n'aime pas à traiter. Yous savez que j'ai
l'extérieur du monde le moins agréable }
ma taille est contrefaite , et ma figure n'a
point de grâce; je n'ai jamais voulu me
marier quoique ma fortune attirât beau-
coup de prétendons 5 j'ai vécu presque
toujours seule , et je serais un mauvais
guide pour moi-même r et pour les autres
au milieu des passions de la vie} mais j'en
sais assez pour avoir remarqué , qu une
femme disgraciée de la nature, est lètre
DELPHINE. 45
le plus malheureux lorsqu'elle ne reste pas
dans la retraite. La société est arrangée de
manière que, pendant les vingt années de sa
jeunesse , personne ne s'intéresse vivement
à elle 5 on l'humilie à chaque instant sans
le vouloir, et il n'est pas un seul des discours
qui se tiennent devant elle, qui ne reveille
dans son âme un sentiment douloureux.
J'aurais pu jouir , il est vrai , du bonheur
d'avoir des enfàns : mais que ne soufiii-
rais— je pas , si j'avais transmis à ma fille les
desavantages de ma figure! si je la voyais
destinée comme moi à ne jamais connaître
le bonheur suprême d'être le premier objet
d'un homme sensible! Je ne le conlie qu'à
vous, ma chère Delphine } mais parce que
je ne suis point faite pour inspirer de l'a-
mour, il ne s'ensuit pas que mon cœur ne
soit susceptible des affections les plus ten-
dres} j'ai senti, presqu'au sortir de l'en-
fance, qu'avec ma figure, il était ridicule
d'aimer. Imaginez-vous de quels senlimens
amers j'ai dû m'abreuver 5 il était ridicule
pour moi d'aimer! et jamais cependant la
nature n'avait formé un cœur à qui ce
bonheur lut plus nécessaire.
46 DELPHINE.
Un homme 5 dont les de'fauts extérieurs
seraient très— marquans , pourrait encore
conserver les espérances les plus propres à
le rendre heureux. Plusieurs ont anobli
par des lauriers les disgrâces de la nature 5
mais les femmes n'ont d'existence que par
l'amour ; l'histoire de leur vie commence
et finit avec l'amour : et comment pour-
raient-elles inspirer ce sentiment sans quel-
ques agrëmens qui puissent plaire aux yeux î
La société fortifie à cet égard l'intention de
la nature au lieu d'en modifier les effets ?
elle rejette de son sein la femme infortu-
née que l'amour et la maternité ne doivent
point couronner. Que de peines dévorantes
n'a-t-elîe point à souffrir dans le secret de
son cœur !
J'ai été romanesque, comme si je vous
ressemblais, ma chère Delphine, mais j'ai
néanmoins trop de fierté pour ne pas cacher
à tous les regards , le malheureux contraste
de ma destinée et de mon caractère. Gom-
ment suis— je donc parvenue à supporter le
cours des années qui m'étaient échues ?
Je me suis renfermée dans la retraite , ras-
semblant sur votre tête tous mes intérêts ^
DELPHINE. 47
tous mes vœux , tous mes sentimens } je
me disais que j'aurais été vous, si la nature
m'avait accordé vos grâces et vos charmes }
et secondant de toute mon âme l'inclina-
tion de mon frère , je l'ai conjuré de vous
laisser la portion de son bien qu'il me des-
tinait.
Qu'aurais-je fait de la richesse ? j'en ai
ce qu'il faut pour rendre heureux ce qui
m'entoure, pour soulager l'infortune au-
tour de moi } mais quel autre usage de l'ar-
gent pourrais-je imaginer qui n'eut ajouté
au sentiment douloureux qui pèse sur mon
âme ? Aurais— je embelli ma maison pour
moi, mes jardins pour moi F et jamais la
reconnaissance d'un être chéri ne m'aurait
récompensée de mes soins! Aurais — je
réuni beaucoup de monde, pour entendre
plus souvent parler de ce que les autres
possèdent et de ce qui me manque? au-
rais-je voulu courir le risque des proposi-
tions de mariage qu'on pouvait adresser à
ma fortune, et nie serais— je condamnée
à supporter tous les détours qu'aurait pris
l'intérêt avide pour endormir ma vanité et
m'oter jusqu'à l'estime de moi-même P
48 DELPHINE.
Non 3 non , Delphine , ma sage résigna-
tion vaut bien mieux. Il ne me restait
qu'un bonheur à espérer } je Pai goûté, je
vous ai adoptée pour ma fille 5 j'avais man-
qué la vie, j'ai voulu vous donner tous les
moyens d'en jouir. Je serais sans doute
bien heureuse d'être près de vous , de vous
voir 5 de vous entendre 5 mais avec vous
seraient les plaisirs et la société brillante
qui doivent vous entourer. Mon cœur qui
n'a point aimé , est encore trop jeune pour
ne pas souffrir de son isolement , quand
tous les objets que je verrais m'en renou-
velleraient la pensée.
Les peines d'imagination dépendent pres-
que entièrement des circonstances qui nous
les retracent 5 elles s'effacent d'elles-mêmes ,
lorsque l'on ne voit ni n'entend rien qui
en réveille le souvenir, mais leur puissance
devient terrible et profonde quand l'esprit
est forcé de combattre à chaque instant
contre des impressions nouvelles. Il faut
pouvoir détourner son attention d'une
douleur importune et s'en distraire avec
adresse , car il faut de l'adresse vis-à-vis de
soi-même 5 pour ne pas trop souffrir. Je ne
DELPHINE. 4f)
connais guéries les autres, ma chère Del-
phine, niais assez bien moi } c'est le fruit
de la solitude. Je suis parvenue avec assez
cT efforts à me faire une existence qui me
préserve des chagrins vifs 5 j'ai des occu-
pations pour chaque heure , quoique rien
ne remplisse mon existence entière 5 j'unis
les jours aux jours , et cela fait un an ,
puis deux , puis la vie. Je n'ose pas changer
de place, agiter mon sort ni mon âme *
j'ai peur de perdre le résultat de mes ré-
flexions et de troubler mes habitudes qui
me sont encore plus nécessaires , parce
qu'elles me dispensent de réflexions mê-
mes , et font passer le temps sans que je
m'en mêle.
Déjà cette lettre va déranger mon repos
pour plusieurs jours } il ne faut pas me
faire parler de moi , il ne finit presque pas
que ]'\ pense} je ^ is en vous} laissez-moi
vous suivre de mes vœux, vous aider de
mes conseils , si j'en peux donner pour ce
monde que j'ignôi e. Vpprenez-moi succes-
sivement et régulièrement les évenemens
qui vous intéressent . je croirai presque
avoir vécu dans votre histoire : je conser—
Tome 1: r \
5o
DELPHINE.
verai des souvenirs 5 je jouirai par vous des
sentimens que je nai pu ni inspirer , ni
connaître.
Savez-vous que je suis presque fâche'e
que vous ayez fait le mariage de Matilde
avec Léonce de Mondoviile? j'entends dire
qu'il est si beau , si aimable et si fier ,
qu'il me semblait digne de ma Delphine }
mais je l'espère , elle trouvera celui qui
doit la rendre heureuse : alors seulement,
je serai vraiment tranquille. Quelque dis-
tinguée que vous soyez, que feriez-vous
sans appui f vous exciteriez l'envie, et elle
vous persécuterait. Votre esprit , quelque
supérieur qu'il soit , ne peut rien pour sa
propre défense } la nature a voulu que tous
les dons des femmes fussent destinés au
bonheur des autres , et de peu d'usage
pour elles-mêmes. Adieu , ma chère Del-
phine , je vous remercie de conserver l'ha-
bitude de votre enfance et de m'écrire
tous les soirs ce qui vous a occupée pen-
dant le jour : nous lirons ensemble dans
votre âme , et peut-être qu'à deux , nous
aurons assez de force pour assurer votre
bonheur.
DELPHINE. 5t
LETTRE VIII.
Réponse de Delphine à mademoiselle
d'Albémar.
Paris, ce I mai.
X ourquoi m'avez-vous interdit de vous
répondre, ma chère sœur, sur les motifs
qui vous éloignent de Paris P Votre lettre
excite en moi tant de sentimens que j'au-
rais le besoin d'exprimer! Ah! j'irai bien-
tôt vous rejoindre 5 j'irai passer toutes mes
années près de vous : croyez— moi . cette
vie de jeunesse et d'amour est moins heu-
reuse que vous ne pensez. Je suis unique-
ment occupée depuis quelques jours du
soi t d'une de mes amies , madame d Ervins :
c'est sa beauté même et les sentimens
qu'elle inspire qui sont la source de ses
erreurs et de ses peines.
Vous savez que lorsque je vous quittai ,
il y a un an , je tombai dangereusement
malade à Bordeaux ; madame d"Ei vins, dont
5a
DELPHINE.
la terre était voisine de cette ville, était
venue pendant l'absence de son mari y
passer quelques jours 5 elle apprit mon
nom , elle sut mon état et vint avec une
ineffable bonté s'établir chez moi pour me
soigner : elle me veilla pendant quinze
jours , et je suis convaincue que je lui
dois la vie. Sa présence calmait les agita-
tions de mon sang, et quand je craignais
de mourir , il me suffisait de regarder son
aimable figure ? pour croire à de plus doux
présages. Lorsque je commençai à me ré-
tablir , je voulus connaître celle qui méri-
tait déjà toute mon amitié } j'appris que
c'était une Italienne dont la famille habi-
tait Avignon; on l'avait mariée à quatorze
ans à M. d'Ervins 3 qui avait vingt— cinq
ans de plus qu'elle , et la retenait depuis
dix ans dans la plus triste terre du monde.
Thérèse d'Ervins est la beauté la plus
séduisante que j'aie jamais rencontré} une
expression à la fois naïve et passionnée ,
donne à toute sa personne je ne sais quelle
volupté d'amour et d'innocence singulière-
ment aimable. Elle n'a point reçu d'instruc-
tion ; mais ses manières sont nobles et son
DELPHINE. 53
langage est pur: elle est dévote et supersti-
tieuse comme les Italiennes, et n'a jamais
réfléchi sérieusement sur la morale, quoi-
qu'elle se soit souvent occupée de la reli-
gion* mais elle est si parfaitement bonne
et tendre qu'elle n'aurait manqué à aucun
devoir , si elle avait eu pour époux un
homme digne d'être aimé. Les qualités na-
turelles suffisent pour être honnête lorsque
Ton est heureux, mais quand le hasard et
la sociét : vous condamuent à lutter contre
votre cœur, il faut des principes réfléchis
pour se défendre de soi-même , et les ca-
ractères les plus aimables dans les relations
habituelles de la vie , sont les plus exposés
quand la vertu se trouve en combat avec
la sensibilité.
Le visage et les manières de Thérèse
sont si jeunes 5 qu'on a de la peine à croire
qu'elle soit déjà la mère d'une fille de neuf
ans • elle ne s'en sépare jamais . et la ten-
dresse extrême qu'elle lui témoigne étonne
cette pauvre petite, qui éprouve confuse—
meut le besoin de la protection, plutôt
que celui d'un sentiment passionné. Son
âme enfantine est surprise des vil es éiuo-
54 DELPHINE,
tions qu'elle excite , une affection raison-
nable et des conseils utiles la toucheraient
peut— être davantage.
Mad. d'Ervins a vécu très-bien avec son
mari pendant dix ans } la solitude et le
défaut d'instruction ont prolongé son en-
fance , mais le monde était à craindre pour
son repos, et je suis malheureusement la
première cause du temps qu'elle a passé a
Bordeaux et de l'occasion qui s'est offerte
pour elle de connaître M. de Serbellane }
c'est un Toscan , âgé de trente ans 3 qui
avait quitté l'Italie depuis trois mois , attiré
en France par la révolution. Ami de la
liberté , il voukit se fixer dans le pays qui
combattait pour elle } il vint me voir parce
qu'il existait d'anciennes relations entre sa
famille et la mienne : je partis peu de jours
après : mais j'avais déjà des raisons de
craindre qu'il n'eût fait une impression
profonde sur le cœur de Thérèse. Depuis
six mois , elle m'a souvent écrit qu'elle
souffrait , qu'elle était malheureuse , mais
sans m'expliquer le sujet de ses peines.
M. de Serbellane est arrivé à Paris depuis
quelques jours 5 il est venu me voir et ne
DELPHINE. 53
m'ayant point trouvée , il m'a envoyé une
lettre de Thérèse qui contient son histoire.
M. de Serbellane a sauve son mari et
elle, un mois après mon départ, des dan-
gers que leur avait lait courir la haine des
paysans contre M. d'Ervins. Le courage ,
le sang-froid , la fermeté que M. de Ser-
bellane a montrés dans cette circonstance
ont touché jusqu'à l'orgueilleuse vanité de
M. d'Ervins } il Ta prié de demeurer chez
lui , il y a passé six mois , et Thérèse pen-
dant ce temps n'a pu résister à 1 amour
qu'elle ressentait : les remords se sont
bientôt emparés de sonàme; sans rienôter
à la violence de sa passion, ils multipliaient
ses dangers, ils exposaient son secret. Son
amour et les reproches qu'elle se faisait
de cet amour compromettaient ('gaiement
sa destinée. M, de Serbellane a craint que
M. d'Ervins ne s'aperçut du sentiment
de sa femme, et que Pamour— propre même
qui servait à l'aveugler ne portât sa fureur
au comble, s'il découvrait jamais la vérité.
Thérèse elle— même a désiré que son amant
s'éloignât • mais quand il a été parti . elle
en a conçu une telle douleur, que duu
56 DELPHINE.
jour à F autre il est craindre qu'elle ne
demande à son mari de la conduire à Paris.
Il faut que je vous fasse connaître M. de
Serbellane pour que vous conceviez com-
ment avec beaucoup de raison et même
assez de calme dans ses affections , il a pu
inspirer à Thérèse un sentiment si vif :
d'abord je crois en général, qu'un homme
d'un caractère froid se fait aimer facile-
ment dune âme passionnée, il captive et
soutient l'intérêt en vous faisant supposer
un secret au-delà de ce qu il exprime 3 et
ce qui manque à son abandon peut , mo-
mentanément du moins, exciter davantage
l'inquiétude et la sensibilité d'une femme }
les liaisons ainsi fondées ne sont peut-être
pas les plus heureuses et les plus durables ,
mais elles agitent davantage le cœur assez
faible pour s y livrer. Thérèse solitaire,
exaltée et malheureuse , a été tellement
entraînée par ses propres sentimens. qu'on
ne peut accuser M. de Serbellane de l'avoir
séduite. Il y a beaucoup de charme et de
dignité dans sa contenance , son visage a
f expression des habitans du midi, et ses
manières vous feraient croire qu'il est
DELPHINE. 5j
Anglais. Le contraste de sa figure animée
avec son accent calme et sa conduite tou-
jours mesurée , a quelque cliose de très-
piquant. Son âme est forte et sérieuse: son
déiâut selon moi , c'est de ne jamais mettre
complètement à Taise ceux mêmes qui lui
sont chers 5 il est tellement maître de lui,
qu'on trouve toujours une sorte d'inégalité
dans les rapports qu'on entretient avec un
homme qui n'a jamais dit à la fin du jour
un seul mot involontaire. Il ne faut attri-
buer cette reserve à aucun sentiment de
dissimulation ou de défiance, mais à Tha—
blinde constante de se dominer lui-même
et d'observer les autres.
In grand fonds de bonté, une disposi-
tion secrète à la mélancolie rassurent ceux
qui l'aiment, et donnent le besoin de mé-
riter son estime. Des mots fins et délicats
font entrevoir son caractère* il semble
qu'il comprend, qu'il partage même tout
bas la sensibilité des .autres, et que dans
le secret de son cœur, il répond à l'émotion
qu un lui exprime :; mais tout ce qu'il
éprouve vn ce genre vous apparaît comme
dri i pe un nuage, et l'imagination des per-
58 DELPHINE,
sonnes vives n'est jamais avec lui 5 ni to-
talement découragée , ni entièrement sa-
tisfaite.
In tel homme devait nécessairement
prendre un grand empire sur Thérèse }
mais son sort n'en est pas plus heureux ,
car il se joint à toutes ses peines, l'inquié-
tude continuelle de se perdre même dans
l'estime de son amant. Tourmentée par les
sentimens les plus oppose's , par les remords
d'avoir aimé, par la crainte de n'être pas
assez aimée , ses lettres peignent une âme
si agitée qu on peut tout redouter de ces
combats plus forts que son esprit et sa
raison.
Je rencontrai M. de Serbellane chez
madame de! ernonle soir du jour où j'avais
reçu la lettre de Thérèse, je m'approchai
de lui et je lui dis que je souhaitais de lui
parler } il se leva pour me suivre dans le
jardin avec son expression de calme accou-
tumée. Je lui appris, sans entrer dans au-
cun détail, que j'avais sïrpar mad. d'Ervins
tout ce qui l'intéressait, mais que je fré-
missais de son projet de venir à Paris. — II
est impossible y cominuai-je , avec le ca-
DELPHINE. 59
ractère que vous connaissez à Thérèse , que
son sentiment pour vous ne soit pas bientôt
découvert, par les observateurs oisifs et pé—
nétrans de ce pays-ci. M. d'Ervins appren-
dra les torts de sa femme par de perfides
plaisanteries, et la blessure d'amour-propre
qu'il en recevra sera bien plus terrible.
Ecrivez donc à mad. dErvins* c'est à vous
à la détourner de son dessein. Madame 1
répondit M. de Serbellane , si je lui écri-
vais pour la prier de ne pas me rejoindre ,
elle ne verrait, dans cette conduite , que le
refroidissement de ma tendresse pour elle ,
et la douleur que je lui causerais serait la
plus amère de toutes. Me convient— il , à
moi qui suis coupable de l'avoir entraînée,
de prendre maintenant le langage de l'a-
mitié pour la diriger? je révolterais son
âme, je la ferais souffrir, et ma conduite
ne serait pas véritablement délicate , car il
n'y a de délicat que la par (aile bonté.
— Mais, lui dis-je alors, vous montrez ce-
pendant dans toutes les circonstances une
raison si forte.... — J'en ai quelquefois ,
interrompit M. de Serbellane , lorsqu'il ne
s'agit que de moi 5 mais je trouve une sorte
ÔO DELPHINE.
de barbarie , dans la raison appliquée à la
douleur d'un autre , et je ne m'en sers
point dans une pareille situation. — Que
iérez-vous cependant, lui dis-je. si ma-
dame d Ervins vient dans ces lieux , si elle
se perd , si son mari Y abandonne ? — Je
souhaite , madame , me répondit M. de
Serbellane , que Thérèse ne vienne point
à Paris. Je consentirais au douloureux sa-
crifice de ne plus la revoir , si son repos
pouvait en dépendre : mais si elle arrive
ici et quelle se brouille avec son mari , je
lui dévouerai ma vie , et en supposant que
les lois de France permettent le divorce ,
je l'épouserai. — Y pensez-vous , m'écriai-
je? l'épouser! elle qui est catholique , dé-
vote ! — Je vous parie uniquement , reprit
avec tranquillité M. de Serbellane 7 de ce
que je suis prêt à faire pour elle , si son
bonheur l'exige 5 mais il vaut mieux pour
tous les deux que nos destinées restent
dans l'ordre 5 et j'espère que vous la déci-
derez à ne pas venir. — Me permettrez-
vous de le dire.; monsieur., lui répondis— je ;
vous mettez dans votre conversation un
singulier mélange d'exaltation et de froi—
DELPHINE. 6\
deur. — Tous vous persuadez un peu Ité-
reraient, madame, répliqua M. de Serbcl-
lane, que j'ai de la froideur dans le carac-
tère :, drs mon enfance la timidité et la
fierté réunies m'ont donné l'habitude de
réprimer les signes extérieurs de mon ('mo-
tion. Sans vous occuper trop long— temps
de moi, je vous dirai que j'ai fait, comme
la plupart des jeunes gens de mon âge,
beaucoup de fautes en entrant dans le
monde } que ces finîtes, par une combi-
naison de circonstances , ont eu des suites
funestes, et qu'il m'est resté, de toutes les
peines que j'ai éprouvées, assez de calme
dans mes propres impressions, mais un
profond respect pour la destinée des per-
sonnes qui, de quelque manière, dépen-
dent de moi. Les passions impétueuses ont
toujours pour but notre satisfaction per-
sonnelle 5 ces passions sont très-réfroidies
dans mon cœur : mais je ne suis point
blasé sur mes devoirs, et jr n'ai rien de
mieux à faire de moi que d'épargner de I «
douleur à ceux qui m'aiment, maintenant
que je ne peux plus avoir ni goût vif, ni
volonté forte qui ait pour objet mon propre
62 DELPHINE.
bonheur. -<- En achevant ces mots , une
expression de mélancolie se peignit sur le
visage de M. de Serbellane:, j'éprouvai pour
lui ce sentiment que fait naître en nous le
malheur d un homme distingué. Je lui pris
moi-même la main comme à mon frère , il
comprit ce que j'éprouvais , il m'en sut gré }
mais son cœur se referma bientôt après ,
je crus même entrevoir qu'il redoutait
d être entraîné à parler plus long-temps de
lui , et je le suivis dans ie salon où il re-
montait de son propre mouvement. Depuis
cette conversation je l'ai vu deux fois, il a
toujours évité de s'entretenir seul avec moi ,
et il y a dans ses manières une froideur qui
rend impossible l'intimité : cependant il
me regarde avec plus d'intérêt 5 s'adresse
à moi dans la conversation générale , et je
croirais qu il veut m" indiquer que la per-
sonne à qui il a ouvert son cœur, même
une seule fois , sera toujours pour lui un
être à part. Mais hélas! mon amie ne sera
point heureuse , elle ne le sera point , et le
remords et l'amour la déchireront en même
temps. Que je bénis le Ciel des principes de
morale que vous m'avez inspirés et peut—
DELPHINE. 63
être même aussi clés sentimens qu'on pour-
rait appeler romanesques , mais qui 5 don-
nant une haute idée de soi— même et de
l'amour 5 préservent des séductions du
monde comme trop au— dessous des chi-
mères que Ton aurait pu redouter !
Je consacrerai ma vie, je l'espère, à
m'occuper du sort de mes amis, et je ferai
ma destinée de leur bonheur. Je prends
un grand intérêt au mariage de Matilde,
j y trouverais plus de plaisir encore si elle
répondait vivement à mon amitié , mais
toutes ses démarches sont calculées , toutes
ses paroles préparées , je prévois sa réponse,
je m'attends à sa visite } quoiqu'il n'y ait
point de fausseté dans son caractère , il y
a si peu d'abandon , qu'on sait avec elle
la vie d'avance , comme si l'avenir était
déjà du passé.
Ma chère Louise, je vous le répète, je
veux retourner vers vous , puisque \ ous ne
voulez pas venir à Paris ■ comment pour-
rais—je renoncer aux douceurs parfaites
de notre intimité ! Adieu.
64 DELPHINE.
LETTRE IX.
Madame de T 'ernon à M. de Clarimin ,
à sa terre près de Montpellier,
Paris, ee 2 mai.
J. ou jours des inquiétudes, mon cher
Clarimin . sur la dette que j'ai contractée
avec vous ! Ne vous ai— je pas mande plu-
sieurs fois que les réclamations de madame
de Mondoville sur la succession de M. de
"\ ernon étaient arrangées par le mariage
de son fils avec ma fille f Je constitue en
dot à Matilde la terre d'Àndelvs . de vingt
mille livres de rente. C'est beaucoup plus
que la fortune de son père 5 je ne lui devrai
donc aucun compte de ma tutelle. Je n'é-
tais gênée que par ce compte et par les di-
verses sommes que je devais rembourser
à mad. de Mondoville sur la succession de
M. de \ ernon. Mais il sera convenu dans
le contrat que ces dettes ne seront payées
qu'après moi 7 et je me trouve ainsi dis—
DELPHINE. 6 J
pensée de rendre à Matilde le bien de son
père. Je puis donc vous garantir que vos
soixante mille livres vous seront remises
avant deux mois.
J'ajouterai , pour achever de vous ras-
surer y que je n'achète point la terre d'An—
delys } c'est mad. d'Albémar qui la donne
à ma fille. J'avais cru jusqu'à présent cette
confidence superflue : et je vous demande
un profond secret. Madame d'Albémar est
très-riche : je ne pense pas manquer de
délicatesse en acceptant d'elle un don ,
qui 5 tout considérable qu'il paraît , n'est
pas un tiers de la fortune qu'elle tient de
son mari. Cette fortune ? vous le savez ,
devait nous revenir en grande partie. J'ai
cru qu'il ne m'était pas interdit de profiter
de la bienveillance de madame d'Albémar
pour l'intérêt de ma fille et pour celui de
mes créanciers, mais il est pourtant inutile
que ce détail soit connu.
Votre homme d'affaires vous a alarmé
en vous donnant comme une nouvelle cer-
taine , que je voulais rembourser tout de
suite à mad. d'Albémar., les quarante mille
livres quelle nfa prêtées à Montpellier,
66
DELPHINE.
Il nen est rien , elle ne pense point à me
les demander. Vous m'écririez vingt lettres
sur votre dette , avant que mad. d'Àlbémar
me dit un mot de la sienne. Ceci soit dit
sans vous fâcher , mon cher Clarimin. L'on
ne pense pas à vingt ans comme à quarante,
et si l'oubli de soi-même est un agrément
dans une jeune personne , l'appréciation
de nos intérêts est une chose très-naturelle
à notre âge.
Mad. d Albémar 5 la plus jolie et la plus
spirituelle femme qu'il y ait , ne s imagine
pas qu'elle doive soumettre sa conduite à
aucun genre de calcul } c'est ce qui fait
qu'eile peut se nuire beaucoup à elle-même ,
jamais aux autres. Elle voit tout, elle de-
vine tout quand il s'agit de considérer les
hommes et les idées sous un point de vue
général } mais dans ses affaires et ses affec-
tions , c'est une personne toute de premier
mouvement, et ne se servant jamais de son
esprit pour éclairer ses sentimens , de peur
peut— être qu'il ne détruisît les illusions
dont elle a besoin. Elle a reçu de son
bizarre époux et dune sœur contrefaite,
une éducation, à la fois, toute philoso—
DELPHINE. 67
phique et toute romanesque} mais que nous
importe f elle n'en est que plus aimable ,
les gens calmes aiment assez à rencon-
trer ces caractères exaltés qui leur offrent
toujours quelque prise. Remettez — vous
en donc à moi 5 mon cher Glarimin 5 laissez-
moi terminer le mariage qui m'occupe , et
qui m'est nécessaire pour satisiàire à vos
justes prétentions , et voyez dans cette
lettre, la plus longue, je crois, que j'aie
e'crite de ma vie, mon désir de vous oter
toute crainte , et la confiance d'un an-
cienne et bien fidèle amitié.
Sophie de Vernon.
LETTRE X.
Delphine à mademoiselle tVJlbcmar.
Paris, ce 3 mai.
J 'ai passé hier , chez madame de Vernon ,
une soirée qui a singulièrement excité ma
curiosité } je ne sais si vous en recevrez la
6S DELPHINE.
même impression que moi. L'ambassadeur
d'Espagne présenta hier à ma tante un
vieux duc Espagnol , M. de Mendoce ,
qui allait remplir une place diplomatique
en Allemagne : comme il venait de Madrid ,
et qu'il était parent de mad. de Mondo—
ville, madame de Yernon lui fit des ques-
tions très-simples sur Léonce de Mondo—
ville } il parut d'abord extrêmement em-
barrassé dans ses réponses. L'ambassadeur
d'Espagne Rapprochant de lui comme il
parlait, il dit a très-haute voix que , de-
puis six semaines il n'avait point vu M. de
Mondoville, et qu'il n'était pas retourné
chez sa mère. L'affectation qu'il mit à
s'exprimer ainsi me donna de l'inquiétude }
et comme mad. de Yernon la partageait ,
je cherchai tous les moyens d en savoir
davantage.
Je me mis à causer avec un Espagnol
que j'avais déjà vu une ou deux fois, et
que j'avais remarqué comme spirituel ,
éclairé , mais un peu frondeur. Je lui de-
mandai s'il connaissait le duc de Mendoce.
— Fort peu, répondit-il} mais je sais seu-
lement qu'il n'y a point d'homme dans
DELPHINE. 6g
toute la Cour d'Espagne aussi pénétré de
respect pour le pouvoir. C'est une véri-
table curiosité que de le voir saluer un
ministre 5 ses épaules se plient 5 dès qu'il
l'aperçoit, avec une promptitude et une
activité tout-à-fait amusante 5 et quand il
se relève , il le regarde avec un air si obli-
geant, si aifectueux , je dirais presque si
attendri , que je ne doute pas qu'il n'ait
vraiment aimé tous ceux qui ont eu du
crédit à la Cour d'Espagne depuis trente
ans. Sa conversation n'est pas moins cu-
rieuse que ses démonstrations extérieures $
il commence des phrases , pour que le
ministre les finisse } il finit celles que le
ministre a commencées 5 sur quelque su-
jet que le ministre parle, le duc de Men—
doce l'accompagne d'un sourire gracieux ?
de petits mots approbateurs qui ressem-
blent à une basse continue , très-monotone
pour ceux qui écoutent , mais probable-
ment agréable à celui qui en est l'objet»
Quand il peut trouver l'occasion de re-
procher au ministre le peu de soin qu'il
prend de sa santé, les excès de travail qu'il
se permet , il faut voir quelle énergie U
^O DELPHINE.
met dans ces vérités dangereuses • on croi-
rait au ton de sa voix 5 qu'il s'expose à
tout pour satisfaire sa conscience 5 et ce
n'est qu'à la réflexion qu'on observe que ,
pour varier la flatterie fade, il essaie de la
flatterie brusque sur laquelle on est moins
blasé. Ce n'est pas un méchant homme } il
préfère ne pas faire du mal , et ne s'y décide
que pour son intérêt. Il a , si l'on peut le
dire , l'innocence de la bassesse 5 il ne se
doute pas qu'il y ait une autre morale , un
autre honneur au monde que le succès
auprès du pouvoir : il tient pour fou , je
dirais presque pour malhonnête 3 quicon-
que ne se conduit pas comme lui. Si l'un
de ses amis tombe dans la disgrâce , il
cesse à l'instant tous ses rapports avec lui ,
sans aucune explication , comme une
chose qui va de soi— même. Quand , par
hasard, on lui demande s'il l'a vu, il ré-
pond : — Vous sentez bien que dans les
circonstances actuelles je n'ai pu.... — Et
s'interrompt en fronçant le sourcil , ce
qui signifie toujours l'importance qu'il at-
tache à la défaveur du maître. Mais si vous
ri entendez pas cette mine? il prend un
DELPHINE. 71
ton ferme et vous dit les servîtes motifs
de sa conduite , avec autant de confiance
qu'en aurait un honnête homme, en vous
déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il
n'estimait plus. Il n'a pas de considéra-
tion à la Cour de Madrid, cependant il
obtient toujours des missions importantes }
car les gens en place sont bien arrivés à
se moquer des flatteurs , mais non pas à
leur préférer les hommes courageux } et
les flatteurs parviennent à tout, non pas
comme autrefois, en réussissant à trom-
per , mais en faisant preuve de souplesse ,
ce qui convient toujours à l'autorité.
Ce portrait que me confirmaient la phy-
sionomie et les manières de M. le duc de
Mcndoce, me rassura un peu sur 1 embar-
ras qu'il avait témoigné en pariant de
M. de Mondoville 5 mais je résolus cepen-
dant d'en savoir davantage} et après avoir
remercié le spirituel Espagnol , j'allai me
rejoindre à la société. Je retins le duc sous
divers prétextes 5 et quand l'ambassadeur
d'Espagne fut parti, et qu'il ne resta pres-
que plus personne , madame de Yernon et
moi , nous primes le duc à part, et je lui
^2 DELPHINE.
demandai formellement s'il ne savait rien
de M. de Mondoville , qui put intéresser
les amis de sa mère f II regarda de tous
les côte's pour s'assurer mieux encore que
son ambassadeur n'y e'tait plus , et me dit :
— Je vais vous parler naturellement, ma-
dame , puisque vous vous intéressez à
Léonce : sa position est mauvaise , mais
je ne la tiens pas pour désespérée , si Ton
parvient à lui faire entendre raison j c'est
un jeune homme de vingt-cinq ans , d'une
ligure charmante , vous ne connaissez rien
ici qui en approche } spirituel , mais très-
mauvaise tête } fou de ce qu il appelle la
réputation , l'opinion publique , et prêt à
sacrifier pour cette opinion ou pour son"
ombre même , les intérêts les plus impor-
tais de la vie. Yoici ce qui est arrivé : un
des cousins de M. de Mondoville 5 très-
bon et très-joli jeune homme, a fait sa
cour, cet hiver, à mademoiselle de Sorane ?
la nièce de notre ministre actuel, son ex-
cellence M. le comte de Sorane. Il a su
dans très-peu de temps lui plaire et la se-*
duire. Je dois vous avouer , puisque nous
parlons ici confidentiellement , que made-
DELPHINE. yj
moiselle de Sorane , âgée de vingt-cinq
ans , et ayant perdu son père et sa mère
de bonne heure 3 vivait depuis plusieurs
années dans le monde avec trop de liber-
té } l'on avait soupçonné sa conduite, soit
à tort, sok justement} mais enfin pour
cette fois elle voulut se marier , et fit con-
naître clairement son intention à cet égard ,
et celle du ministre son oncle. 11 ny avait
pas à hésiter , Charles de Mondoville ne
pouvait pas faire un meilleur mariage;
fortune, crédit, naissance, tout y était.,
et je sais positivement que lui-même en
jugeait ainsi 5 mais Léonce , qui exerce
dans sa famille une autorité qui ne con-
vient pas à son âge , Léonce qu ils consul-
tent tous comme l'oracle de l'honneur, dé-
clara qu'il trouvait indigne de son cousin
d'épouser une femme qui avait eu une
conduite méprisable 5 et, ce qui est vrai-
ment de la iblie , il ajouta que c'était pré-
cisément parce qu'elle était la nicce d'un
homme très-puissant qu'il fallait se garder
de l'épouser. — Mou cousin , disait-il ^
pourrait faire un mauvais mariage 3 s'il
étaii bien clair que l'amour seul l'y en^
Tome LCT 5
74 DELPHINE.
traîne 5 mais dès que Ton peut soupçonner
qu'il y est forcé par une considération d'in-
térêt ou de crainte, je ne le reverrai ja-
mais s'il y consent. — Le frère de made-
moiselle de Sorane se battit avec le parent
de M. de Mondo ville , et fut grièvement
blessé. Tout Madrid croyait qu'à sa gué-
rison le mariage se ferait : on répandait
que le ministre avait déclaré qu'il enver-
rait le régiment de Charles de Mondoville
dans les Indes occidentales , s'il n'épou-
sait pas mademoiselle de Sorane , qui était,
disait-on , siugulièrement attachée à son
futur époux } mais Léonce , par un entê-
tement que je m'abstiens de qualifier , dé-
daigna la menace du ministre , chercha
toutes les occasions de faire savoir qu'il la
bravait , excita son cousin à rompre ouver-
tement avec la famille de mademoiselle de
Sorane , dit, à qui voulut l'entendre , qu'il
n'attendait que la guérison du frère de
mademoiselle de Sorane pour se battre avec
lui, s'il voulait bien lui donner la préfé-
rence sur son cousin. Les deux familles
se sont brouillées , Charles de Mondoville
a reçu l'ordre de partir pour les Indes ^
DELPHINE. ri$
mademoiselle de Sorane a été au désespoir,
tout-à-fait perdue de réputation, et pour
comble de malheur enfin , Léonce a telle-
ment déplu au roi , qu'il n'est plus re-
tourné à la Cour 5 vous comprenez que de-
puis ce temps je ne l'ai pas revu • et comme
je suis parti d'Espagne avant que le frère
de mademoiselle de Sorane fut guéri , je
ne sais pas les suites de cette affaire; mais
je crains bien qu'elles ne soient très-sé-
rieuses , et qu'elles ne fassent beaucoup de
tort à Léonce.
L'Espagnol que j'avais interrogé sur le
caractère du duc de Mendoce , s'appro-a
clia de nous dans ce moment 5 et enten-
dant que Ton parlait de M. de Mondo ville,
il dit : — Je le connais , et je sais tous les
détails de l'événement dont M. le Duc
vient de vous parler 5 permettez-moi d'y
joindre quelques observations que je crois
nécessaires. Léonce, il est vrai , s'est con-
duit, dans cette cire onstairce, avec beaucoup
de hauteur, mais on n'a pu s'empêcher de
l'admirer, précisément par les motifs qui
aggravent ses torts dans l'opinion de M. le
Duc 3 lecréditdelafamiile de mademoiselle
•j6 DELPHINE.
de Sorane était si grand , les menaces du
ministre si publiques , et la conduite de
mademoiselle de Sorane avait été si mau-
vaise , qu'il était impossible qu'on n'accu-
sât pas de faiblesse celui qui l'épouserait.
M. de Mondoville aurait peut-être dû lais-
ser son cousin se décider seul : mais il Ta
conseillé comme il aurait agi , il s'est mis
en avant autant qu'il lui a été possible 5 pour
détourner le danger sur lui-même , et peut-
être ne sera-t-il que trop prouvé dans la
suite 5 qu'il y est bien parvenu. Il a donné
ime partie de sa fortune à son cousin , pour
le dédommager d'aller aux Indes } enfin il
a paru dans sa conduite qu'aucun genre
de sacrifice personnel ne lui coûtait . quand
il s'agissait de préserver de la moindre
tache la réputation d'un homme qui por-
tait son nom. Le caractère de M. de Mon-
doville réunit , au plus haut degré 5 la
fierté , le courage , l'intrépidité , tout ce
qui peut enfin inspirer du respect } les
jeunes gens de son âge ont , sans qu'il le
veuille ? et presque malgré lui ., une grande
déférence pour ses conseils } il y a dans son
âme une force ? une énergie , qui 7 tempe-
D EL P H I N E. 77
rées par la bonté , inspirent pour lui la plus
haute considération 5 et j'ai vu plusieurs
ibis qu'on se rangeait quand il passait,
par un mouvement involontaire, dont ses
amis riaient à la réflexion , mais qui les
reprenait à leur insçu 5 comme toutes les
impressions naturelles. Il est vrai néan-
moins que Léonce de Mondoville porte
peut-être jusqu'à l'exagération le res-
pect de l'opinion, et Ton pourrait désirer ,
pour son bonheur , qu'il sût s'en affran-
chir davantage } mais dans la circonstance
dont M. le Duc vient de parler , sa con-
duite lui a valu l'estime générale 5 et je
pense que tous ceux qui l'aiment doivent
en être fiers.
Le Duc ne répliqua point au défenseur
de Léonce } il ne lui était point utile de
le combattre : et les hommes qui prennent
leur intérêt pour guide de toute leur vie,
ne mettent aucune chaleur ni aux opinions
qu'ils soutiennent, ni à celles qu'on leur
dispute : céder et se taire est tellement leur
habitude, qu'ils la pratiquent avec leurs
égaux , pour s'y préparer avec leurs su-
périeurs.
7$ DELPHINE.
H résulta pour moi , de toute cette dis—
cussion 3 une grande curiosité de connaître
le caractère de Léonce. Son précepteur et
son meilleur ami , celui qui lui a tenu lieu
de père depuis dix ans, M. Barton , doit
être ici demain , je croirai ce qu'il me dira
de son élève. Mais n'est— ce pas déjà un
trait honorable pour un jeune homme 5 que
d'avoir conservé non— seulement de l'es-
time , mais de rattachement et de la con-
fiance pour riiomme qui a du nécessaire-
ment contrarier ses défauts et même ses
goûts P Tous les sentimens qui naissent
de la reconnaissance ont un caractère re-
ligieux} ils élèvent fàme qui les éprouve.
Àh ! combien je désire que mad. de Ver-
non ait fait un bon choix ! Le charme de
sa vie intérieure dépendra nécessairement
de fépoux de sa fille } Matilde elle— même
ne sera jamais ni très— heureuse , ni très—
malheureuse ; il ne peut en être ainsi de
mad. de Yernon. Espérons que Léonce si
fier, si irritable, si généralement admiré,
aura cette bonté sans laquelle il faut re-
douter une âme forte et un esprit supérieur,
bien loin de désirer de s'en rapprocher*
DELPHINE. 70
LETTRE XL
Delphine à mademoiselle cVAlbémar*
Paris, ce 4 mai.
Al. Barton est arrivé hier. En entrant
dans le salon de madame de Vernon, j'ai
deviné tout de suite que c'était lui 5 Ton
jouait et Ton causait 5 il était seul au coin
de la cheminée. Matilde 3 de l'autre coté ,
ne se permettait pas de lui adresser la pa-
role} il paraissait embarrassé de sa con-
tenance au milieu de tant de gens qui ne
le connaissaient pas. La société de Paris
est peut-être la société du monde où un
étranger cause d'abord le plus de gêne ; on
est accoutumé à se comprendre si rapide-
ment, à faire allusion à tant d'idées re-
çues , à tant d'usages ou de plaisanteries
sous — entendues , que l'on craint d'être
obligé de recourir à un commentaire pour
chaque parole, des qu'un homme nou-
veau est introduit dans le cercle. JYprou-
So DELPHINE.
vai de l'intérêt pour la situation embar-
rassante de M. Barton } et j"allai à lui sans
hésiter : il me semble qu'on fait un bien
rëel à celui qu'on soulage des peines de
ce genre 5 de quelque peu d'importance
qu'elles soient en elles-mêmes.
M. Barton est un homme d'une physio-
nomie respectable , vêtu de brun , coiffé
sans poudre; son extérieur est imposant,
on croit voir un Anglais ou un Américain ,
plutôt qu'un Français. N'avez— vous pas
remarqué combien il est facile de recon-
naître au premier coup d'œil le rang qu'un
Français occupe dans le monde ? Ses pré-
tentions et ses inquiétudes le trahissent
presque toujours dès qu'il peut craindre
d'être considéré comme inférieur } tandis
nue les Anglais et les Américains ont une
dignité calme et habituelle, qui ne permet
ni de les îuéer . ni de les classer légère-
ment. Je parlai d'abord à M. Barton de
sujets indiir'érens ; il me répondit avec po-
litesse, mais brièvement: j'aperçus très-
vite qu'il n'avait point le désir de faire re-
marquer son esprit , et qu'on ne pouvait
pas l'intéresser par son amour-propre : je
DELPHINE. Si
cédai donc à l'envie que j'avais de l'inter-
roger sur M. de Mondoville, et son visage
prit alors une expression nouvelle : je vis
Lien que depuis long-temps il ne s'animait
qu'à ce nom. Comme M. Barton me savait
proche parente de Ma tilde : il se livra
presque de lui-même à me parler sur tous
les détails qui concernaient Léonce } il
m'apprit qu'il avait passé son enfance al-
ternativement en Espagne, la patrie de sa
mère 3 et en France , celle de son père ;
qu'il parlait également bien les deux lan-
gues , et s'exprimait toujours avec grâce
et facilité. Je compris , dans la conversation 7
que madame de Mondovilie avait dans les
manières une hauteur très-pénible à sup-
porter , et que Léonce , adoucissant par
une bonté très attentive et très— délicate 5 ce
qui pouvait blesser son précepteur, lui
avait inspiré autant d'affection que d'en-
thousiasme. J'essayai de faire parler M Bar-
ton sur ce qui nous avait été dit par le duc
de Mendoce, il e\ ita de me répondre} je
crus remarquer cependant qu'il était vrai
qu à travers toutes les rares qualités de
Léonce , on pouvait lui reprocher trop de
8 2 DELPHINE.
véhémence dans le caractère , et surtout
une crainte du blâme , portée si loin, qu'il
ne lui suffisait pas de son propre témoi-
gnage pour être heureux et tranquille }
mais je le devinai plutôt que M. Barton ne
me le dit. Il s'abandonnait à louer l'esprit
et Famé de M. de Mondoville avec une
conviction tout— à— fait persuasive , je me
plus presque tout le soir à causer avec lui.
Sa simplicité me faisait remarquer dans
les grâces un peu recherchées du cercle
le plus brillant de Paris,, une sorte de ri-
dicule qui ne m'avait point encore frap-
pée. On s'habitue à ces grâces qui s'ac-
cordent assez bien avec l'élégance même
des grandes sociétés 5 mais quand un ca-
ractère naturel se trouve au milieu d'elles,
il fait ressortir , par le contraste , les plus
légères nuances d'affectation.
Je causai presque tout le soir avec
M. Barton 5 il parlait de M. de Mondo-
ville avec tant de chaleur et d'intérêt, que
j'étais captivée par le plaisir même que j^e
lui faisais en l'écoutant } d'ailleurs un
homme simple et vrai parlant du senti-
ment qui Ta occupé toute sa vie l excite
DELPHINE, 83
toujours l'attention d'une âme capable de
l'entendre.
M. de Serbellane et M. de FiervJlle vin-
rent cependant auprès de moi me repro-
cher de n'être pas , selon ma coutume . ce
qu'ils appellent brillante : je m'impatien-
tai contre eux de leurs persécutions 7 et je
m'en délivrai en rentrant chez moi de
bonne heure.
Que la destinée de ma cousine sera belle 7
ma chère Louise , si Léonce est tel que
M. Barton me l'a peint ! Elle ne soufFrira
pas même du seul défaut qu'il est possible
de lui supposer, et que peut-être on exa-
gère beaucoup. Matilde ne hasarde rien ;
elle ne s'expose jamais au blâme : elle con-
viendra donc parfaitement à Léonce : moi 7
je ne saurais pas mais ce n'est pas de
moi dont il s'agit, c'est de Matilde: elle
sera bien plus heureuse que je ne puis ja-
mais l'être. Adieu, ma chère Louise,
vous quitte ^ j'éprouve ee soir un senti-
ment vague de tristesse, que le jour dissi-»
pera sans doute. Encore une lois, adieu
8$ DELPHINE.
LETTRE XII.
Delphine à mademoiselle d? Albémar.
Paris , ce 8 mai.
J e suis mécontente de moi , ma chère
Louise , et pour me punir, je me condamne
à vous faire le récit d'un mouvement blâ-
mable que j'ai à me reprocher. 11 a été si
passager } que je pourrais me le nier à
moi-même : mais , pour conserver son
cœur dans toute sa pureté j il ne faut pas,
repousser l'examen de soi 5 il faut triom-
pher de la répugnance qu'on éprouve à
s'avouer les mauvais sentimens qui se ca-
chent long-temps au fond de notre cceur 5
avant d'en usurper l'empire.
Depuis quelques jours 3 M. Barton me
parlait sans cesse de Léonce 5 il me ra-
contait des traits de sa vie, qui le caracté-
risent comme la plus noble des créatures.
Il in avait une fois montré un portrait de
lui t que ?ijatild& avait refusé de voir , avec
DELPHINE. 85
une exagération de pruderie qui n'était
en vérité que ridicule^ et ce portrait, je
l'avoue, m'avait frappe. Enfui M. Barton,
se plaisant tous les jouis plus avec moi,
me laissa entrevoir, avant hier, à la fin de
notre conversation , qu'il ne croyait pas
le caractère de Matilde propre à rendre
Léonce heureux , et que j'étais la seule
femme qui lui eut paru (Vi^ne de son élève.
De quelques détours qu'il enveloppai cette
insinuation , je l'entendis très-vite; elle
m'émut profondément; je quittai M. Bar-
ton à l'instant même, et je revins chez
moi inquiète de l'impression que j'en a^ ais
reçue. Il me su fil t cependant d'un mo-
ment de réflexion pour rejeter loin de
moi des sentiniens confus, que je devais
bannir des que j'avais pu les reconnaître.
Je résolus de ne plus mentretenir en par-
ticulier avec M. Barton , et je crus que
cette décision avait fait entièrement dis-
paraître l'image qui m'occupait. Mais hier,
au moment où j'arrivai chez mad. de Ver-
nota, M. Barton s'approcha de moi , et D i
dit : Jt4 viens de recevoir unç lettre de
M. de Mondoville, qui m'annonce son
86 DELPHINE.
départ d'Espagne 5 ayez la bonté de la lire.
En achevant ces mots , il me tendit cette
lettre. Quel prétexte pour la refuser f d'ail-
leurs ma curiosité précéda ma réflexion 7
mes yeux tombèrent sur les premières li-
gnes de la lettre 5 et il me fut impossible
de ne pas l'achever. En effet , ma chère
Louise , jamais on n'a réuni dans un style si
simple tant de charmes différens ! de la
noblesse et de la bonté , des expressions
toujours naturelles, mais qui toutes appar-
tenaient à une affection vraie, et à une
idée originale } aucune de ces phrases
usées , qui ne peignent rien que le vide
de Tàrne} de la mesure sans froideur, une
confiance sérieuse, telle qu'elle peut exis-
ter entre un jeune homme et son institu-
teur 5 mille nuances qui semblent de peu
de valeur , et qui caractérisent cependant
les habitudes de la vie entière , et cette
élévation de sentimens , la première des
qualités, celle qui agit comme par magie
sur les âmes de la même nature. Cette let-
tre était terminée par une phrase douce
et mélancolique sur l'avenir qui l'a «en—
dait , sur ce mariage décidé sans qu'il eut
DELPHINE. 87
jamais vu Ma tilde: la volonté de sa mère,
disait-il, avait pu seule le contraindre à
s'y résigner* Je relus ce peu de mots plu-
sieurs fois. Je crois que M. Barton le remar-
qua, car il médit: — Madame, croyez-vous
que la froideur de mademoiselle de Vernon
puisse rendre heureux un homme d'une
sensibilité si véritable? — Je ne sais ce que
j'allais lui répondre, lorsque M. de Ser—
bellane , se donnant à peine le temps de
saluer madame de Vernon , me pria daller
avec lui dans le jardin. Il y a tant de ré-
serve et de calme dans les manières ha-
bituelles de M. de Sei bellane, que je fus
troublée par cet empressement inusité,
comme s'il devait annoncer un événement
extraordinaire:, et craignant quelque mal-
rieur pour Thérèse , je suivis son ami en
quittant précipitamment M. Barton. —
Elle arrive dans huit jours , me dit M. de
Serbellane -, vous n'avez plus le temps de
lui écrire , il faut s'occuper uniquement
d'écarter d'elle, s'il est possible, les dan-
gers de (cite démarche. — Ah! mon Dieu ,
que m1apprenefc-vous , lui répondis-jef
Comment! vous n'avez pu réussir —
88 DELPHINE,
J'en ai peut-être trop fait, interrompit-il,
car je crois entrevoir que l'inquiétude
qu'elle éprouve sur mes sentimens, est la
principale cause de ce voyage. Je la ras-
surerai sur cette inquiétude , ajouta-t-il ,
car je lui suis dévoue' pour ma vie} mais
quand vous verrez M. d'Ervins , vous com-
prendrez combien je dois être effrayé. Le
despotisme et la violence de son caractère
me font tout craindre pour Thérèse, s'il
découvre ses sentimens * et quoiqu'il ait
peu d'esprit, son amour-propre est tou-
jours si éveillé, que dans beaucoup de cir-
constances, il peut lui tenir lieu de fi-
nesse et de sagacité. — M. de Serbellane
continua cette conversation pendant quel-
que temps , et j y mettais un intérêt si vif
qu'elle se prolongea sans que j'y songeasse }
enfin je la terminai en recommandant Thé-
rèse à la protection de M. de Serbellane.
— Oui, lui dis— je , je ne craindrai point de
demander à celui même qui Fa entraînée ,
de devenir son guide et son frère dans
cette situation difficile} Thérèse est plus
passionnée que vous , elle vous aime plus
crue vous ne l'aimez '7 c'est donc à vous à
DELPHINE. 89
la diriger ; celui des deux qui ne peut vivre
sans l'autre est l'être soumis et dominé. Thé-
rèse na point ici de parens ni d'amis, veil-
lez sur elle en défenseur généreux et tendre ,
réparez vos torts par ces vertus du cœur
qui naissent toutes de la bonté. — Je m'a-
nimai en parlant ainsi , et je posai ma main
sur le bras de M. de Serbellane ; il la prit et
l'approcha de ses lèvres avec un sentiment
dont Thérèse seule était l'objet. M. Bar ton,
dans ce moment, entrait dans l'allée où nous
étions} en nous apercevant, il retourna
très-promptement sur ses pas, comme pour
nous laisser libres } je compris dans l'ins-
tant son idée, et je l'atteignis avant qu'il (ùt
rentré dans le salon. — Pourquoi vous éloi-
gnez-vous de nous , lui dis-je, avec assez de
vivacité ? — Par discrétion, madame; par
discrétion, me répéta-t-il d'une manière un
peu affectée . — Je le vois, repris-je, vous
croyez que j'aime M. de Serbellane. — Con-
cevez-vous , ma chère Louise , que je man-
quasse de mesure au point de parler ainsi
à un homme que je connaissais à peine?
mais j'avais eu trop d'émotion depuis une
heure, et j'étais si agitée que mon trouble
90 DELPHINE.
même me faisait parler sans avoir le temps
de réfléchir à ce que je disais. — Je ne
crois rien , madame , me repondit M. Bar-
ton, de quel droit — Ali! que je dé-
teste ces tournures, lui dis— je , avec une
personne démon caractère} — Mais per-
mettez-moi, madame, de vous faire obser-
ver, interrompit M. Barton, que je n'ai
pas l'honneur de vous connaître depuis
long-temps : — C'est vrai, lui dis-je ; ce-
pendant il me semble qu'il est bien facile
de me juger en peu de momens } mais je
vous le repète , je ri aime point M. de Ser-
bellane, je ne l'aime point} s'il en était
autrement , je vous le dirais. — Vous au-
riez tort, me répondit M. Barton , je n'ai
pas encore mérite cette confiance. — Tou-
jours plus déconcertée par sa raison , et
cependant toujours plus inquiète de l'opi-
nion qu'il pouvait prendre de mes senti—
mens pour M. de Serbellane , une vivacité
que je ne puis concevoir, que je ne puis
me pardonner , me fit dire à M. Barton :
— Ce n'est pas de moi, je vous jure, que
M. de Serbellane est occupé. — Je n'a-
chevai pas cette phrase toute insignifiante
DELPHINE. Ql
qu elle était, je ne l'achevai pas, ma sœur ,
je vous l'atteste} elle ne pouvait rien ap-
prendre ni rien indiquer à M. Barton :
néanmoins je fus saisie d'un remords véri-
table au premier mot qui m'échappa } je
cherchai l'occasion de me retirer } et ré-
fléchissant sur moi-même } je fus indignée
du motif coupahle qui m'avait causé tant
d'émotion.
Je craignais, je ne puis me le cacher,
je craignais que M. Barton ne dit à LéoiK e
que mes affections étaient engagées } je
voulais donc que Léonce put me préférer
à ma cousine : c'est moi qui fais ce mariage }
c'est moi qui suis liée par un sentiment
presque aussi fort que la reconnaissance,
par les services que j'ai rendus , les re-
nier* miens que j'en ai recueillis , la ré-
compense que jeu ai goùtf'c} mon amie
se flatte du bonheur de sa fille, elle croit
me le devoir, et ce serait moi qui songe-
rais a le lui ravir? Quel motif m'inspire
cette pensée! un penchant de pure imagi-
nation, pour un homme que je n'ai jamais
vu, qui peut-être me déplairait , si je l«
connaissais ! Que serait-ce donc si je l'ai—
92 DELPHINE.
mais ! Et néanmoins les sentimens de dé-
licatesse les plus impérieux ne devraient-
ils pas imposer silence même à un attache-
ment véritable F Ne pensez pas cependant,
ma chère Louise, autant de mal de moi
que ce récit le mérite : n avez-vous pas
«prouvé vous-même qu'il existe quelque-
fois en nous des mouvemens passagers les
plus contraires à notre nature ? C'est pour
expliquer ces contradictions du cœur hu-
main 5 qu'on s'est servi de cette expression :
ce sont des pensées du démon. Les bons
sentimens prennent leur source au fond
de notre cœur; les mauvais nous semblent
venir de quelque influence étrangère, qui
trouble l'ordre et l'ensemble de nos ré-
flexions et de notre caractère. Je vous de-
mande de fortifier mon cœur par vos con-
seils : la voix qui nous guida dans notre
enfance, se confond pour nous avec la
voix du Ciel.
DELPHINE. f)3
LETTRE XIII.
Réponse de mademoiselle d'Albémar
à Delphine.
Montpellier, ce 14 mai.
1M on , ma chère enfant, je ne vous au-
rais point trouvée coupable de vous livrer
à quelque intérêt pour Léonce- et s'il a^ ait
été digne cîe vous, s'il vous avait aimée ,
je n'aurais pas trop conçu pourquoi vous
auriez sacrifié votre bonheur, non à la re-
connaissance que vous devez, mais à celle
que vous avez méritée. Quoi qu'il en soit,
hélas! il n'est plus temps de faire ces ré-
flexions : il n'est que trop vraisemblable
qu'en ce moment, ce malheureux jeune
homme 11' existe plus pour personne! J'ai
la triste mission de vous envoyer cette
lettre. II faut la montrer à M. Barton , et
prévenir mad. de Vernon et sa fille de la
perte de leurs plus brillantes espérantes.
C'est le seul moment où j'aie éprouvé quel-
<)4 DELPHINE.
ques bons sentimens pour mad. de Ver-
non 5 mais il n'est pas nécessaire de me
joindre à tout ce que vous lui témoignerez.
Celle qui est aimëe de vous, ma chère Del-
phine, ne manque jamais des consolations
les plus tendres*, et c'est vous que je plains
quand vos amis sont malheureux.
Je ne doute pas que ce ne soit l'indigne
frère de mademoiselle de Sorane qui doive
être accusé de ce crime abominable.
Bayoïme, le 10 mai 1790.
Comme vous êtes parente de madame
de \ernon, mademoiselle, vous avez sans
doute son adresse à Paris , et vous ferez
parvenir à un \L Barton, qui doit être chez
elle à présent, la nouvelle du triste acci-
dent arrivé à son élève , qui n' a voulu dire
qu'un seul mot, c'est qu'il désirait voir son
instituteur, actuellement à Paris chez mad.
de Yernon. Ce pauvre M. Léonce de Mon-
do ville m'était recommandé par un négo-
ciant de Madrid, et je l'attendais hier au
soir:, mais je ne croyais pas qu'on me l'ap-
portât dans ce triste état.
DELPHINE. QD
En traversant les Pyrénées, il a fait quel-
ques pas à pied , laissant passer sa voiture
devant lui avec son domestique 5 à la nuit
tombante il a reçu deux coups de poignard
près du cœur, par deux hommes qu'il con-
naît., à ce que j'ai pu comprendre par quel-
ques mots qu'il a prononcés, mais qu'il n'a
jamais voulu nommer. Son domestique ne
le voyant point venir, est retourne sur ses
pas, et la trouvé sans connaissance au
milieu du chemin de la forêt : il a appelé
des paysans , et avec leur secours , il a été
apporté chez moi sans reprendre ses sens :
on le croyait mort. Cependant depuis une
heure il a parlé, comme je L'ai dit, pour
demander que son instituteur vînt en toute
hâte auprès de lui , et qu'on se gardât bien
d'informer sa mère de son état.
Le juge s'est transporté chez moi pour
écrire sa déposition sur les assassins. 11 a
refusé de rien répondre , ce qui me paraît
vraiment trop beau 5 mais du reste, il est
impossible d'être plus intéressant : et c'est
avec une vraie douleur, mademoiselle.
que je me vois forcé de vous apprendre
que les médecins ont déclaré ses blessures
£)6 DELPHINE.
mortelles. Iî est si beau, si jeune , si bon,
que cela tait pleurer tout le monde j et ma
pauvre famille en particulier s'en désole
vivement. Ne perdez pas de temps, je vous
prie, mademoiselle, pour faire venir son
instituteur. Il arrivera trop tard } mais en-
fin il nous dira ce que nous avons à faire.
J'ai l'honneur d'être , avec respect, made-
moiselle , votre très-humble et très-obéis-
sant serviteur.
Tel in , négociant à Bajonne.
LETTRE XIV.
Delphine à mademoiselle cV Albémar.
Ce 19 mai.
J\k ! ma chère sœur! quelle nouvelle
vous m'apprenez ! Je suis dans une angoisse
inexprimable , craignant de perdre une mi-
nute pour avertir M. Barton , et frémissant
de la douleur que je suis condamnée à lui
causer. Il faut aussi prévenir mad. de Ver-
non et Matilde. Combien je sens vivement
DELPHINE. Cft
leurs peines! Ma pauvre Sophie! le fils de
son ami! l'époux de sa fille, et Matilde!
Ah! que je me. reproche d'avoir blâmé
l'excès de sa dévotion ! Elle ne sera peut—
être jamais heureuse 5 si elle avait livre son
cœur à l'espérance d'être aimée 5 que de-
viendrait—elle à présent? Néanmoins, elle
ne l'a jamais vu. Mais moi aussi, je ne l'ai
jamais vu! et les larmes m'oppressent, et
la lorce me manque pour remplir mon
triste devoir! Allons, je m'y soumets, je
sors : adieu. Ce soir je vous rendrai
compte de cette cruelle journée.
Minuit.
M Barton est parti depuis une heure .
ma chère Louise. Excellent homme, qu'il
est malheureux ! Ah ! que les peines de
l1âge avancé portent un caractère déchi-
rant! Hélas! la vieillesse elle-même est une
douleur habituelle, dont L'amertume aigrit
tous les chagrins que l'on éprouve.
J'ai été chez mad. de Yernon à six heu-
res; j'ai lait demander M. Barton à sa porte;
il est venu à l'instant même avec unaird'em-
pressemenl et degaîié qui m'a lait bien mal:
Tome I.** 6
9§ DELPHINE.
rien n'est plus touchant que l'ignorance
d'un malheur déjà arrivent le calnie qui se
peint sur un visage qu'un seul mot va bou-
leverser. M. Barton monta dans ma voiture,
et je donnai l'ordre de nous conduire loin
de Paris 5 j'avais imaginé plusieurs moyens
de lui annoncer cet affreux événement ,
mais il remarqua bientôt l'altération de
mes traits 5 et me demanda avec sensibilité
s'il inétait arrivé quelque malheur? L'in-
térêt même qu'il prenait à moi l'éloignait
entièrement de l'idée que la peine dont il
s'agissait pût le concerner. J'hésitais en-
core sur ce que je lui dirais } mais enfm , je
pensai qu'il n'y avait point de préparation
possible pour une telle douleur, et je lui
remis la fatale lettre.
— Lisez, lui dis-je, avec courage , avec
résignation, et sans oublier les amis qui vous
restent, et que votre malheur attache à vous
pour jamais. — A peine cet excellenthomme
eut-il vu le nom de Léonce , qu'il pâlit } il
lut cette lettre deux fois , comme s'il ne
pouvait la croire. Enfin, il la laissa tomber,
couvrit son visage de ses deux mains , et
pleura amèrement sans dire un seul mot.
DELPHINE. Cjf)
Je versais des larmes à coté de lui , effrayée
de son silence, attendant que ses premières
paroles m'indiquassent dans quel sens il
cherchait des consolations. Je demandais
au Ciel la voix qui peut adoucir les bles-
sures du cœur. — O Léonce ! s'écria-t-il
enfin , gloire de ma vie , seul intérêt d'un
homme sans carrière , sans nom , sans des-
tinée, était-ce à moi de vous survivre ? que
fait ce vieux sang dans mes veines , quand
tout le votre a coulé ? quelle fin de vie
m'est réservée ? Ah ! madame , me dit-il ,
vous êtes jeune , belle , vous avez pitié
d'un vieillard , mais vous ne pouvez pas
vous faire une idée des dernières douleurs
d'une existence sans avenir , sans espoir !
vous ne le connaissiez pas , mon ami , mon
noble ami, que des monstres ont assassine'.
Pourquoi ne veut-il pas les nommer? je les
connais, je les ferai connaître, ils ne vi-
vront point après avoir fait périr ce que le
Ciel avait formé de meilleur. — Alors il se
rappelait les traits les plus aimables de l'en-
fance , et de la jeunesse de son élève } ce
n'était plus le beau, le fier, le spirituel
Léonce qu'il me peignait } il ne se retra-
i 00 DELPHINE.
çait plus les grâces et les talens qui de-
vaient plaire dans le monde , il ne parlait
que des qualités touchantes dont le sou-
venir s'unit, avec tant d'amertume, à l'idée
d'une séparation éternelle.
J'étais agitée par une incertitude cruelle 5
devais— je , en rappelant à M. Barton que
Léonce le demandait auprès de lui , fixer
son imagination sur la possibilité de le re-
voir encore , et de contribuer peut-être à
le guérir ? M. Barton ne m'avait pas dit un
seul mot qui indiquât cette pensée 5 la
craignait— il ? redoutait— il une seconde
douleur après un nouvel espoir F Ma chère
Louise 5 avec quel tremblement l'on parle
à un homme vraiment malheureux ! Comme
on a peur de ne pas deviner ce qu'il faut
lui dire, et de toucher maladroitement aux
peines d'un cœur déchiré.
. Enfin , je dis à M. Barton qu'il devait
partir , et que peut-être il pouvait encore
se flatter de retrouver Léonce : ce dernier
mot dont j'attendais tant d'effet, n'en pro-
duisit aucun , il m'entendit tout de suite ,
mais sans se livrer à l'espoir que je lui of-
frais. A fàge de M. Baiton, le cœur n'est
D K L P H I K B . î 0 1
point mobile j les impressions ne se renou-
vellent pas vite , et le même sentiment
oppresse sans aucun intervalle de soula-
gement.
ÎVanmoins , depuis cet instant, il ne
parla plus que de son départ : il me de-
manda de retourner (lu/ mad. de Vernon,
j'en donnai Tordre. Je convins avec lui
qu'il partirait le soir même avec ma voi-
ture, et que Fun de mes gens, plus jeune
que le sien , courrait devant lui pour hâter
son voyage. Il était un peu ranimé par l'oc-
cupation de ces détails : tant qu'il reste
une action à faire pour l'être qui nous in-
téresse , les forces se soutiennent et le
cœur ne succombe pas. jNous arrivâmes
enfin chez ma tante : en songeant à la peine
qu'elle allait éprouver , j'étais saisie moi-
même de !a plus vive émotion, je laissai
M. Barton entrer seul chez mad. de Ycr-
non , et je restai quelques minutes dans
Je salon pour reprendre mes sens : enfin ,
domptant eette faiblesse qui m'empêchait
de consoler mon amie, j'entrai chez elle •
je la trouvai plus calme que je ne l'espé-
rais. M. Barton gardait le silence , Matildfl
î 02 DELPHINE.
se contenait avec quelque effort 5 mad. de
Vernon vint à moi et m'embrassa 5 je voulus
m'approcher de Matiide , je la vis rougir
et pâlir 5 elle me serra la main amicale-
ment 3 mais elle sortit de la chambre à l'ins-
tant même , se faisant un scrupule , je
crois , d'éprouver ou de montrer aucune
émotion vive.
Mad. de Yernon me dit alors : — Ima-
ginez que dans ce moment même je viens
de recevoir une lettre de mad. de Mon-
doville , pour rn apprendre son consente-
ment au mariage , d'après les nouvelles pro-
positions que je lui avais faites! Elle m an—
nonre eu même temps le départ de son fils.
— Je serrai une seconde fois mad. de Yer-
non dans mes bras. — Enfin , me dit— elle
avec le courage qui lui est propre , occu-
pons-nous de hâter le départ de M. Barton,
et soumettons— nous aux evenemens. — Il
n'y a rien à faire pour mon voyage, dit
M. Barton. avec un accent qui exprimait,
je crois 5 une humeur un peu injuste sur
le calme apparent de mad. de ^ ernon }
mad. d'Albémar a bien voulu pourvoir à
tout, et je pars. — (Test très-bien, repli—
B E L P H I N E, 103
qua mad. de Yernon 5 qui s'aperçut du
mécontentement de M. Bar ton, et s'adres-
sant à moi , elle me dit comme à demi-voix :
— Quel zèle et quelle affection il témoigne
à son élève ! — Vous avez remarqué quel-
quefois que mad. de Yernon avait l'habi-
tude de louer ainsi , comme par distraction
et en parlant à un tiers , mais le malheu-
reux 13arton ny donna pas la moindre at-
tention } il était bien loin dépenser à l'im-
pression que sa douleur pourrait produire
sur les autres. S'il lui était resté quelque
présence d'esprit , c'eût été pour la cacher
et non pour s'en parer.
Absorbé dans son inquiétude, il sortit
sans dire un mot à mad. de Yernon \ je le
suivis pour le conduire chez moi, où il de-
vait trouver tout ce qui lui était nécessaire
pour sa route. Lorsque nous fumes en voi-
ture , il dit, en se parlant à lui-même : —
Moucher Léonce, vos seuls amis, c'est
votre malheureux instituteur , c'est aussi
votre pauvre mère. — Et se retournant
mis moi : — oui7 s'écria- t-il . j'irai nuit et
jour pour le rejoindre , peut-être me dira-
t-il encore un dernier adieu , et je resterai
•1@4 BELPHI??E.
près de sa tombe pour soigner ses derniers
restes 5 et mériter ainsi d'être enseveli près
de lui. — En disant ces mots, cet infor-
tuné vieillard se livrait à un nouvel accès
«le desespoir. — Madame 5 me dit-il alors ,
devant vous je pleure ^ lout-à-Theure j'é-
tais calme 5 votre bonté ne repoussera pas
cette triste preuve de confiance, j'en suis
sûr, vous ne la repousserez pas.
Nous arrivâmes chez moi .. je pris toutes
les précautions que je pus imaginer pour
que le voyage de M. Barton fut le plus com-
mode et ie plus rapide possible : il fut tou-
ché de ces soins , et 5 prêt à monter en voi-
ture , il me dit : — Madame . s'il vient en
mon absence quelques lettres de Bayonne y
je n'ose pas dire de Léonce, enfin aussi de
Léonce même , ouvrez— les , vous verrez
ce qu'il faut l'aire d'après ces lettres , et
vous me l'écrirez à Bordeaux. — JY est— ce
pas mad. de Yernon , lui dis— je , qui de-
vrait — Non 5 me répondit-il , ma-
dame , permettez — moi de vous répéter
que je veux que ce soit vous *, hélas ! dans
ce dernier moment , lorsqu'il n est que
trop probable que jamais je ne vous re—
DELPHINE. I05
verrai , quil me soit permis de vous dire
une idéé^ peut-être insensée, que j'avais
conçue pour mon malheureux élève. Je
ne trouvais point que mademoiselle de Ver-
non put lui convenir , et j'osais remarquer
en vous tout ce qui s'accordait le mieux
avec son esprit et son âme. - — J'allais lui
répondre , mais il me serra la main avec
une affection paternelle } celte affection
me rappelle M. dAlbémar, et jamais je ne
l'ai retrouvée sans émotion. Il me dit alors :
— Ne vous offenses pas, madame, de cette
hardiesse d'un vieillard qui chérit Léonce
comme son iihs , et que vos bontés ont pro-
fondément touché. Bêlas! ces douces chi-
mères sont remplacées par la mort! la mort !
ah Dieu! — 11 se précipita hors de ma cham-
bre, et se jeta au fond de la voiture dans
un accablement qui redoubla ma pitié.
Restée seule, je pus me livrer enfin a la
douleur que moi aussi j'éprouvais : je n'a-
vais dû m'occuperque des peines des au-
tres, mail celle que je ressentais n'était
pas moins vive, quoique la destinée de ce
malheureux jeune homme fût étranger*
la mienne. Ma tante et ma cousine le re-
I.*' o
1 06 DELPHINE.
grettent pour elles, pour le bonheur qu'il
devait leur procurer 5 moi que le sort sé-
parait irrévocablement de kii 5 je pleure
iine âme si belle, un être si libéralement
doué , périssant ainsi dans les premières
années de sa vie. Oui , s'il meurt je lui
vouerai un culte dans mon cœur ; je croirai
l'avoir aimé , l'avoir perdu, et je serai fi-
dèle au souvenir que je garderai de lui:;
ce sera un sentiment doux , l'objet d'une
mélancolie sans amertume. Je demanderai
son portrait à M. Barton, et toujours je
conserverai cette image comme celle d'un
héros de roman dont le modèle n'existe
plus. Déjà depuis quelque temps, Je per-
dais l'espoir de rencontrer celui qui pos-
séderait toutes les affections de mon cœur }
ten suis sure maintenant , et cette certi-
tude est tout ce qu'il faut pour vieillir en
paix*
Mais peut-être que Léonce vivra 5 s'il
vit, il sera l'époux de Matilde , et plus de
chimères alors 7 mais aussi plus de regrets.
Adieu, ma chère Louise} il est possible 7
que dans peu, je me réunisse à vous pour
toujours.
DELPHINE. 107
LETTRE XV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ee 22 mai.
J'ai trouvé ce soir plus de charmes
que jamais dans 1 entretien de mad. de
Vernon, et cependant, pour la première
fois, mon cœur lui a fait un véritable re-
proche. Quand je vous parle d'elle avec
autant de franchise , ma chère Louise 7 je
vous donne la plus grande marque possible
de confiance^ n'en concluez, je vous prie,
rien de défavorable à mon amie. Je puis me
tromper sur un tort que mille motifs doi—
vent excuser 5 mais jai sûrement raison,
quand je crois que les qualités les plus in-
times de famé peuvent seules inspirer
celte délicatesse parfaite dans les discours
et dans les moiudres paroles, qui rend la
conversation de nuid.de Vernon si sédui-
sante.
J'avais été douloureusement émue
1 OS DELPHINE.
le jour ; l'image de Léonce me poursuivait y
je n'avais pu fermer Fœ'il sans le voir
sanglant, blessé , prêt à mourir. Je me le
représentais sous les traits les plus tou—
chans, et ce tableau m'arrachait sans cesse
des larmes. J'allai vers hait heures du soir
chez mad. de Vernon^ Matilde avait passé
tout le jour à l'église, et s'était couchée en
revenant, sans avoir témoigné le moindre
désir de s'entretenir avec sa mère ] je trou-
vai donc Sophie seule et assez triste , je
l'étais bien plus encore. Nous nous assîmes
sur un banc de son jardin , d'abord sans
parler } mais bientôt elle s'anima , et me fit
passer une heure dans une situation d'àme
beaucoup meilleure que je ne pouvais m'y
attendre. La douceur et, pour ainsi dire,
la mollesse même de sa conversation, ont
je ne sais quelle grâce qui suspendit ma
peine. Elle suivait mes impressions pour
les adoucir , elle ne combattait aucun de
mes sentimens , mais elle savait les modi-
fier a mon insçu : j'étais moins triste sans
en savoir la cause ] mais enfin auprès d'elle
je Tétais moins.
Je dirigeai notre conversation sur ces
DELPHINE. 1 09
grandes pensées vers lesquelles la mélan-
colie nous ramène invinciblement. L'incer-
titude de la destinée humaine. L'ambition
de nos désirs, l'amertume de nos regrets,
l'effroi de la mort, la fatigue de la vie,
tout ce vague du cœur, eniin., dans lequel
les âmes sensibles aiment tant à s'égarer,
fut l'objet de notre entretien. Elle se plai-
sait à m1 entendre, et mexcitant à parler,
elle mêlait des mots précis et justes à mes
discours, et soutenait et ranimait mes
pensées toutes les (bis que j'en avais be-
soin. Lorsque j'arrivai chez elle, j'étais
abattue et mécontente de mes sentimena
sans vouloir me l'avouer. Je croîs quelle
devina tout ce qui m'occupait, car elle me
dit exactement ce que j'avais besoin d'en-
tendre. Elle me releva par degrés dans ma
propre estime, jYtais mieux avec moi-
même, et je ne m'apercevais qu'à la ré-
flexion, que c'était elle oui modifiait ainsi
mes pensées les plus secrètes. Enfin, j Y—
prouvais au fond de l'âme un grand .soula-
gement, et je sentais bien en même temps,
qu'en rn éloignant de Sophie, le chagrin, et
luitjUiUude me ressaisiraient de nouveau»
110 DELPHINE.
Je m'écriai donc dans une sorte d'en-
thousiasme : — Àh! mon amie, ne me quit-
tez pas , passons de longues heures à causer
ensemble 5 je serai si mal quand vous ne
me parlerez plus ! — Comme je pronon-
çais ces mots, un domestique entra , et dit
à mad. de Yernon que M. de Fierville de-
mandait à la voir 5 quoiqu'on lui eût dé-
clare à sa porte qu' elle ne recevait per-
sonne. — Refusez-le, je vous en conjure,
ma chère Sophie , dis—je avec instance,
— Savez-vous , interrompit mad. de "Y er-
non , si le neveu de mad du Marset a sta-
gné ou perdu ce grand procès dout dépen-
dait toute sa fortune ? — Mon Dieu , in-
terrompisse , on m'a dit hier qu'il l'avait
gagné: ainsi, vous n'avez point à consoler
M. de Fierville des chagrins de son amie -,
refusez— le. — Il faut que je le voye, dit
alors mad. de Yernon. — Et elle fit signe
à son domestique de le faire monter. Je
me sentis blessée , je l'avoue , et ma phy-
sionomie l'exprima. Mad. de Yernon s'en
aperçut , et me dit. — -Ce n est pas pour
moi , c'est pour ma fille.... — Quoi ! m e-
crai-je assez vivement, vous songez déjà
DELPHINE. 111
à remplacer Léonce ? Pauvre jeune liomme !
vous n'êtes pas long-temps regrette' par Ta—
mie de voire mère. — Je me reprochai ces
paroles à l'instant même, car mad. de Ver-
non rougit en les entendant, et comme elle
me laissait partir sans essayer de me rete-
nir, je restai, quelques minutes après l'ar-
rivée de M. de Fierviîle, la main appuyée
sur la clef de la porte du salon, et tardant
à Touvrir. Mad. de Vernon enfin le remar-
qua, elle vint à moi, et sans me faire aucun
reproche, elle insista beaucoup sur le prix
quelle mettait à l'union de sa fille avec
Léonce, sur toutes les circonstances qui
lui rendaient ce mariage mille fois préfé-
rable à tout autre. Elle reprit par de.
sa grâce accoutumée , et je partis après
F avoir embrassée 5 mais je conservai ce-
pendant quelques nuages de ce qui venait
de se passer.
Concevez— vous ma folie, ma chère
Louise P Ce qui m'a blessé peut-être si vi-
vement, c'est un témoignage d'mdii
renée pour Léonce ! Pourquoi vouloir que
nuid.de Vernon le regrette profondéme
quelle ne cherche point un autre époux
112 DELPHINE.
pour sa fille ? elle ne Ta jamais vu : cepen-
dant n'est-il pas vrai, ma chère Louise ,
que c'est se consoler trop tôt de la perte
d'un jeune homme si distingue? Ah! s'il
était possible qu'on le sauvât ! ce serait
Matilde qui goûterait le bonheur d'en être
aimée^ elle n'aurait pas souffert de son
danger; il renaîtrait pour elle :; le calme
de son imagination et de son âme la pré-
serve des peines les plus amères de la vie.
Louise , votre Delphine ne lui ressemble
pas.
LETTRE XVI.
Mademoiselle d Albémar à Delphine.
Montpellier, 2.0 mai 1790.
J e me hâte de vous dire, ma chère Del-
phine , que M. de Moudoville est mieux j
un chirurgien habile Fa soigné avec beau—
coup de bonheur , et lorsque la perte de
son sang a été arrêtée, il s'est trouvé très-
vite liors de tout danger. Il aurait déj<à re-
pris sa route j si Ton ne craignait que sa
DELPHINE. I 1 3
blessure ne se rouvrit en voyageant. Il a
écrit à M. Barton une lettre que Télin m'a
adressée, pour vous prier de la faire par-
venir sûrement } je vous l'envoie.
Il faut que Léonce ait quelque chose de
bien aimable, pour que ce vieux négociant
de Bayonne , Télin, qui, de sa vie n'a
pensé qu'aux moyens de gagner de l'ar-
gent, écrive des lettres toutes remplies
déloges sur les qualités généreuses de M.
de Mon do ville \ en vérité je crois qu'il a
fait de Télin une mauvaise tête! Sérieuse-
ment , c'est un rare mérite que celui qui est
vivement senti même par les hommes vul-
gaires, et je crois toujours plus aux qualités
qui produisent de l'effet sur tout le monde,
qu'a ces supériorités mystérieuses , qui ne
sont reconnues que par les adeptes.
Chère Delphine, il est très-vraisemblar
ble à présent que vous allez voir M. de
Mondoville. Votre imagination est singu-
lièrement préparée à recevoir une grande
impression par sa présence \ défendez-vous
de cette disposition , je vous en conjure . et
rendez à votre esprit toute l'indépendance
dont il a besoin pour bien juger.
Il4 DELPHINE.
LETTRE XVII.
Delphine à mademoiselle cVdlbémar.
Paris, 25 mai.
.La lettre cle Léonce , que vous m'envoyez,
ma chère sœur, est extrêmement remar-
quable ; comme M. Barton m'avait de-
mandé de Touvrir, je f ai lue; depuis deux
heures qu'elle est entre mes mains , elle a
fait naître en moi une foule de pensées
qui m'étaient nouvelles. Je vous ferai part
de mes réflexions une autre fois} le seul
mot que je suis pressée de vous dire, c'est
que la lecture de cette lettre a tout-à-fait
calmé les idées qui me troublaient , et que
je n'ai plus à craindre le mauvais mouve-
ment qui me faisait envier le sort de ma
cousine.
DELPHINE. î 1 5
LETTRE XVIII (i).
Léonce à M. Bar ton.
Bavonne, 17 mai 1790.
J e crains , mon cher ami , que vous ne
soyez déjà parti sur la nouvelle de mou
accident, et lorsque vous aurez su que
j'avais témoigné le désir de vous voir.
J'aurais dû vous épargner la fatigue d un
tel voyage , mais vous pardonnerez à votre
élève le besoin qu'il r-ût de vous dire
adieu au moment de mourir. Si vous êtes
encore à Paris, attendez-moi, je serai en
état de voyager sous peu de jours. On me
défend de parler, de peur que mes bles-
sures à la poitrine se rouvrent- j'ai du
temps au moins pour vous écrire tout ce
qui tient à l'événement dont vous seul
devez connaître le secret.
(1) Colle lettre est celle que mademoiselle d'Al-
bemar a fait parvenir à Delphine,
n6
DELPHINE.
Je sais quel est le furieux qui a voulu
m'assassiner et qui m'a attaque 9 ayant
pour second son domestique, sans me lais-
ser aucun moyen de me défendre. Il m'a
dit avec fureur, en me poignardant : Je
venge nia sœur désiwnorée. J'aurais nom-
me l'auteur de cette action infâme , si les
motifs qui l'ont irrite contre moi ne mé-
ritaient une sorte d'indulgence ;■ vous les
savez, ces motifs, et vous devinez mon
assassin.
Mon cousin , en se soumettant a mes
conseils, les a suivis néanmoins de la ma-
nière du monde la plus faible et la plus
inconséquente} il m'a prouvé qu'il ne faut
jamais faire agir un homme dans un sens
différent de son caractère. La nature place
des remèdes à côté de tous les maux :
l'homme faible ne hasarde rien ; l'homme
fort soutient tout ce qu'il avance 5 mais
l'homme faible, conseillé par l'homme
fort, marche, pour ainsi dire, par sacca-
des, entreprend plus qu'il ne peut, se
donne les dt:fis à lui-même, exagère ce
quil ne sait pas imiter, et tombe dans les
fautes les plus disparates : il réunit les incon-
DELPH^K. 11-7
véniens des caractères opposes, au lieu de
concilier avec art leurs divers avantages.
Charles de Mondoville a laisse pénétrer
a la iâmille de mademoiselle de Sorane,
qu'il suivait mes avis pour ainsi dire malgré
lui; c'est ainsi qu'il a dirigé sur moi toute
leur haine. M. de Sorane a été obligé de
faire (aire un tirs— mauvais mariage à sa
sceur, pour étouffer le plus promptement
passible l'éclat de son aventure- la crainte
de ce même éclat. Ta empêché de se battre
avec moi* il a regarde 1 assassinat comme
umc vengeance plus obscure et plus cer-
taine, et il avait imaginé sans doute que
si j'étais tué dans les montagnes des Py-
rénées , on attribuerait nia mort à dv<, vo-
leurs français ou espagnols , qui sont en
assez grand nombre sur les frontières des
deux pays.
Si je ne savais pas que M. de Sorane a
été réellement très-malheureux de la boute
de sa sœur, s'il n'avait pas raison de m'ac-
CUser de la résistance de mon cousin à ses
diMis. j'aurais livré son crime à la justice
des lois. Mais, mïtant vu forcé, par un
concours limeste de circonstances, à su—
1 1 8 DELPHINE.
crifier la réputation de mademoiselle de
Sorane à l'honneur de ma famille, j'ai cru
devoir taire le nom d'un homme qui n était
devenu mon assassin que pour venger sa
sœur. Sa haine contre moi était naturelle ;
le mal que je lui avais fait, tenait peut-
être à un défaut de mon caractère : vous
m'avez souvent dit que l'opinion avait trop
d'empire sur moi. S'il est vrai que M. de
Sorane ait réellement à se plaindre de ma
conduite , je lui dois le secret sur un crime
que j'ai provoqué 5 je le lui ai gardé , il
vous sera sacré comme à moi— même.
Mais je le prévois, mon cherBarton,
tremblant encore du danger que j'ai couru ,
vous aurtz une aimable colère contre vo-
tre élève, pour avoir exposé si légèrement
cette vie dont vous et ma mère daignez
avoir besoin. Cette pensée m'est venue ?
non sans quelques regrets, lorsque je me
croyais prêt à mourir. Peut— être aurais— je
pu laisser mon parent à lui-même , quoi-
qu'il fut de mon sang, quoiqu'il portât
mon nom } mais , je vous le demande , à
vous , qui avez bien plus de modération
que moi dans ^otre manière de juger, et
DELPHINE. 1]^
qui n'attachez pas autant d'importance à
ce qu'on peut dire dans le monde , si je
m'étais trouvé dans la même situation que
Charles de Mondoville , n'aur'ez-vous pas
été le premier à me détourner d'épouser
une femme généralement mésestimée ,
quand même je l'aurais aimée?
Pendant les jours que je viens de passer
entre la vie et la mort, j'ai réfléchi heau—
coup à ce que vous m'avez constamment
dit, sur la nécessité de ne soumettre sa
conduite qu'au témoignage de sa con-
science et de sa raison. Vous êtes chrétien
et philosophe tout à la fois 5 vous vous
confiez en Dieu , et vous comptez pour
rien les injustices des hommes : j'ai peu
de disposition, vous le savez, à aucun
genre de croyance religieuse, et moins
encore à la patience et à la résignation que
la ibi, dit-on, doit nous inspirer. Quoi—
que jaie reçu , grâce à vous , une éduca-
tion éclairée , cependant une sorte d'ins-
tinct militaire, des préjugés, si vous
le voulez , mais les préjugées de mes aïeux,
ceux qui conviennent si parfaitement
à la fierté et à l'impétuosité de mou âme,
120 DELPHINE.
sont les mobiles les plus puissans de toutes
les actions de ma vie. Mon front se cou-
vre de sueur quand je me figure un ins-
tant , que même à cent lieues de moi 5 un
homme quelconque pourrait se permettre
de prononcer mon nom ou celui des miens
avec peu d'égards, et que je ne serais pas
là pour m'en venger. La plupart des hom-
mes , dites-vous , ne méritent pas qu'on
attache le moindre prix à leurs discours j
leur haine peut n'être rien , mais leur in-
sulte est toujours quelque chose. Ils s'é-
galent à \ ous , ils lbnt plus , ils se croient
vos supérieurs quand ils vous calomnient ?
faut-il leur laisser goûter en paix cet inso-
lent plaisir ?
Avez-vous d'ailleurs réfléchi sur la ra-
pidité avec laquelle un homme peut se dé-
considérer sans retour f S'il est indifférent
aux premiers mots qu'on hasarde sur lui ,
si sa délicatesse supporte le plus léger
nuage . quel sentiment l'avertira que c'en
est trop ? D'abord de faux bruits circule-
ront, et ils s'établiront bientôt après comme
vrais dans la tète de ceux qui ne le con-
naissent pas ; alors il s'en irritera , mais
DELPHINE. 121
trop tard. Quand il se hâterait de chercher
vingt occasions de duel , des traits de cou-
rage desordonnés y rétabliront-ils la réputa-
tion de son caractère ? Tous ces efforts, tous
ces mouvcmens présentent l'idée de l'agita-
tion , et Ton ne respecte point celui qui
s'agite : le calme seul est imposant. On ne
peut reconquérir en un jour ce qui est
l'ouvrage du temps , et néanmoins la co-
lère ne vous permettant pas le repos , vous
rend incapable de trouver ou d'attendre
le remède à votre malheur. Je ne sais ce
qui peut nous être réservé dans un autre
monde 5 mais l'enfer de celui-ci pour un
homme qui a de la fierté , c'est d'avoir à
supporter la moindre altération à cette in-
tacte renommée d'honneur et de délica-
tesse , le premier trésor de la vie.
J'ai cessé de combattre en moi ces sen—
timens, je les ai reconnus pour invincibles j
toutefois s ils pouvaient jamais se trouver en
opposition avec la véritable morale, j'en
triompherais, du moins je le (rois, et c'est
à vos leçons , mon cher maître , que je dois
cet espoir 5 mais dans toutes les résolutions
qui ne regardent que moi seul , j'aurais tort
Tome Lcx n
122 DELPHINE.
<le vouloir lutter contre un défaut que je
ne puis braver qu'en sacrifiant tout mon
bonheur. Il vaut mieux exposer mille fois
sa vie que de faire souffrir son caractère.
J'ose croire que je ne rends pas malheu-
reux ce qui m'entoure } pourquoi donc vou-
drais-je me tourmenter par des efforts peut-
être inutiles , et sûrement très-douloureux ?
La considération que je veux obtenir
dans le monde ne doit— elle pas servir à
honorer tout ce qui m'aime ? Un homme
n'est-il pas le protecteur de sa mère, de
sa sœur et sur-tout de sa femme ? Ne faut-
il pas qu'il donne à la compagne de sa vie
l'exemple de ce respect pour l'opinion
qu'il doit à son tour exiger d'elle ? Savez—
vous pourquoi , jusqu'à présent , je me suis
défendu contre l'amour , quoique je sen-
tisse bien avec quelle violence il pourrait
s'emparer de moi î C'est que j'ai craint d'ai-
mer une femme qui ne lut point d'accord
avec moi sur l'importance que j'attache à
l'opinion , et dont le charme m'entraînât ,
quoique sa manière de penser me fit
souffriiv J'ai peur d'être déchiré par
deux puissances égales ? un cœur sensible
DELPHINE. 123
et passionne , un caractère fier et irritable.
Ma mère a peut— être raison , mon cher
Barlon 5 en me faisant épouser une per-
sonne qui n'exercera pas un grand empire
sur moi , mais dont la conduite est dirigée pâl-
ies principes les plus sévères. Cependant,
hélas ! je vais donc à vingt-cinq ans renon-
cer pour toujours à l'espoir de m1 unir à la
femme que j'aimerais , à celle qui comble-
rait le vide de mon cœur par tontes les
délices d'une affection mutuelle! Non, la
vie n'est pas cet enchantement que mon
imagination a rêvé quelquefois , elle offre
mille peines inévitables , mille périls à re-
douter, pour sa réputation , pour son re-
pos ? mille ennemis qui vous attendent} il
faut marcher fermement et sévèrement
dans cette triste route , et se garantir du
blâme en renonçant au bonheur.
Après avoir lu cette lettre, serez-vous
content de moi, mon cher ihâttref Son-
gez cependant avec quelque plaisir, que
^ otre élè\ e n'a pas une pensée secrète pour
vous, et que vos conseils lui seront tou-
jours nécessaires.
Léonce.
124 DELPHINE.
LETTRE XIX.
Delphine à mademoiselle cV Albémar.
Ce 27 mai.
J 1ai relu plusieurs fois la lettre où Le'once
peint son propre caractère , avec la vérité
la plus parfaite } vous n avez pas conclu ,
je l'espère , de quelques lignes que je vous
écrivis dans le premier moment , que mon
estime pour M. de Mondoville fût le moins
du monde altérée ? Non assurément 3 rien
de pareil n est vrai , sa lettre à M. Barton
indique au contraire des qualités rares et
une grande supériorité d'esprit} mais ce qui
nia frappé comme une lumière subite , c'est
rétonnant contraste de nos caractères.
Il soumet les actions les plus importan-
tes de sa vie à l'opinion , moi je pourrais
à peine consentir à ce qu1 elle influât sur
ma décision dans les plus petites circons-
tances } les idées religieuses ne sont rien
pour lui , cela doit être ainsi , puisque
l'honneur du monde est tout. Quant à moi ,
DELPHINE. 13J
vous le savez , grâce à l'heureuse éduca-
tion que vous et votre frère m'avez donnée ?
c'est de mon Dieu et de mon propre cœur
que je fais dépendre ma conduite. Loin de
chercher les suffrages du plus grand nom-
bre , par les ménagcmens nécessaires pour
se les concilier, je serais presque tentée
de croire que l'approbation des hommes
flétrit un peu ce qu'il y a de plus pur dans
la vertu ? et que le plaisir qu'on pourrait
prendre à cette approbation , finirait par
gâter les mouvemens simples et irréfléchis
d'une bonne nature.
Sans doute , à travers l'irritabilité de
Léonce sur tout ce qui tient à l'opinion 9
il est impossible de ne pas reconnaître en
lui une àme vraiment sensible; néanmoins
ne regrettez plus , ma sœur , ses enga—
gemens avec Matilde , réjouissez— vous au
contraire de ce qu'il ne sera jamais rien
pour moi } les oppositions qui existent
dans nos manières d'être , sont précisé-^
ment celles qui rendraient profondément
malheureux deux êtres qui s'aimeraient,
sans les détacher l'un de l'autre.
11 me serait impossible , quelle que fut
1 20 DELPHINE.-
ma résolution à cet égard , de veiller assez
sur toutes mes actions pour qu'elles ne
prêtassent point aux fausses interprétations
de la société: et que ne souffrira is-je pas ,
si celui que j'aimerais ne supportait pas
sans douleur le mal que Ton pourrait dire
de moi } si j'étais obligée de redouter les
jugemens des indifférens , à cause de leur
influence sur l'objet qui me serait cher,
de craindre toutes les calomnies parce
qu'il souffrirait de toutes , et de me cour-
ber devant l'opinion, parce que j'aimerais
un homme qui serait son premier esclave!
Non , Léonce , ma chère Louise , ne con-
vient pas à votre Delphine \ ah ! combien
les senti mens de votre généreux frère ,
mon noble protecteur, répondaient mieux
à mon cœur; il me répétait souvent qu'une
âme bien née n'avait qu'un seul principe
à observer dans le monde , faire toujours
du bien aux autres et jamais de mal. Qu'im-
porte à celle qui croît à la protection de
l'Etre— Suprême et vit en sa présence, à
celle qui possède un caractère élevé et
jouit en elle— même du sentiment de la
vertu j que lui importe 3 me disait M. d'Al-
DELPHIK E. 1 2*]'
bémar , les discours des hommes ? Elle ob~
tient leur estime tôt ou tard , car c'est de
la vérité que l'opinion publique relevé en
dernier ressort : mais il faut savoir mépri-
ser toutes les agitations passagères que la
calomnie 5 la sottise et l'envie excitent
contre les êtres distingués. Il ajoutait 5
j'en conviens , que cette indépendance j
cette philosophie de principes convenaient
peut-être mieux encore à un homme qu à
une femme, mais il croyait aussi que les
femmes , étant bien plus exposées que les
hommes à se voir mal jugées , il fallait
d'avance fortifier leur âme contre ce mal-
heur. La crainte de l'opinion rend tant
de femmes dissimulées , que pour ne point
exposer la sincérité de mon caractère ?
M. d'Albémar travaillait de tout son pou-
voir à m'aiTranchir de ce joug. Il y a réussi }
je ne redoute rien sur la terre que le re-
proche juste de mon cœur, ou le reproche
injuste de. mes amis 5 mais que l'opinion
publique me recherche ou m'abandonne,
elle ne pourra jamais rien sur ces jouis-
sances de Famé et de la pensée 5 qui m'oc-
cupent et m'absorbent toute entière, ic
1 ^8 DELPHINE.
porte en moi— même un espoir consola-
teur, qui se renouvellera toujours tant que
je pourrai regarder le Ciel , et sentir mon
cœur battre pour la véritable gloire et la
parfaite bonté'.
Ce bonheur ou ce calme dont je jouis 7
que deviendraient— ils néanmoins , si par
un renversement bizarre c'était moi , faible
femme , moi dont la destinée réclame un
soutien , qui saurais mépriser l'opinion des
hommes, tandis que l'être fort, celui qui
doit me guider , celui qui doit me servir
d'appui , aurait horreur du moindre blâme?
Vainement je tâcherais de me conformer
à tous ses désirs , en adoptant une con-
duite qui ne me serait point naturelle , je
n'éviterais pas d'y commettre des fautes ,
et notre vie bientôt troublée aurait peut-
être un jour une funeste fin.
]Non , je ne veux point aimer Léonce}
quand il serait libre , je ne le voudrais
point. J'ai eu besoin de me le répéter, de
relire sa lettre, de détruire par de longues
réflexions l'impression que m'avait fait le
danger qu'il vient de courir 5 mais j'y suis
parvenue 5 mon âme s'est affermie , et je
DELPHINE. I29
puis le voir maintenant avec le plus grand
calme et la plus ferme résolution de ne
considérer désormais en lui que l'époux de
Matilde.
LETTRE XX.
Delphine à mademoiselle d ' Albémar,
Ce 01 mai.
V/ue vous disais— je dans ma dernière let-
tre , ma chère Louise? il me semble que
je vais le démentir} je l'ai vu, Léonce.
Ah ! je n'ai plus aucun souvenir de ce que
je pensais contre lui : comment pouvais-je
mettre tant d'importance à ce que j'appe-
lais ses défauts? Pourquoi le juger sur une
lettre? lexpression de son visage le fait
bien mieux connaître.
J'avais reçu hier une lettre de M. Bar-
ton, qui m'annonçait qu'il avait rencontré
M. de Mondovilie à Bordeaux, et qu'ils
revenaient ensemble : j'allai chez madame
y.cr 7
ÎOO DELPHINE.
rie Yernon pour lui porter ces bonnes nou-
velles 5 j'avais l'esprit tout-à-fàit libre, la
lettre de Léonce avait change' mes idées
sur lui. Je ne sais pas pourquoi elle avait
produit cette impression j en y pensant
bien aujourd'hui, je trouve que c'était ab-
surde $ mais enfin , Léonce n'était plus
pour moi que le mari de Matilde , le gendre
de mon amie, et j'entretins pendant deux
heures madame de Yernon de tout ce qui
pouvait avoir rapport à ce mariage, avec
un sentiment d'intérêt qui lui fit beaucoup
de plaisir. Elle ne s'était pas doutée , je
crois , des pensées qui m'avaient troublée
pendant quelques jours 5 mais la conversa-
tion ne s'était point prolongée sur Léonce,
parce que je la laissais tomber involontai-
rement , tandis qu'hier, par je ne sais
quelle sécurité , à la veille même du dan-
ger , j'étais inépuisable sur les motifs qui
devaient attacher madame de Vernon à ses
projets pour sa fille. Je ne conçois pas
encore d'où me venait ce bizarre mouve-
ment} je voulais prendre, je crois, des
engagemens avec moi-même, car cette
vivacité ae pouvait pas être naturelle ; elle
DELPHINE. j3l
plut à madame de Vernon, qui me pressa
vivement de passer le lendemain le jour
entier avec elle.
Après dtner Ton annonça tout-à-coup
M. Barton : sa figure me parut triste} je
craignis quelque événement funeste, et je
l'interrogeai avec crainte. — M. de Mon-
doville, nous dit-il, est arrive liier avec
moi } mais en chemin sa blessure s'est rou-
verte, et je crains que le sang qu'il a perdu
ne mette en danger sa vie : il est dans uri
état de faiblesse et d'abattement qui m'in-
quiète extrêmement 5 il a repris la fièvre de-
puis huit jours , et il est maintenant hors
d'état non-seulement de sortir, mais même
de se tenir debout. 11 voudrait, dit M. Bar-
ton en se retournant vers madame de Ver-
non, vous remettre des lettres de sa mère;
il prend la liberté de vous demander de ve-
nir le voir : il n'ose se flatter que mademoi-
selle de Vernon consente à vous accompa-
gner • cependant il me semble qu'à présent
que les articles sont signes par madame de
Mondoville., il n'y aurait point d "inconve-
nance....— .Matilde interrompit M. Barton,
et lui dit en se levant . d'un ton de voix as
l32 DELPHINE.
sec : — Je n'irai point, monsieur, je suis
décidée à n y point aller.
Madame de Vernon n essaie jamais de
lutter contre les volontés de sa fille aussi
positivement exprimées ; elle a dans le ca-
ractère une sorte de douceur et même
d'indolence , qui lui fait craindre toute
espèce de discussion } ce n'est jamais par
aucun moyen de force , de quelque na-
ture qu'il soit, qu'elle veut atteindre à son
but. Sans répondre donc à Matiîde , elle
s'adressa à moi , et me dit : — Ma chère
Delphine, ce sera vous qui m'accompa-
gnerez , n'est— ce pas f nous irons avec
M. Barton chez Léonce. — Je m'en dé-
fendis d abord . quoique par un moin e—
ment assez inexplicable j'éprouvasse tant
d'humeur du refus de Matilde , qu'il Dic-
tait doux d'opposer mon empressement
à sa pruderie. Madame de "\ ernon insista :
elle s'inquiétait de la sorte de timidité dont
elle est quelquefois susceptible avec une
personne nouvelle : elle craignait ces pre-
miers mouvemens dans lesquels Léonce
pouvait se livrer à [attendrissement. J ai
toujours vu madame de Vernon redouter
DELPHINE.
iB
tout ce qui oblige à des témoignages exté-
rieurs . lors même que son sentiment est
véritable. On l'accuse de fausseté , et c'est
cependant une personne tout-à-fait inca-
pable d'affectation. Une réunion si singu-
lière est-elle possible? je ne le crois pas.
Lorsqu'enfin je ne pus douter que mad.
de Yernon ne désirât vivement que j'al-
lasse avec elle , j y consentis. Cependant
quand nous fumes en voiture, je me rap-
pelai la lettre de Léonce à M. Bar ton , et
il me vint dans l'esprit qu\m homme si
délicat sur tout ce qui tient aux conve-
nances , trouverait peut-être un peu léger
qu'une (èmme de mon âge vînt le voir
ainsi chez lui sans le connaître } cette pen-
sée me blessa et changea tellement ma
disposition , que je montai l'escalier de
Léonce avec assez d'humeur: mais au mo-
ment où nous entrâmes dans sa chambre ,
lorsque je le vis étendu sur un canapé 7
pâle, pouvant à peine soule\ er sa tête pour
nous saluer, et néanmoins semblable en
cet état a h plus noble, à la plus touchante
image île la mélancolie et de la douleur,
j éprouyai a iinstant une émotion très-vi\e*
l34 DELPHINE.
La pitië me saisit en même— temps que
Tattra't; tous les sentimens de mon âme
me parlaient à la fois pour ce malheureux
jeune homme. Sa taille élégante avait clu
charme , malgré l'extrême faiblesse qui ne
lui permettait pas de se soutenir. Il ny
avait pas un trait de son visage qui , dans
son abattement même , n'eût une expres-
sion séduisante. Je restai quelques instant
debout , derrière M. Barton et mad. de
Vernon. Léonce adressa quelques renier^
cîmens aimables à ma tante avec un son
de voix doux , et cependant encore assez
ferme :y sa manière d'accentuer donnait aux
paroles les plus simples , une expression
nouvelle } mais à chaque mot qu'il disait 9
sa pâleur semblait augmenter} et par un
mouvement involontaire 1 je retenais ma
respiration quand il parlait. ; comme si j'a-
vais pu soulager et diminuer ainsi ses
efforts.
Nous nous assîmes , il me vit alors. — Est-
ce mademoiselle de Vernon , dit— il à ma
tante ? — Non 5 répondit mad. de Vernon }
elle n'ose point encore venir vous voir 5 c'est
ma nièce 5 mad. d' Albtmar. — Mad, d'Al-
DELPHINE. l35
be'mar ! reprit Léonce assez vivement ,
celle qui a bien voulu prêter sa voiture à
M. Barton pour venir me chercher! celle
qui a bien voulu s'intéresser à mon sort
a\ant de me connaître! Je suis bien hon-
teux, répéta— t— il en tachant d'élever la
'1
voix, je suis bien honteux d'être si mal
en état de lui témoigner ma reconnais-
sance. — J'allais lui répondre lorsqu'en
finissant ces mots, sa tête retomba sur sa
main* je fis un mouvement pour me lever
et lui porter du secours^ mais rougissant
aussitôt de mon dessein , je me rassis 5 et
je gardai le silence. Léonce se tut aussi
pendant quelques minutes. Tant de dou-
ceur et de sensibilité se peignit alors sur
son visage, que j'oubliai entièrement l'o-
pinion que j'avais eue de lui, et qui pou-
vait garantir mon cœur. Mon attendrisse-
ment devenait à chaque instant plus dil-
ficile à cacher. Les yeux et les paupières
noires de Léonce accablé par son mal, se
baissaient malgré lui • mais quand il par-
venait à soulever son regard cl quil le
dirigeait sur moi, il me semblait qu'il ial-r
lait repondre à ce regard 3 qu'il sollicitait
l36 DELPHINE.
l'intérêt , qu'il expliquait sa pensée } et je
me sentais émue , comme s'il m'avait
long-temps parlé.
IN 'ayez pas honte pour moi , ma Louise ,
de cette impression subite et profonde ;
c est la pitié qui la produisait ; j'en suis
sûre : votre Delphine ne serait pas ainsi ,
dès la première vue , accessible à l'amour '7
c'était la douleur « la toute-puissante dou—
P1
leur qui réveillait en moi le plus fort, le
plus rapide 5 le plus irrésistible des senti-
mens du cœur , la sympathie.
Léonce s'aperçut , je crois , de l'intérêt
que je prenais à sa situation , quoique je
n'eusse pas parlé , c'est moi qu'il rassura.
— Ce n'est, rien, dit-il, madame ] la fatigue
de la route a rouvert ma blessure , mais
elle est maintenant refermée , et dans quel-
ques jours je serai mieux. — Je voulus es-
sayer de lui répondre , mais je craignis
qu'en parlant ma voix ne fut trop altérée 7
et j'interrompis ma phrase sans la finir*
Mad. de Yernon lui demanda des nouvelles
de mad. de Mondoville , lui dit quelques
mots aimables sur l'impatience quelle avait
de le voir. Il répondit à tout d'un ton abattu «
DELPHINE. 1 37
mais avec grâce. Mad. de Vernon, craignant
de le fatiguer, se leva, lui prit la main affec-
tueusement, et donna le bras à -M. Barton
pour sortir.
Je m'avançai après elle , voulant enfin
prendre sur moi d'exprimer mon intérêt à
M. de Mondo ville. Il se leva pour me re-
mercier avant que je pusse len empêcher,
et voulut faire quelques pas pour me re-
conduire 5 mais un étourdissement très-
efFrayant le saisit tout-à-coup; il cherchait
à s'appuyer pour ne pas tomber . je lui offris
mon bras involontairement , et sa tête se
pencha sur mon épaule 5 je crus qu'il al-
lait expirer. Ah! ma Louise, qui n'aurait
pas été troublée dans un tel moment ! —
Je perdis toute idée de moi-même et des
autres* je m'écriai : — Ma tante , venez à son
secours, regardez-le, il va mourir. — Et
mou ^ isage fui (ouvert de larmes. M. Bar-
ton se retourna précipitamment, soutint
Léonce dans ses bras , et le reconduisit jus-
qu'au sopha. Léonce revint à lui- il ouvrit
lés 3 eux <n ant que j'eusse essuj ;; mes pleurs:
et les regards les plus reconnaissons ni" ap-
prirent qu il avait remarqué mon émoliou.
l38 DELPHINE.
Je m'éloignai alors , et mad. de Yernon
me suivit : il faisait nuit quand nous revîn-
mes ; elle ne put, je crois, s'apercevoir
de la peine que j'avais à me remettre , et
d'ailleurs nétat-ii pas naturel que je fusse
inquiète de Pétât où j'avais vu Léonce?
J'appris à la porte de mad. de Vernon , que
M. de Serbellane était venu me demander
deux fois, et je me servis de ce prétexte
pour rentrer chez moi } je m y suis ren-
ie un:e pour vous écrire.
Après ce récit, ma chère Louise, vous
tremblerez pour mon bonheur} cependant
n1 oubliez pas combien la pitié a eu de part
à mon émotion. L'intérêt qu'inspire la souf-
france trompe une âme sensible : il peut ar-
river de croire qu'on aime, lorsque seule-
ment on plaint. Cependant je n'accompa-
gnerai plus mad. de Vernon chez M. de
Mondoville^ il connaîtra bientôt Matilde,
il sera frappé de sa beauté , et je pourrai le
voir alors avec les sentimens que me com-
mandent la délicatesse et la raison.
Mon amie , ma chère Louise , je suis
déjà plus calme } mais c'est un malheur que
de l'avoir vu ainsi entouré de tout le près-
DELPHI N E. ] 3(J
tige du danger et de la souffrance. Pour-
quoi le mari de Màtilde ne sest-il pas d'a-
bord offert à moi au milieu de toutes les
prospérités qui l'attendent F Quavait-il à
faire de ma pitié ?
LETTRE XXI.
Léonce à M. Bar ion.
Ce I juin.
JV1 A mère me mande, mon elior Barton ,
quelle vous écrit pour vous charger de
quelques affaires à Mondoviile, qu'il faut
terminer, dit-elle, avant mon mariage. Je
voudrais bien que vous ne partissiez pas
encore pour cette terre. C'est à votre ré-
veil que vous avez coutume de régler vos
projets. Mou domestique \ ous portera cette
lettre demain à finit heures, dans voire nou-
veau logement} vous ne médirez doue pas
que vos arrangement étaient pris pour par-
tir, et que vous ue pouvez plus v rien chan-
ger. Dans quelques jours je pourrai sortir ,
1 40 DELPHI N E.
et Ton me montrera enfin mademoiselle de
Yernon. Peut— on regarder un mariage
comme décidé , quand on n'a jamais vu
celle qu'on doit épouser ? Ali! que vous
aviez raison de me parler de mad. d'Al-
bemar 5 comme de la plus charmante per-
sonne du monde! Vous m'avez vanté le
charme de son entretien , la noblesse et la
bonté de son caractère} mais vous n'auriez
pu me peindre la grâce enchanteresse de
sa figure , cette taille svelte , souple , élé-
gante 5 ces cheveux blonds , qui couvrent
à moitié des yeux si doux , et en même
temps si animés } cette physionomie mo-
bile , et cet air d'abandon plus pur 5 plus
modeste 3 plus innocent encore qu'une ré-
serve austère. J'étais entre la mort et la
vie, quand je l'entendis crier : Ha! ma
tante , venez , venez , il va mourir. Je
crus, pendant un moment , avoir déjà passé
dans un autre monde , et que c'était la voix
des anges qui réveillait mon âme au bon-
heur des immortels.
Quand j'ouvris les yeux , Delphine ne
s'attendait point à mes regards , et tout son
visage exprimait encore une compassion
DELPHINE. 1 4 1
céleste. Elle s1 éloigna , mais je n'oublierai
jamais sa physionomie dans cet instant. O
pitié ! douce pitié ! s'il sufiit de ton émo-
tion pour la rendre si belle , que serait-elle
donc si l'amour répandait son charme sur
ses traits ? Oui , mon ami , chacune des
grâces de cette figure est le signe aimable
d'une qualité de rame. Sa taille, qui se
balance et se plie mollement quand elle
marche, comme si ses pas avaient besoin
d'appui } ses regards qui peignent une in-
telligence supérieure , et cependant un ca-
ractère timide, tout exprime en elle ce rare
contraste que vous m'aviez vous-même
indiqué , lorsque dans notre voyage vous
me disiez, qu elle réunissait un esprit tics-
indépendant à un cœur dévoué , et facile-
ment asservi quand elle aime. C'est ainsi
que vous m'expliquiez son amitié presque
soumise pour mad. de Vernon. N'allez pas
vous reprocher, mon cher Barton , l'im-
pression que mad. d'Albémar m'a laite; je
n'ai rien appris de vous, ce sont ses regards
qui m'ont tout dit.
Ne croyez pas, cependant, que je nie
livre sans réflexion à l'attrait qu elle m'ins-
Î42 DELPHINE.
pire} je sais quels sont mes devoirs envers
ma mère} je n'ai point encore examine' la
force des engagement cru elle a pris avec
mad. de Yernon, jusques à quel point ils
me lient : mais je ne vous cache point que
depuis que j'ai vu mad. d"Albëmar , il me
serait odieux de me prononcer que je ne
suis plus libre} il se peut que je ne le sois
plus, mais laissez-moi le temps d'en juger
moi-même. Mon cher maître , si de la ma-
nière la plus indirecte, je crois l'honneur
de ma mère intéresse à mon mariage avec
mademoiselle de Vernon , il sera fait ,
vous n en doutez pas. Pourquoi craindriez-
vous donc de m'aider à gagner du temps ?
Adieu, je vous attends ce matin, mais je
suis bien aise de vous avoir e'crit tout ce
que contient cette lettre : vous le savez
à présent, et il m'en aurait coûte' de vous
le dire.
DELPHINE. Kp
LETTRE XXII.
Delphine à mademoiselle d'Albëmar.
Ce 3 juin.
Léonce est beaucoup mieux } il sortira
bientôt 5 je ne l'ai pas revu. Mad. de Ver-
non est retournée seule chez lui , je ne Tau-
rais pas suivie, mais elle ne me Ta pas pro-
pose. Je n ai pas non plus aperçu M. Bar—
ton • il a quitté Léonce pour ses affaires.
qui sont sans doute les a flaires du mariage.
Quand je reverrai M. de Mondo ville », ce
sera peut-être pour signer son contrat ,
comme parente de son épouse. Ma Louise,
Léonce m'est apparu comme un songe , et
le reste de ma vie nen sera point changé}
qui pense à l'impression qu'il m'a laite:' ni
lui, ni personne. Allons, il ne faut plus
vous en entretenir.
.1 ai été d'ailleurs vivement occupée par
l'arrivée de Thérèse. M. de Serbeliane est
venu ce matin chez moi pour me Tannon-
l44 DELPHINE.
cer } il était abattu , et maigre l'habitude
qu'il a prise de coutenir toutes ses impres-
sions, ses yeux se remplissaient quelque-
fois de larmes : il me conjura de venir voir
mad. d'Ervins. — Helas! me disait-il, elle
se perdra ! son àme est agitée par l'amour
et le remords , avec une telle violence j
qu'elle peut se trahir à chaque instant de-
vant son mari , devant l'homme le plus ir-
ritable et le plus emporté. Si elle voulait
le fuir avec moi , il y aurait quelque chose
de raisonnable dans son exaltation même }
mais par une funeste bizarrerie , la religion
la domine autant que l'amour , et son àme
faible et passionnée s'expose à tous les dan-
gers des sentimens les plus opposés. Elle
peut aujourd'hui même avouer sa faute à
son mari, et demain s'empoisonner, s'il
nous sépare. Malheureuse et touchante per-
sonne! pourquoi 1 ai-je connue! — je vais
la voir, lui dis-je, ses soins me sauvèrent
la vie, ne pourrai-je donc rien pour son
bonheur ? — J'arrivai chez mad. d'Ervins ,
la pauvre petite se jeta dans mes bras en
pleurant. Je n'avais pas encore vu son mari ,
et son extérieur confirma l'opinion qu'on
DELPHINE. l4j
m'avait donnée de lui. Il me reçut avec po-
litesse , mais avec une importance qui me
faisait sentir, non le prix qu'il attachait à
moi, mais celui qu'il mettait à lui-même.
Il m'offrit à déjeûner , et notre conversa-
tion fut contrainte et gênée, comme elle
doit toujours l'être avec un homme qui n'a
de sentimens vrais sur rien , et dont l'esprit
ne s'exerce qu'à la défense de son amour-
propre. Il me parla continuellement de
lui, sans remarquer le moins du monde
si mon intérêt répondait à la vivacité du
sien. Quand il se croyait prêt à dire un mot
spirituel , ses petits yeux brillaient à Ta—
varies d'une joie qu'il ne pouvait réprimer ;
il me regardait après avoir parlé pour juger
si j'avais su l'entendre, et lorsque son émo-
tion d'amour-propre était calmée, il repre-
nait un air imposant, par égard pour son
propre caractère*, passant tour à tour des
intérêts de son esprit à ceux de sa consi-
dération, et secrètement inquiet d'avoir
été trop b (lin pour un homme sérieux ,
ou trop sérieux pour un homme aimable.
Après une heure consacrée au déjeuner «
ilse leva et m'expliqua lentement comment
Tome /. r 8
ï 46 DELPHINE.
des affaires indispensables , que la bonté de
son cœur lui avait suscitées, des visites
chez quelques ministres qu'il ne pouvait
retarder sans craindre de les offenser griè-
vement, l'obligeaient à me quitter. Je vis
qu'il me regardait avec bienveillance, pour
adoucir la peine que je devais ressentir de
son absence 5 j'aurais eu envie de le tran-
quilliser sur le chagrin qu'il me supposait,
mais ne voulant pas déplaire au mari de
mon amie , je lui fis la révérence avec l'air
sérieux qu'il désirait, et son dernier salut
me prouva qu'il en était content.
Restée seule avec Thérèse , je réunis tout
ce que la raison et l'amitié peuvent inspirer
pour lui faire goûter de sages conseils} mais
ses larmes , ses regrets , ses résolutions com-
battues et démenties sans cesse , me firent
éprouver une profonde pitié. Elle n'a point
reçu cette éducation cultivée qui porte à
réfléchir sur soi— même 5 on l'a jetée dans
la vie avec une religion superstitieuse et
une âme ardente 5 elle n'a lu, je crois, que
des romans et la vie des Saints ; elle ne con-
naît que des martyrs d'amour et de dévo-
tion ; et l'on ne sait comment l'arracher à
DELPHINE. 1 47
son amant , sans la livrer à des excès in-
sensés de pénitence. La crainte de cesser
de voir M. de Serbellane est la seule pensée
qui puisse la contenir} si on L'obligeait à se
séparer de lui, elle avouerait tout à sou
m iri 5 elle a beaucoup d'esprit naturel ^
mais il ne lui sert qu'à trouver des raisons
pour justifier son caractère } elle aime sa
fille , mais sans pouvoir s'occuper de son
éducation. Cette pauvre enfant 5 en voyant
pleurer sa mère tout le jour, est dans un
état d'attendrissement continuel qui nuit à
ses forces morales et physiques 5 et AI. d'Er-
vins ne se doute de rien au milieu de toutes
ces scènes. Quand il surprend sa femme et
sa fille en larmes , il leur demande pardon
de les avoir trop peu vues, d'être resté
trop long-temps dans son cabinet, ou chez
ses amis } et il leur promet de ne plus s'e'—
loigner à l'avenir. Cet aveuglement pour— •
sait durer dans la retraite } mais à Paris j
il se rencontre tant de gens qui ont envie
d'humilier un sot, ou d irriter un méchant
homme !
J'ai peint à Thérèse quelle serait sa si-
tuation, si M. d'Eivius faisait tomber sur
1 4& DELPHINE.
elle sa colère et son despotisme j que de-
viendrait—elle sans parens J sans fortune ,
sans appui ? Elle me répond alors que son
dessein est de s'enfermer dans un couvent
pour le reste de sa vie, et si je lui dis qu'il
vaudrait peut-être mieux que M. de Ser-
bellane allât passer quelque temps en Por-
tugal auprès d'un de ses parens , comme
c'était son projet en quittant l'Italie , elle
tombe à cette idée dans un désespoir qui
me fait frémir. Ah ! Louise , quelles dou-
leurs que celles de l'amour ! Pauvre Thé-
rèse ! en l'écoutant mon âme n'était point
uniquement occupée d'elle 5 je pensais à
Léonce , à ce que j'aurais pu souffrir. De
quel secours me serait un esprit plus éclairé
que celui de Thérèse ? La passion fait tour-
ner toutes nos forces contre nous-mêmes ç
mais, écartons ces pensées , c'est de ma mal-
heureuse amie que je dois m'occuper. Le
Ciel en récompense se chargera peut— être
de mon sort.
M. d'Ervins rentra , et M. de Serbellane
vint quelques momens après. Thérèse
nous .retint} je vis avec plaisir pendant le
reste de la journée que AL de Serbellane
D E L V TI I K E. Kjl)
n'avait point cherché à se lier avec M.d'Er-
vins. Plus il était facile de captiver un tel
homme en flattant sa vanité , plus je sus
gré à l'ami de Thérèse de n'être pas devenu
celui de son époux. Il est des situations
qui peuvent condamner à cacher les senti—
mens qu'on éprouve, mais il n'y a que l'avi-
lissement du caractère qui rende capahle
de feindre ceux que Ton n'a pas.
Mon estime pour M. de Serheîiane s'ac-
crut donc encore, par sa froideur avec
M. d'Ervins. Il m'intéressait aussi par le
soin qu'il mettait à veiller continuellement
sur les imprudences de Thérèse. Elle rou-
gissait et palissait tour à tour quand on
prononçait le nom du Portugal } M. de
Serheîiane détournait à l'instant la conver-
sation et protégeait Thérèse , sans néan-
moins la blesser, en se montrant indiffé-
rent à son amour. Je fus cruellement ef-
frayée de l'état où je la voyais • je la pris à
part avant de la quitter, et je lui fis remar-
quer la délicatesse de la conduite de son
ami et l'inconséquence de la sienne. — Je
le sais, me répondit-elle, c'est le meilleur
et le plus généreux des hommes. Je lui suis
l5o DELPHINE.
bien à charge sans doute , je ferais mieux
de délivrer de moi ceux qui m'aiment ,
d'aller me jeter aux pieds de M. d'Ervins
€t de lui tout avouer. — En prononçant
ces paroles , ses regards se troublaient , je
craignis quelle ne voulut accomplir ce
dessein à l'heure même , je la serrai dans
mes bras, et je lui demandai la promesse
de s'en remettre entièrement à moi.
— Ecoutez, me dit— elle, je suis pour-
suivie par une crainte qui est, je crois, la
principale cause de F égarement où vous
me voyez : je me persuade qu'il se croira
obligé de partir sans m" en avertir , ou que
mon mari me séparera de lui tout à coup ,
avant que j'aie pu lui dire adieu. Si vous
obtenez de M. de Serbellane le serment
qu'il ne s'en ira jamais sans m'en avoir pré-
venue , et si vous me donnez votre parole
de me prêter votre secours pour le voir une
heure seulement , une heure , quoi qu'il
arrive, avant de le quitter pour toujours,
alors je serai plus tranquille; je ne croirai
pas , chaque fois qu'il me parlera , que
ce sont les derniers mots que j'entendrai
jamais de lui 3 je ne serai pas sans cesse
DELPHINE. 101
agitée par tout ce que je voudrais lui dire
encore, je serai calme. — Hé bien , lui ré-
pondis—je avec chaleur , à l'instant même
vous allez être satisfaite. — M. d'Ervins
parlait à un homme qui l'écoutait avec la
plus grande condescendance, il ne pensait
point à nous : j'appelai M. de Serbellane ,
il promit solennellement ce que désirait
Thérèse } je l'assurai moi-même aussi que
je lui ferais avoir de quelque manière un
dernier entretien avec M. de Serbellane,
si jamais M. d'Ervins lui défendait de le
revoir. En donnant cette promesse , je ne
sais quelle crainte me troubla • mais avant
de connaître Léonce, je n'aurais pas seu-
lement pensé qu'un tel engagement pou-
vait un jour me compromettre. Je m'ap-
plaudis cependant de l'avoir pris, en voyant
à quel point il avait raffermi le cœur de Thé-
rèse} elle m'entendit parler arec résigna-
tion des circonstances qui pourraient obli-
ger M. de Serbellane à s'éloigner, et quand
je la quittai, elle me parut tranquille.
Je d allai point le soir chez naad. deYer-*
non , il ne m'était pas permis de lui con-
fier le secret de Thérèse , je ne pouvais
132 DELPHINE.
lui parler de Léonce , et comment éloi-
gner d'une conversation intime les idées
qui nous dominent? C'est causer avec son
amie comme avec les indifférens , cher-
cher des sujets de conversation au lieu de
s'abandonner à ce qui nous occupe *et se
garder, pour ainsi dire, des pensées et des
sentimens dont Pâme est remplie. Il vaut
mieux alors ne pas se voir.
Pour vous, ma Louise , à qui je ne veux
rien taire, je n'éprouve jamais la moindre
gène en vous écrivant 5 je m'examine avec
vous , je vous prends pour juge de mon
cœur , et ma conscience elle-même ne me
dit rien que je vous laisse ignorer.
LETTRE XXIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 5 juin.
J e Pai revu , ma sreur , je Pai revu. Non
ce n'est plus P impression de la pitié , c'est
l'estime, Pattrait, tous les sentimens qui
auraient assuré le bonheur de ma vie. Ah !
DELPHINE, Îj3
qu'ai-je fait! Par quels liens d'amitié, de
confiance me suis— je enchaînée ? Mais lui y
que pense-t-il ? que veut-il? car enfin, pour-
rait—on le contraindre, s'il n'aimait pas ma
cousine, si De quels vains sophismes
je cherche à m'appuyer! ne serait— ce pas
pour moi qu'il romprait ce mariage? j'au-
rais eu l'air de l'assurer par mes dons, et
je le ferais manquer par ce qu'on appel-
lerait ma séduction! Je suis plus riche que
_YL. tilde } on pourrait croire que j'ai ahusé
de cet avantage : enfin, surtout, je bles-
serais le coeur de mad. de Yernon ; elle
m'accuserait de manquer à la délicatesse,
elle dontlestime m'est si nécessaire! Mais
à quoi servent tous ces raisonnemens ,
Léonce m'aime-t— il ? Léonce se dé^a^c-
rait— il jamais de la promesse donnée par
sa mère? Vous allez juger à quels signes
iiigitifs j'ai cru deviner son affection. Ah î
journée trop heureuse, la première et la
<i< rnière peut-être de cette vie d'enchan-
tement, que la merveilleuse puissance d'un
sentiment m'a lait connaître pendant quel-
ques heures !
On annonça M. de Mondoville hier chez
î54 DELPHINE.
mad. de Yernon ; il était moins pâle que
la première fois que je l'avais vu, mais sa
figure conservait toujours le charme tou-
chant qui m'avait si vivement attendrie ,
et le retour de ses forces rendait plus re-
marquable ce qu'il y a de noble et de sé-
rieux dans l'expression de ses traits. Il me
salua la première, et je me sentis fière de
cette marque d'intérêt, comme si les moin-
dres signes de sa faveur marquaient à cha-
que personne son rang dans la vie. Mad.
de Yernon le présenta à Matilde , elle rou-
git; je la trouvai bien belle 5 cependant,
Louise , j'en suis sûre , lorsque Lonce
après l'avoir très-froidement observée , se
tourna vers moi , ses regards avaient seule-
ment alors toute leur sensibilité naturelle.
M. Barton s'était assis à côté de moi sur la
terrasse du jardin , Léonce vint se placer
près de lui : mad de Yernon lui proposa de
passer la soirée chez elle , il y consentit»
J'éprouvai tout à coup dans ce moment
une tranquillité délicieuse; il y avait trois
heures devant moi pendant lesquelles j'étais
certaine de le voir ; sa santé ne me causait
plus d'inquiétude 5 et je n'étais troublée que
DELPHINE, l55
par un sentiment trop vif de bonheur. Je
causai long-temps avec lui, devant lui. pour
lui* le plaisir que je trouvais à cet entretien
m'était entièrement nouveau:, je n'avais"
considère la conversation jusqu'à présent ^
que comme une manière de montrer ce que
je pouvais avoir d'étendue ou de finesse
dans les idées , mais je cherchais avec
Léonce, des sujets qui tinssent de plus
près aux affections de l'âme : nous parlâ-
mes des romans, nous parcourûmes suc-
cessivement le petit nombre de ceux qui
ont pénétré jusqu'aux plus secrètes dou-
leurs des caractères sensibles. J'éprom A
une émotion intérieure qui animait tons
mes discours : mon cœur n'a pas ees.>é de
battre un seul instant, lors même que non t
discussion devenait purement liltérai,
mon esprit avait conservé de l'aisance et
de la iâcilité , mais je 3entais nro
agitée, comme dans les circonstances les-
plus importantes de La vie, et je ne pouvais
le soir me persuader qu il ne s'était p,
autour de moi aucun événement extraor-
dinaire.
Chaque mot de Léonce ajoutait à i
1 56 DELPHINE.
estime, à mon admiration pour lui: sa ma-
nière de parler était concise, mais éner-
gique; et quand il se servait même d'ex-
pressions pleines de force et d'éloquence ,
on croyait entrevoir qu'il ne disait qu'à
demi sa pensée , et que dans le fond de
son cœur restait encore des richesses de
sentiment et de passion , qu'il se refusait
à prodiguer. Avec quelle promptitude il
m'entendait ! avec quel intérêt il daignait
m1 écouter ! Non , je ne me fais pas l'idée
d'une plus douce situation : la pensée ex-
citée par les mouvemens de lamelles suc-
cès de lamour-propre changes en jouis-
sance du cœur , oh ! quels heureux mo—
mens! et la vie en serait dépouillée!
Je m'aperçus cependant que Matilde ,
par ses gestes et sa physionomie, témoi-
gnait assez d'humeur. Mad. de Yernon ,
qui se plaît ordinairement à causer avec
moi , parlait à son voisin sans avoir l'air de
s'intéresser à notre conversation^ enfin elle
prit le hras de mad. du Marset, et lui dit
assez haut pour que je l'entendisse : — Ne
voulez-vous pas jouer, madame? ce qu'on
dit est trop beau pour nous. — Je rougis
DELPHINE. 1 57
extrêmement à ces mots, je me levai pour
déclarer que je voulais être aussi de la par-
tie} Léonce m'en fit des reproches par ses
regards. M. Barton vint vers moi, et me dit
avec une bienveillance qui me toucha : —
Je croirais presque vous avoir entendue
pour la première fois aujourd'hui, ma-
dame 5 jamais le charme de votre conver-
sation ne m'avait autant frappe. — Ah !
qu'il m'était doux d'être louée en présence
de Léonce! 11 soupira et s'appuya sur la
chaise que je venais de quitter. M. Barton
lui dit à demi-voix } — Ne voulez-vous pas
vous approcher de mademoiselle de Ver-
non? — De grâce, laissez-moi ici , répondit
Léonce. — Ces mots, je les ai entendus,
Louise, et leur accent surtout ne peut être
oublié.
Quand la partie lut arrangée, Léonce,
resté presque seul avec Matilde , vint lui
parler, mais la conversation me par ut froide
et embarrassée. Je ne savais ce que je faisais
au jeu 5 mad. du Marset en prenait beau-
coup d'humeur- mad. de Vernon excusait
mes fautes avec une bonté charmante : sa
grâce fut parfaite pendant cette partie , ei
1 58 DELPHINE.
j'en fus si touchée, que je ne me rappro-
chai plus de Léonce } il me semblait que
la douceur de mad. de Yernon l'exigeait
de moi. Elle voulut me retenir pour causer
seule avec elle 5 je m'y refusai} je ne veux
pas lui cacher ce que j'éprouve : qu'elle le
devine , j'y consens , je le souhaite peut-
être 5 mais je ne puis me résoudre à lui en
parler la première. Ne serait-ce pas indi-
quer le sacrifice que je désire f Je m'en sen-
tirais plus à l'aise avec elle, si c'était moi
qui lui dusse de la reconnaissance } alors je
lui avouerais ma folie, je m'en remettrais à
sa générosité } mais ce que je crains avant
tout, c'est d'abuser un instant du service
que j'ai pu lui rendre.
Ma sœur, consultez votre délicatesse na-
turelle, non votre injuste prévention con-
tre mad. de Vernon, et dites-moi ce que je
devrais faire, s'il m'aimait, s'il me croyait
libre. Hélas' ce conseil sera peut-être bien
inutile 5 peut-être redouté-je des combats
qu'il m'épargnera !
DELPHINE. 1 5C)
LETTRE XXIV.
Léonce à M, Barlon^ à MondoviUe.
Paris , ce 6 juin.
Vous êtes parti pour Mondoville par
condescendance pour une seconde lettre
de ma mère : je vous prie , mon cher Bar-
ton, d'y rester quelque temps. Je me ser-
virai de ce prétexte pour retarder toute
explication avec mad de Vernon sur mon
mariage , et je pourrai écrire à ma mère,
et peut-être trouver quelques moyens de
me délivrer de sa promesse. Mon cher maî-
tre, vous le sentez vous-même, j'en suis
sûr, quoique vous vous soyez refusé à me
l'avouer } j'ai connu mad. cl" Albémar , je ne
peux jamais aimer Matilde.
Pensez-vous que l'impression de la jour-
mr (1 hier puisse s'cftacer démon cœur?
Sans doute elle est belle, Matilde, vous
me l'avez dit, je le crois; mais ai-je pu
seulement la regarder? Je voyais, j écou-
tais une femme comme il non exista jamais
l6o DELPHINE.
C'est un être inspire' , que Delphine. L'a—
vez-vous remarquée , lorsqu'elle s'adres-
sait à moi ? J'étais assis à quelques pas
d'elle dans le jardin 5 sa voix s'animait, ses
yeux ravissais regardaient le ciel comme
pour le prendre à témoin de ses nobles
pensées : ses bras charmans se plaçaient
naturellement, de la manière la plus agréa-
ble et la plus élégante. Le vent ramenait
souvent ses cheveux blonds sur son visage }
elle les écartait avec mie grâce, une né-
gligence qui donnaient à chacun de
ses mouvemens une séduction nouvelle.
Croyez-vous , mon cher Barton, qu'elle
parlait avec plus d'intérêt à cause de moi ?
Yous m'avez dit que vous ne laciez jamais
trouvée si aimable : aurait— elle voulu me
plaire f Cependant elle m'a quitté si
brusquement ! mais c'était dans la crainte
d'aflliger mad. de Yernon. Oh ! sans doute
nos âmes s'entendraient si jetais libre, si
je pouvais m1 exprimer de toute la force de
mon émotion et de ma pensée 1 Mais il
faudra se réprimer long-temps encore , et
saura-t-elle me deviner à travers tant de
contraintes ? elle , dont tout le charme est
DELPHINE. l6l
dans l'abandon , croira-t-elle aux senti—
mens contenus ? saura-t-elle que le cœur
qui les renferme en est dévoi
Je n'imaginais pas qu'il fut possible ,
mon cher Barton , qu'une seule personne
réunit tant de grâces variées, tant de grâces
qui sembleraient devoir appartenir aux ma-
nières d'être les plus différentes. Des ex-
pressions toujours choisies, et un mouve-
ment toujours naturel, de la gaîté dans l'es-
prit, et de la mélancolie dans lessentimens,
de l'exait .tion et de la simplicité, de l'entraî-
nement et de l'énergie ! mélange adorable
de génie et de candeur , de douceur et de
force ! possédant au même degré tout ce
qui peut inspirer de l'admiration aux pen-
seurs les plus profonds , tout ce qui doit
mettre à Taise les esprits les plus ordi-
naires, s'ils ont de la bonté , s'ils aiment
à retrouver cette qualité touchante , sous
les formes les plus faciles et les plus nobles,
\c<> plus séduisantes et les plus naives.
1 )e!|>hin<' anime la con\ ersation en met-
tant de l'intérêt à ce quelle dit, de l'in-
térêt à ce qu'elle entend ; nulle préten-
tion , nulle contrainte ; elle cherche ù
1Ô2 BELPHINE.
plaire , mais elle ne veut y réussir qu'en
développant ses qualités naturelles. Toutes
les femmes que j'ai connues s'arrangeaient
plus ou moins pour faire effet sur les
autres} Delphine, elle seule, est tout à la
fois assez fière et assez simple, pour se
croire d'autant plus aimable , qu'elle se li-
vre davantage à montrer ce qu elle éprouve.
Avec quel enthousiasme elle parle de la
vertu ! Elle Taime comme la première
beauté de la nature morale } elle respire
ce qui est bien , comme un air pur, comme
le seul dans lequel son âme généreuse
puisse vivre. Si l'étendue de son esprit
lui donne de l'indépendance, son carac-
tère a besoin d'appui ; elle a dans le re-
gard quelque cliose de sensible et de trem-
blant , qui semble invoquer un secours
contre les peines de la vie 5 et son âme
n'est pas faite pour résister seule aux orages
du sort. O mon ami ! qu'il sera heureux ,
celui quelle choisira pour protéger sa
destinée , qu'elle élèvera jusqu'à elle , et
qui la défendra de la méchanceté des
hommes !
Yous le voyez, ce nest point une im-
DELPHINE. 1 Go
pression légère que j'ai reçue : j'ai observé
Delphine, je l'ai jugée, je la connais} je
ne suis plus libre. Je veux écrire à ma
mère } promettez-moi seulement, mon cher
Bar ton , de faire naître des ineidcns qui
vous retiennent un mois à Mondoville.
P. S. Je reçois à l'instant une lettre
d'Espagne, qui m'est assez pénible } ma
mère me mande que madame du Marset ,
qui lui écrit souvent , comme vous le savez ,
l'a prévenue que mademoiselle de Yernon
avait une cousine très— spirituelle , mais
singulièrement philosophe dans ses prin-
cipes et dans sa conduite , enthousiaste
des idées politiques actuelles , etc. , et dont
la société ne vaut rien pour moi. Ma mère
me recommande de ne point me lier avec
mad. d'Àlbémar , c'est une prévention ab-
surde que je parviendrai sûrement à dé-
truire. Cependant je suis indigné contre
mad. du Marset, et je saisirai la première
occasion de le lui foire sentir.
l64 DELPHINE.
LETTRE XXY.
Delphine à mademoiselle cV Àlbêmar.
Ce 10 juin.
Il m'a parle, ma chère, avec intérêt,
avec intimité ! Mon D:eu , combien je m'en
suis sentie honorée ' Ecoutez-moi , ce jour
contient plus d'un événement qui peut
hâter là décision de mon sort.
J'avais dîné chez mad. de Yernon avec
mad. du Marset et son inséparable ami
M. de Fiervilie 5 je ne sais par quel ha-
sard , à • ur j.ieme 011 Léor.ce a cou-
tume de venir chez mad. de Yernon , elle
mit la conversation sur les événemcns po-
litiques. Mad. du JVforset se déchaîna contre
ce qu'il y a de noble et de grand dans Ta—
mour de la liberté , comme elle aurait pu
le faire en pariant des malheurs que les
révolutions entraînent : je la laissai dire
pendant assez long-temps ; mais quelques
plaisanteras de M. de Fiervilie contre un
Anglais qui combattait les absurdités de
DELPHINE. 1 fi.j
mac!, du Marset , m'impatientèrent. M,
de Fierville vient toujours au secous
de la déraison de son amie , en tour-
nant en ridicule le sérieux que Ton peut
meltre à quelque sujet que ce soit} et il
enraie ceux qui ne sont pas bien sûrs de
leur esprit, en leur faisant entendre que
quiconque n est pas un menteur , est né-
cessairement un pédant. J'eus envie de
secourir l'Anglais , nouvellement arrive' en
France , que dette ruse intimidait, et j'en-
trai malgré moi dans la discussion.
Mad. du Marset a retenu quelques phrases
d'injures contre Rousseau , qu'on lui fait
débiter quand on veut } mad. de Yernon
la provoqua , je lui répondis assez dédai-
gneusement. Mad. du Marset piquée , s*
retourna vers mad. de Yernon , et lui dit :
— Au reste, madame, quoi qu'en dise ma-
dame votre nièce, ce n'est pas une opinion
si ridicule que la mienne 5 mad. de Mon-
doville , à qui j'écrivais encore hier sur
tout ce qui se passe en France , est entiè-
rement de mon avis. — Eu apprenant que
mad. du Marset écrivait à niad. de Mou-
doville , l'idée me vint à l'instant quelle
1 66 DELPHINE.
lui parlait peut-être de moi \ qu'elle lui
manderait peut-être la conversation même
que nous venions d'avoir, et quelle me
peindrait comme une insensée à mad. de
Mondoville , qui est singulièrement exa-
gérée dans sa haine contre la révolution
de France. JV'prouvai un tel saisissement
par cette réflexion , qu il me fut impossi-
ble de prononcer un mot de plus.
Mad. du Marset me dit , avec ce rire
qui caractérise tous les amours— propres ,
dont la prétention est de feindre une assu-
rance qu'ils n ont pas : — Hé bien , ma-
dame , vous ne répondez rien f aurais-je
raison, par hasard ï aurais-je réduit votre
grand esprit au silence ? — On annonça
Léonce : quels vœux je faisais pour que
cette fatale conversation ne recommençât
pas ? mais mad. de Yernon , impitoyable-
ment, appelle M. de Mondoville, et lui
dit : — Est-il vrai que madame votre mère
déteste Rousseau ? mad. d'Albémar , qui
est très-enthousiaste , et de ses écrits et
de ses idées politiques , les soutient con-
tre mad du Marset, qui s'appuie du sen-
timent de madame votre mère.
DELPHINE. 167
Je tremblais pendant ce discours , et
j'attendais sans respirer la réponse de
Léonce. Au nom de mad. du Marset 3 il
se retourna vers elle 5 je ne voyais pas
son visage , mais il y avait dans l'attitude
de sa tête , quelque chose de méprisant
pour mad. du Marset, qui d'abord me
rassura. Mad. du Marset , qui avait en face
d'elle le regard de Léonce , en fut sans
doute troublée , car elle articula faible-
ment ces mots : — Oui , monsieur , ma-
dame votre mère est absolument de mon
opinion , elle me Ta écrit plusieurs fois.
— Je ne sais , madame , lui dit Léonce
avec un son de voix que je ne lui con-
naissais pas, mais qui me pénétra de res-
pect et de crainte , je ne sais ce que vous
écrit ma mère , mais je voudrais ignorer
ce que vous lui répondez. Laissons tout
cela , dit assez vivement mad. de Yernon 9
et allons nous promener dans mon jardin.
Je désirais extrêmement avoir l'expli-
cation des paroles de Léonce, j'espérais
avec délices que sa colère venait de son
intérêt pour moi ; mais j'avais besoin qu'il
nie le dit lui-même. Je restai naturellement
1 68 DELPHINE.
de quelqr.es pas en arrière dans la pro-
menade : je crus remarquer un moment
d'hésitation dans Léonce -y cependant il
prit une feuille sur le même arbre où j'en
cueillais une , et je commençai alors la
conversation.
— Ne vous dois-je pas quelques remer-
cîmens , lui dis-je , pour le secours que
vous in avez accordé ? — Je vous défen-
drai toujours avec bonheur , madame 7 me
répondit-il, quand même je me permet-
trais de ne pas vous approuver. — Et quel
tort avais-je donc , lui dis-je , avec assez
d'émotion f — Pourquoi , belle Delphine ?
reprit-il , pourquoi soutenez-vous des opi-
nions qui réveillent tant de passions hai-
neuses 5 et contre lesquelles , peut— être
avec raison 1 les personnes de votre classe
ont un si grand éloignement! — Pour la
première fois ,t ma chère Louise 1 je me
rappelai cette lettre à M. Barton , que j'a-
vais entièrement oubliée, depuis que je
voyais Léonce :y fanent de sa voix , f ex-
pression de sa figure , la retracèrent a ma
mémoire ; et je répondis avec plus de froi-
deur ([ue je ne l'aurais fait peut-être sans
DELPHI N E.
ce souvenir. — Monsieur , lui dis-je, i! ne
convient point à une femme de prendre
parti dans 1rs débats politiques; sa desti-
née la met à l'abri de tous les dangers qu'ils
entraînent, et ses actions ne peuvent ja-
mais donner de l'importance 5 ni de la
dignité à ses paroles- mais si vous voulez
connaître ce que je pense, je ne craindrai
point de vous dire , que de tous les sen—
timens , l'amour de la liberté' me parait
le plus digne d'un caractère généreux. —
Vous ne m'avez pas compris , répondit
Léonce, avec un regard plus doux , et qui
nYtait pas sans quelque mélange de tris-
tesse} je n'ai pas entendu discuter avec
vous des opinions sur lesquelles le carac-
tère de ma mère , et , si vous le voulez ,
les préjugés, et les mœurs du pays où j'ai
été élevé ne me permettent pas d hésiter;
je désirerais seulement savoir s'd était vrai
que vous \ous livriez souvent à témoigner
votre sentiment à ce sujet, et si nul inté-
rêt ne pourrait vous en détourner. Ces
questions sont bien Indiscrètes et bien in-
oonvenables: mais je vous • ette in-
telligence supérieure qui pénètre jusqu'à
Tome /." 9
1^0 DELPHINE.
l'intention , de quelques nuages qu'elle
soit enveloppée : vous devez donc me par-
donner.
Ces derniers mots attirèrent toute ma
confiance 5 et , me laissant aller à ce mou-
vement, je lui dis avec assez de chaleur :
— Je vous atteste , monsieur , que je n'ai
jamais pris à ces opinions d'autre part, que
celle qui resuite de la conversation} elle
promène l'esprit sur tous les sujets , celui-
là revient plus souvent maintenant 3 et
j'ai quelquefois cède à l'intérêt qu'il ins-
pire } mais si j'avais eu des amis qui atta-
chassent le moindre prix à mon silence 7
ils l'auraient bien facilement obtenu 5 com-
ment une femme peut-elle être foitement
dominée par des intérês qui ne tiennent
pas aux affections du cœur , ou qui n'y ra-
mènent pas de quelque manière ? Si mon
frère , mon époux , mon ami , mon père
jouaient un rôle dans les affaires publiques,
alors toute mon âme pourrait s y livrer }
mais des combinaisons, qui sont pour moi
purement abstraites, me persuadent sans
m1 en traîner. Je suis libre, tristement libre
de ma destinée ; je n'ai plus de liens ; per-
DELPHINE. 1 -J l
sonne n'exige rien de moi ; mes opinions
'&
opi
n'influent sur le sort de personne , mes pa-
roles ont suivi mes pensées, il ment été plus
doux de les taire , si 5 par ce léger sacrifice ,
j'avais pu l'aire quelque plaisir à quelqu'un.
— Quoi ! me dit-il, avec un charme inex—
primable, si vous aviez un ami qui désirât
vous rapprocher de sa mère, qui craignit
tout ce qui pourrait s'opposer à ce désir 7
vous céderiez à ses conseils ? — Oui , lui
repondis-je , L'amitié vaut bien plus qu'une
telle condescendance !
Il prit ma main, et après l'avoir portée
à ses lèvres, avant de la quitter, il la pressa
sur son cœur. Ah! ce mouvement me pa-
rut le plus doux , le plus tendre de tous -
ce n'était point le simple hommage de la ga-
lanterie; Léonce n'aurait point pressé ma
main sur son noble cœur, s'il n'avait pas
voulu l'engager pour témoin de ses affec-
tions. Nous nous quittâmes tous les deux
alors , comme d'un commun accord ; je
voulais conserver dans mon âme 1 impres-
sion qu'elle venait d'éprouver, et je crai-
gnais un mot déplus, même de lui.
Nous gardâmes l'un et F autre le silence
172 D ET. PUINE.
pendant le reste de la soirée. Mad. de
"Vernon me retint lorsque tout le monde
fut parti, je crus qu' elle allait in interroger.
Quoique j'eusse voulu retarder de quel-
ques jours encore l'aveu que je ne pou-
vais plus taire, j'étais décidée à ne lui
point cacher les sentimens qui m'agitaient •
mais elle parut ou les ignorer, ou vouloir
en repousser la confidence \ et se servant
d'un moyen plus cruel et plus délicat , peut-
être croyait-elle enchaîner mon cœur,
par la sécurité même qu'elle me montrait.
Elle s'applaudit *du choix de Léonce pour
sa fille, et m' associant à tout ce quelle
disait, elle répéta plusieurs fois ces mots :
— ?sTous avons assuré son bonheur ; nous
avons Ah ! quel nous , dans ma situa-
tion ! Elle me rappela plusieurs fois que
c'était à moi seule qu'elle devait l'établis-
sement de sa fille 5 elle me retraça tous
les services que je lui avais rendus dans
d'autres temps 5 et revenant à parler de
Matilde, elle m'entretint des défauts de
son caractère , avec plus de confiance que
jamais.
— Je le sais , me dit-elle , quoique sa
DELPHINE. l^J
beauté soir, remarquable, jamais elle ne
pourrait lutter avec avantage contre une
femme qui chercherait à plaire; elle ne
s'apercevrait seulement pas des efforts
qu'on ferait pour lui enlever celui quelle
aimerait, et surtout elle ne saurait point
le retenir } si vous n'aviez point assuré
son sort par de généreux sacrifices, per-
sonne ne L'aurait épousée par inclination,
elle ne devait pas se flatter de se ma-
rier jamais à un homme de la fortune
et de l'éclat de Léonce. — Pourquoi,
lui dis-je, un autre n'aurait**! pas réuni
des avances à peu près semblables?
Ce neveu de M. de Fierville auquel vous
aviez pensé — Je ne connaissais pas
Léonce alors, interrompit-elle} comment
une mère pourrait-elle comparer ces deux
hommes, lorsqu'il s'agit du bonheur de sa
fille? d'ailleurs le neveu de M. de Fierville
a perdu son procès qu'il avait d'abord ga-
gné • il n'a plus rien- la succession de
INI. de Vernon doit une somme très-forte
à mad. de Mondo ville , et comme je ne
puis la payer sans ce mariage, je serais
ruinée s'il manquait : ne cherchez point
1^4 DELPHINE.
à diminuer , ma chère , le service que vous
me rendez, il est immense , et tout le bon-
heur de ma vie en dépend.
Je me jetai dans les bras de mad. de
Vernon} j allais parler, mais elle m'inter-
rompit précipitamment, pour me dire que
son homme d'affaires lui avait apporté , ce
matin, l'acte de donation de la terre d'An-
delys , parfaitement rédigé , comme nous en
étions convenues , et qu'elle me priait de
le signer, pour que tout fut en règle , avant
de dresser le contrat de Léonce et de Ma-
tilde. A ce mot je sentis mon sang se gla-
cer, mais un mouvement presque aussi
rapide succédant au premier, j'eus honte
d'avouer mon secret à mad. de Vernon ,
dans le moment môme où j'allais m1 enga-
ger au don que j'avais promis, et je craignis
de m'exposer ainsi a ce qu'il fût refusé.
Je me levai donc pour la suivre dans
son cabinet : en passant devant une glace,
je fus frappée de ma pâleur , et je m'arrê-
tai quelques instans; mais enfin je triom-
phai de moi, je pris la plume et je signai,
avec une grande promptitude , car j'avais
extrêmement peur de me trahir j et mal—
DELPHINE. 1 1 5
gré tous mes efforts 5 je ne conçois pas en-
core comment mad. de Yernon ne s'est
pas aperçue de mon trouble. Je sortis pres-
que l'instant même 5 je voulais être seule
pour penser à ce que j'avais fait* mad. de
Yernon ne me retint pas , et ne prononça
pas un seul mot d'inquiétude sur mon agi-
tation.
Rentrée chez moi, je tremblais , j'éprou-
vais une terreur secrète, comme si j'a-
vais mis une barrière insurmontable entre
Léonce et moi : je réfléchis cependant que
la terre que je venais d'assigner à Matilde ,
servirait également à faciliter un autre ma-
riage , si l'on pouvait l'amener à y consen-
tir. Un autre mariage! Ah! puis-je me dis-
simuler que rien au monde ne consolera
jamais personne de la perte de Léonce.
Quel art mad. de Yernon n'a-t-elle pas
employé pour entourer mon cœur , par
ces liens de délicatesse et de sensibilité qui
vous saisissent de par-tout ! Combien elle
serait étonnée si je ne répondais pas à sa
confiance! Elle a l'air de repousser bien
loin d'elle cette crainte. Ah! si du moins
elle voulait me soupçonner ! Mais rien
1^6 DELPHINE.
rien ne peut l'y engager 5 il faudra lui par-
ler, il le faudra, j'y suis résolue, dusse—
je tout sacrifier 5 elle ne doit pas ignorer
ce qu'il m'en coûte ! mais ce premier mot
qui dira tout, que de douleurs j'éprouverai
pour le prononcer.
LETTRE XXVI.
Delphine à mademoiselle iïAlhémar*
Ce 20 juin.
Vous êtes bien dangereuse pour moi 7
ma chère Louise , je vous conjure de me
fortifier dans mes cruels combats \ et vous
m'écrivez une lettre, dans laquelle vous
rassemblez tous les motifs que mon cœur
pourrait me suggérer, pour me livrer aux
sentirnens que j'éprouve. Vous voulez me
persuader que Matilde ne sera point mal-
heureuse de la perle de Léonce , vous me
rappelez que mad. de Vernon était dis-
posée à s'occuper d'un autre choix , lors-
que la vie- de Léonce était en danger , vous
DELPHINE. 1^7
prétendez que j'ai fait assez pour mon
amie, en lui prêtant une fois quarante
mille livres , et en assurant, par mes dons7
la fortune de sa fille } mais vous n'aimez
pas mad. de Vernon , mais vous ne sentez
pas combien l'affection que je lui ai témoi-
gnée, le goût vif que j'ai toujours eu pour
son esprit et pour son caractère, me ren-
draient douloureux, ce qui pourrait lui
déplaire. Je l'aime depuis l'âge de quinze
ans, je lui dois les momens les plus agréa-
bles de ma vie, tout ce qui tient à elle
ébranle fortement mon àme 5 je me suis
accoutumée à croire que son bonheur in-
portait plus que le mien-, il me semblait
que mon âme orageuse n'était destinée
qu'à souffrir, mais je me flattais du moins
que je préserverais de toutes les peines ,
l'être doux et paisible qui se confiait à mon
amitié. Je vais perdre six années d'affec-
tions et de souvenirs, pour ce sentiment
nouveau qui peut-être sera brise par le ca-
ractère de Léonce, je crains déjà même
que vous n'en soyez convaincue . par ce
que je vais vous dire.
Thérèse était hier plus tourmentée que
I78 DELPHINE.
jamais : on a commence à mettre dans la
tête de M. d'Ervins, que les opinions po-
litiques de M. de Serbellane étaient très-
dangereuses , et qu'il ne convenait pas à
un défenseur de la Cour de voir souvent
un tel homme. Il le reçoit donc beaucoup
plus froidement, et ne l'invite presque
plus : Thérèse en est au désespoir, et vou-
lait m engager à avoir chez moi tous les
jours, M. de Serbellane avec elle 5 je m y
suis refusée; je ne puis protéger une liai-
son contraire à ses devoirs, je lui don-
nerai tous les soins qui peuvent consoler
son cœur } mais si les circonstances la ra-
mènent dans la route de la morale, je ne
repousserai point le secours que la Provi-
dence lui donne. Elle a écouté mon re-
fus avec douceur , en me rappelant seule-
ment la promesse que je lui avais faite, si
M. de Serbellane était obligé de partir *,
je Tai confirmée , cette promesse , j'avais
quelque embarras de in être montrée si sé-
vère } hélas ! en ai-je encore le droit ? Thé-
rèse se livra bientôt après à me peindre tous
les sentimeus de douleur qui l'agitaient }
die ne savait pas combien elle me faisait
DELPHINE. 179
mal , je lui disais à voix basse quelques mots
de calme et de raison , mais j'étais prête
à me jeter dans ses bras , à confondre ma
douleur avec la sienne, à me livrer avec
elle à l'expression du sentiment dont je
voulais la défendre } je me retins cepen-
dant, je le devais, il faut que je la sou-
tienne encore de ma main mal assurée.
Cette après-midi M. de Serbellane est
venu me voir, il m'a parlé de Thérèse, et
ce n'est jamais sans attendrissement que je
retrouve enlui le touchant mélange d'une
protection fraternelle, et de la délicatesse
de l'amour. Il avait encore quelques détails
essentiels à me dire , l'heure me pressait
pour me rendre au concert que donnait
madame de Yernon, il me proposa de m'ac-
compagner 5 il m'est arrivé plusieurs (bis
de faire des visites avec M. de Serbellane 7
\ous savez que je ne consens point à me
gêner , pour ces prétendues convenances
de société, auxquelles on s'astreint si fa-
cilement, quand on a véritablement inté-
rêt à dissimuler sa conduite} mais il me
vint dans l'esprit que je pourrais déplaire à
Léonce, en arrivant avec un jeune homme,
îSo CÉLPHÏNF.
et j'hésitais à répondre 5 M. de Serbellane
le remarqua , et me dit : — Est— ce que
vous ne voulez pas que j'aille avec vous?
— J'étais honteuse de mon embarras ; je
ne savais que faire de cette apparence de
pruderie qui convient si mal à un carac-
tère naturel } et ne pouvant ni dire la vé-
ritë , ni me résoudre à me laisser soupçon-^
ner d'affectation, j'acceptai la main que
m'offrait M. de Serbellane , et nous partît
mes ensemble.
J'espérais que Léonce ne serait point en-
core chez mad. de\ ernon} il y était déjà , je
reconnus en entrant sa voiture dans la cour ^
un des amis de M. de Serbellane le retint
sur l'escalier} je le précédai d'un demi-quart
d'heure j et je croyais avoir évité ce que
je redoutais } mais au moment où M. de
Serbellane entra 5 mad, de Yernon , je ne
sais par quel hasard 5 lui demanda tout
haut si nous n'étions pas venus ensemble ,
il répondit fort simplement que oui } à ce
mot Léonce tressaillit, il regarda tour à
tour M. de Serbellane et moi, avec l'ex-
pression la plus amère, et je ne sus pen-
dant un moment si je a avais pas tout k
r> 1 1 P h ! ff E. i8i
craindre. M. do Serbellane remarqua, j'en
suis sure, la colère de Léonce} mais vou-
lant me menacer, il s'assit incidemment
à côte d'une femme 5 dont il ne cessa pas
d'avoir l'air fort Occupé.
Léonce alla se placer à l'extrémité de la
salle , et me fixa d'abord avec un air de
dédain. J'étais profondément irritée • et
ce mouvement se serait soutenu , si , tout à
coup, une pâleur mortelle couvrant son
visage, ne m'avait rappelé L'état où il était
quand je le vis pour la première fois. Le
souvenir dune impression si profonde
l'emporta bientôt malgré moi sur mon res-
sentiment 5 Léonce s'aperçut que je le re-
gardais, il détourna la tète, et parut faire
un effort sur lui-même pour se relever et
reprendre à la vie.
Matilde chanta bien, mais froidement;
Léonce ne l'applaudit point ; le concert
continua sans qu'il eut l'air de l'entendre,
et sans que l'expression sévère et sombre
de son visage s'adoucit un instant. Jetais
accablée de tristesse j votre lettre , je l'a-
voue , avait UD peu affaibli l'idée que je
me taisais des. obstacles qui me séparaient
l82 DELPHINE.
de Léonce : j'étais arrivée avec cette douce
pensée , et Léonce , en me présentant tous
les inconvéniens de son caractère , semblait
élever de nouvelles barrières entre nous.
Peut-être était-il jaloux , peut— être blâ-
mait—il, de toute la hauteur de ses pré-
j ugés à cet égard , une conduite qu'il trou-
vait légère : l'un et l'autre pouvait être
vrai , mais je ne savais comment parvenir
à mexpliquer avec lui.
Le concert fini 5 tout le monde se leva }
j'essayai deux fois de parler à ceux qui
étaient près de Léonce } deux fois il quitta
la conversation dont je m'étais mêlée , et
s'éloigna pour m'éviter. Mon indignation
m'avait reprise, et je me préparais à par-
tir, lorsque mad. de Vernon dit à quelques
femmes qui restaient , quelle les invi-
tait au bal qu'elle donnerait à sa fille jeudi
prochain, pour la convalescence de M. de
Mondo ville. Jugez de l'effet que produi-
sirent sur moi ces derniers mots } je crus
que c'était la fête de la noce } que Léonce
s'était expliqué positivement} que le jour
était fixé. Je fus obligée de m'appuyer sur
une chaise , et je me sentis prête à m'éva-
DELPHINE. \83
nouir. Léonce me regarda fixement , et
levant les yeux tout à coup avec une sorte
de transport, il s'avança au milieu du cer-
cle , et prononça ces paroles avec l'accent
le plus vif et le plus distinct. — On s'éton-
nerait, je pense , dit-il , de la bonté que
mad. de Yernon me témoigne 5 si Ton ne
savait pas que ma mère est son intime
amie, et qu'à ce titre elle veut bien s'in-
téresser à moi. — Quand ces mots furent
achèves , je respirai , je le compris , tout
fut réparé. Mad. de Yernon dit alors en
souriant avec sa grâce et sa présence d'es-
prit accoutumées : — Puisque M. de Mon-
doville ne veut pas de mon intérêt pour
lui— même, je dirai qu'il le doit tout entier
à sa mère } mais je persiste dans 1 invitation
du bal. —
La société se dispersa , il ne resta pour
le souper que quelques personnes. Le ne-
veu de mad. du Marset , qui a une assez
jolie voix, me demanda de chanter avec
Matilde et lui ce trio deDidon que votre
frère aimait tant : je refusais* Léonce dit
un mot , j'acceptai. Matilde se mit au piano
avec assez de complaisance ; elle a pri>
1 84 DELPHINE.
plus de douceur dans les manières de^
puis quelle voit Léonce, sans qu'il y ait
d'ailleurs en elle aucun autre changement.
On me chargea du rôle de Didon 5 Léonce
s'assit presque en face de nous , s'appuyant
sur le piano ; je pouvais à peine articuler
les premiers sons 3 mais en regardant
Léonce, je crus voir que son visage avait
repris son expression naturelle } et toutes
mes forces se ranimèrent , lorsque je vins
à ces paroles sur une mélodie si tou-
chante :
Tu sais si mon cœur est sensible ;
Epargne-le s'il est possible :
Veux-!u m'accabler de douleur?
La beauté de cet air , l'ébranlement de
mon cœur donnèrent, je le crois, à mon
accent toute rémotion , toute la vérité de
la situation même. Léonce , mon cher
Léonce laissa tomber sa tête sur le piano }
j'entendais sa respiration agitée , et quel-
quefois il relevait , pour me regarder , son
visage baigné de larmes. Jamais , jamais
je ne me suis sentie tellement au-dessus
de moi-même 5 je découvrais dans la mu—
DELPHINE. 1 85
sîque , dans la poésie , des charmes ,
une puissance qui m'étaient inconnus :
il me semblait que l'enchantement des
beaux -arts s'emparait pour la première
fois de mon être, et j'éprouvais un en-
thousiasme, une élévation dame, dont
l'amour était la première cause , mais
qui était plus pur encore que l'amour
même.
L'air fini , Léonce , hors de lui-même ,
descendit dans le jardin pour cacher son
trouble. Il y resta lon^-lcmps, je m'en in-
quiétais } personne ne parlait de lui 5 je
n'osais pas commencer, il me semblait que
prononcer son nom , c'était me trahir.
Heureusement , il prit au neveu de mack
du Marset l'envie de nous faire remarque?
ses connaissances en astronomie 5 il s'a-
vança vers la terrasse pour nous démon*
trer les étoiles , et je le suivis avec bien
du zèle. Léonce revint : il me saisit la
main sans être aperçu , et me dit avec
une e'motion proibnde : — Non , vous
n'aimez pas M. de Serbellane , ce n'est
pas pour lui que vous avez chanté, ce n est
pas lui que vous avez regardé. — -Sou sans
l86 DELPHINE.
doute , m' écriai-je , j'en atteste le Ciel et
mon cœur î — Madame de Verdon nous
interrompit aussitôt , je ne sus pas si elle
avait entendu ce que je disais, mais j'é-
tais résolue à lui tout avouer : je ne crai-
gnais plus rien.
On rentra dans le salon } Léonce était
d'une gaité extraordinaire , jamais je ne
lui avais vu tant de liberté dans l'esprit }
il était impossible de ne pas reconnaître
-en lui la joie d'un homme échappé à une
grande peine. Sa disposition devint la
mienne } nous inventâmes mille jeux, nous
avions l'un et l'autre un sentiment inté-
rieur de contentement , qui avait besoin
de se répandre. Il me fit indirectement
quelques épigrammes aimables sur ce qu'il
appelait ma philosophie , l'indépendance
de ma conduite , mon mépris pour les usa-
ges de la société} mais il était heureux ,
mais il s'établissait entre nous cette douce
familiarité , la preuve la plus intime des
affections de l'a me. Il me sembla que nous
nous étions expliqués , que tous les obs-
tacles étaient levés , tous les sermens pro-
noncés 5 et cependant je ne connaissais
DELPHINE. 187
rien de ses projets : nous n'avions pas en-
core eu un quartxTheure de conversation
ensemble} mais jetais sûre qu'il m aimait,
et rieu alors dans le monde ne me parais-
sait incertain.
Je m'approchai de mad. de Ternon , et
je lui demandai le soir même une heure
d'entretien } elle me refusa en se disant
malade : je proposai le lendemain , elle
me pria de renvoyer après le bal ce que
je pouvais avoir à lui dire} elle m'assura
que jusqu'à ce jour elle n'aurait pas un
moment de libre. Je m'y soumis, quoi-
qu'il me fiât aisé d'apercevoir qu'elle cher-
ebait des prétextes pour éloigner celte con-
versation. Soit qu'elle en devine ou non
le sujet, ma résolution est prise, je lui
parlerai } quand elle saura tout , quand
je lui aurai offert de quitter Paris , d'aller
m'enfermer dans une retraite pour le reste
de mes jours, afin d'y conserver sans crime
le souvenir de Léonce , elle prononcera
sur mon sort, je l'eu ferai l'arbitre} et quel
que soit le parti qu'elle prenne, je n'aurai
plus du moins à rougir devant elle. .Ma
chère Louise, je ^oùte quelque calme de-
iS3
DELPHINE.
puis que je n'hésite plus sur la conduite
que je dois suivre.
LETTRE XXVII.
Léonce à 3L Bai ton.
Paris, ce 2g juin.
lYiON sort est décidé, mon cher rmitre .
jamais un autre objet que Delphine n'aura
de l'empire sur mon cœur : hier au bal,
hier elle s'est presque compromise pour
moi. Ah! que je l'a remercie de m'avoir
donné des devoirs envers elle ! Je n'ai plus
de doutes, plus d'incertitudes} il ne s'agit
plus que d'exécuter ma résolution, et je
ne vous consulte que sur les moyens d y
parvenir.
Je serai le 4 juillet à Mondoville ;
nous concerterons ensemble ce qu'il faut
écrire à ma mère. Madame de "V'ernon ne
m'a pas encore dit un mot du mariage pro-
jeté: à mon retour de Mondoville, je lui
parlerai le premier : c'est une femme d'es-
prit, elle est l'amie de Delphine : dès qu'elle
DELPHINE. 1 Se)
sera bien assurée de ma résolution , elle
la ser\ ira. Je ne craignais qne la force des
engagemens contractés • ma mère a évité
de me répondre sur ce sujet, il faut qu'elle
ny croie pas son honneur intéresse; elle
n aurait pas tarde d*un jour à me donner
un ordre impérieux , si elle avait cru sa
délicatesse compromise par ma désobéis*
sanec. Elle n'insiste dans ses lettres que
sur les prétendus défauts de mad. d'Albé-
mar : on lui a persuade qu'elle était lé-
gère, imprudente 5 qu'elle compromettait
sans cesse sa réputation , et ne manquait
pas une occasion d'exprimer les opinions
les plus contraires à celles qu'on doit ché-
rir et respecter. C'est à vous, mon cher
Barton, de faire connaître mad. d'Albémar
à ma mère, elle vous croira plus que moi.
Sans doute Delphine se lie trop à ses
qualités naturelles , et ne s'occupe pas
assez de l'impression que sa conduite peut
produire sur les autres. Elle a besoin de
diriger son esprit vers la connaissance du
monde, et de se garantir de son indiffé-
rence pour cette opinion publique, sur
laquelle les hommes médiocres ont au
1 QO DELPHINE.
moins autant d'influence que les hommes
supérieurs. Il est possible que nous ayons
des défauts entièrement opposes* hé bien !
à présent je crois que notre bonheur et
nos vertus s'accroîtront par cette diffé-
rence même : elle soumettra , j'en suis
sûr. ses actions à mes désirs, et sa manière
de penser affranchira peut-être la mienne :
elle calmera du moins cette ardente sus-
ceptibilité , qui m'a déjà fait beaucoup
souffrir. Mon ami 5 tout est bien , tout est
bien si je suis son époux.
Hier enfin.... Mais comment vous ra-
conter ce jour , c'est replonger mon âme
dans le trouble qui l'égaré. Quel sentiment
que l'amour ! Quelle autre vie dans la vie î
Il y a dans mon cœur des souvenirs-, des
pensées si vives de bonheur, que je jouis
d'exister chaque fois que je respire. Ah!
que mon ennemi m'aurait fait de mal en
me tuant ! Ma blessure m'inquiète à pré-
sent 5 il m'arrive de craindre qu'elle ne se
rouvre:, des mouvemens si passionnés m'a-
gitent, que j'éprouve, le croiriez-vous ? la
peur de mourir avant demain , avant une
heure , avant l'instant où je dois la revoir.
DELPHINE. I()l
Ne pensez pas, cependant, que je vous
exprime l'amour d'un jeune homme, Fa-
mour qu'un sage ami devrait blâmer. Quoi-
que vous vous soyez imposé de ne point
contrarier les vues de ma mère 5 vous dé-
sirez qu'elle préfère madame d'Albémar
à Matilde. Oui, mon cher maître, votre
raison est d'accord avec le choix de votre
élève, ne vous en défendez pas. Ah! si
vous saviez combien vous m'en êtes plus
cher !
J'avais reçu , avant d'aller au bal de
mad. de Vernon, une réponse de vous sur
-ep<
M. de Serbellane. Vous conveniez que c'é-
tait l'homme que madame d'Albémar vous
avait toujours paru distinguer le plus 5 et
quoique vous cherchassiez à calmer mon
inquiétude , votre lettre Favait ranimée.
J'arrivai donc au bal de madame de Ver-
non avec une disposition assez triste } Ma-
tiide s'était parée d'un habit à l'espagnole,
qui relevait singulièrement la beauté de
sa taille et de sa ligure : elle ne m'a jamais
témoigné de préférence , mais je crus voir
une intention aimable pour moi dans le
choix de cet habit ; je voulus lui parler,
192
DELPHINE.
et je m'assis près d'elle , après l'avoir en-
gagée a se rapprocher de la porte d'entrée,
vers laquelle je retournais sans cesse la
tète. J'étais si vivement ému par l'impa-
tience de voir arriver Delphine, que je ne
pouvais pas même suivre , avec Matilde ,
cette conversation de bal , si facile à con-
duire.
Tout-à-coup je sentis un air embaumé}
je reconnus le parfum des fleurs que Del-
phine a coutume de porter , et je tressail-
lis : elle entra sans me voir : je n'allai pas
à l'instant vers elle ; je goûtai d'abord le
plaisir de la savoir daus le même lieu que
moi. Je ménagai avec volupté les délices
de la plus heureuse journée de ma vie :
je laissai Delphine faire le tour du bal avant
de m approcher d'elle 5 je remarquai seu-
lement quelle cherchait quelqu'un en-
core j quoique tout le monde se fût em-
pressé de l'entourer. Elle était vêtue d'une
simple robe blanche ? et ses beaux che-
veux étaient rattachés ensemble sans au-
cun ornement, mais avec une grâce et une
variété tout-à-fait inimitables. Ah ! qu'en
la regardant j'étais ingrat pour la parure
DELPHI N E. ] q3
de Matllde! c'était celle de Delphine qu'il
fallait choisir. Que me font les souvenirs
de l'Espagne P Je ne me rappelle rien,
que depuis le jour où j'ai vu mai d'Al-
bémar.
Elle me reconnut dans l'embrasure
dune fenêtre, où j'avais e'té me placer
pour la regarder. Elle eut \m mouvement
de joie que je ne perdis point; bientôt
après elle aperçut Matilde , et son cos-
tume la frappa tellement , qu'elle resta
debout devant elle, rêveuse, distraite et
sans lui parler. Une jeune et jolie Italienne
qu'on nomme mad. d'Ervins, aborda Del-
phine et la pria de la suivre dans le salon
à cote. Delphine hésitait, et j'en suis sur,
pour me parier- cependant mad, d'Ervins
eut l'air affligée de sa résistance, et Del-
phine n'hésita plus.
Cet entretien avec mad. (FErrins fut
assez long, et je le souffrais impatiem-
ment, lorsque Delphine revint à moi et
médit: —11 est peut-être b ule de
vous rendre compte de mes actions sans
savoir si vous vous y intéres in dus-
siez-vous trouver cette démarche impru-
Tome I.CT 10
1 94 DELPHINE.
dente 3 vous penserez de mon caractère ce
que vous en pensez peut-être déjà 3 mais
vous ne concevrez pas du moins sur moi
des soupçons injustes. Un intérêt , qu'il
m'est interdit de vous confier 5 me force
à causer quelques instans seule avec M. de
Serbellane , cet intérêt est le plus étranger
du monde à mes affections personnelles.
Je connaîtrais bien mal Léonce . s'il pouvait
se méprendre à l'accent de la vérité , et si
je n'étais pas sure de le convaincre , quand
j'atteste son estime pour moi , de la sincé-
rité de mes paroles. — La dignité et la
simplicité de ce discours me firent une im-
pression profonde } ah ! Delphine ! quelle
serait votre perfidie 3 si vous faisiez servir
au mensonge tant de charmes , qui ne sem-
blent créés que pour rendre plus aimables
encore les premiers mouvemens , les affec-
tions involontaires , pour réunir enfin dans
une même femme , les grâces élégantes du
monde , à toute la simplicité des sentimens
naturels !
Quand la conversation de mad. d'Albé-
mar avec M. de Serbellane fut terminée,
elle revint dans le bal 3 et M. d'Orsan , ce
DELPHINE. 1Q>
neveu de mad. du Marset, qui a toujours
besoin d'occuper de ses talens, parce qu'ils
lui tiennent lieu d'esprit, pria Delphine de
danser une polonaise , qu'un Russe leur
avait apprise à tous les deux, et dont on
était très-curieux dans le bal. Delphine
fut comme forcée de céder à son impor-
limite, mais il y avait quelque chose de
bien aimable dans les regards qu'elle m1 a-
dressa , elle se plaignait à moi de l'ennui
que lui causait M. d'Orsan; notre intelli-
gence s'était établie d'elle-même, son son-
rire m'associait à ses observations douce-
ment malicieuses.
Les hommes et les femmes montèrent
sur les bancs pour voir danser Delphine -
je sentis mon cœur battre avec une grande
violence , quand tous les yeux se tournè-
rent sur elle; je souffrais de l'accord même
de toutes ces pensées avec la mienne,
j'eusse été plus heureux si je l'avais re-
gardée seul.
Jamais la grâce et la beauté n'ont pro-
duit sur une assemblée nombreuse un effet
plus extraordinaire- cette danse étrangère
a un charme , dont rien de ce que nou*
I g6 DELPHINE.
avons vu ne peut donner l'idée ; c'est un
mélange d'indolence et de vivacité . de mé-
lancolie et de gaite' tout-à-fait asiatique.
Quelquefois, quand Fair devenait plus
doux , Delphine marchait quelques pas la
tète penchée , les hras croisés , comme si
quelques souvenirs , quelques regrets ,
étaient venus se mêler soudain à tout l'é-
clat d'une fête } mais bientôt reprenant
la danse vive et légère, elle s'entourait
d'un schale indien , qui , dessinant sa taille ,
et retombant avec ses longs cheveux , fai-
sait de toute sa personne un tableau ra-
vissant.
Cette danse expressive et pour ainsi dire
inspirée, exerce sur l'imagination un grand
pouvoir } elle vous retrace les idées et les
sensations poétiques , que sous le ciel de
l'Orient, les plus beaux vers peuvent à
peine décrire.
Quand Delphine eut cessé de danser ,
de si vifs applaudissemens se firent en-
tendre , qu'on put croire pour un moment
tous les hommes amoureux , et toutes les
femmes subjuguées.
Quoique je sois encore faible et qu'on
D E L P TI I * r..
m'ait défendu tout exercice qui pourrait
enflammer le sang , je ne sus pas résister
au désir de << glaise avec Del-
phine^ il s'en formait une de toute la lon-
!ur de la galerie; je demandai à mad.
â'Àlbémarde la descendre avec moi. — Le
pouvez-vous, me répondit-elle, sans ris-
quer de \ous Caire mal !J — Ne craignez
rien pour moi, répondis— je, je tiendrai
votre main. — La danse commença, et
plusieurs fois mes bras serrèrent celte taille
souple et légère qui enchantait mes regards}
une fois, eu tournant avec Delphine, je
sentis son cœur battre sous ma main; ce
cœur, que toutes les puissances divines
ont doué, s1 animait-il pour moi dune
émotion plus tendre ?
J'étais si heureux, si transporté, que
je voulus recommencer encore une fois la
même contredanse; la musique était ra\ is—
santé, drxw harpes mélodieuses accompa-
gnaient les instrumèns a vent, et jouaient
Un air à la fois vif et sensible; la danse de
Delphine prenait par degré un caractère
plus animé, ses regards s'attachaient sur
moi avec plus d'expression ; quand les
igS DELPHINE,
figures de la danse nous ramenaient l'un
vers l'autre, il me semblait que ses bras
s'ouvraient presque involontairement pour
me rappeler, et que malgré sa légèreté
parfaite, elle se plaisait souvent à s'appuyer
sur moi. Les délices dont je m'enivrais me
firent oublier que ma blessure n'était pas
parfaitement guérie: comme nous étions
arrivés au dernier couple qui terminait le
rang, j'éprouvai tout-à-coup un sentiment
de faiblesse qui faisait fléchir mes genoux }
j'attirai Delphine , par un dernier effort ,
encore plus près de moi, et je lui dis à
voix basse : — Delphine 5 Delphine , si je
mourais ainsi, me trouveriez-vous à plain-
dre? — Mon Dieu ! interrompit-elle dune
voix émue , mon Dieu ! quavez-vous ? —
L'altération de mon visage la frappa : nous
e'tions arrivés à la fin de la danse } je m'ap-
puyai contre la cheminée et je portai sans
y penser la main sur ma blessure , qui me
faisait beaucoup souffrir. Delphine ne fut
plus maîtresse de son trouble , et s y livra tel-
lement, qu'à tr vers ma faiblesse je vis que
tous les regards se fixaient sur elle:, la crainte
de la compromettre me redonna des forces f
DELPHINE. 1 QC)
et je voulus passer dans la chambre voi-
sine de celle où Ton dansait. Il y avait quel-
ques pas à faire } Delphine n'observant rien
que fétat où j'étais, traversa toute la salle
sans saluer personne, me suivit, et me
voyant chanceler en marchant s'approcha
de moi pour me soutenir} j'eus beau lui
répéter que j'allais mieux , qu'en respirant
l'air je serais guéri , elle ne songeait qu'à
mon danger, et laissa voira tout le monde
l'excès de sa peine et la vivacité de son
intérêt.
O Delphine ! dans ce moment comme
aux pieds de l'autel j'ai jure d'être ton
époux : j'ai reçu ta foi , j'ai reçu le dépôt
de ton innocente destinée , lorsqu'un
nuage s'est élevé sur ta réputation à cause
de moi!
Quand je fus près d'une fenêtre , je me
remis entièrement; alors Delphine, se
rappelant ce qui venait de se passer, me
dit les larmes aux yeux : — Je viens d'avoir
la conduite du monde la plus extraordi-
naire* votre imprudence en persistant à
danser, a mis mon cœur à cette cruelle
épreuve; Léonce, Léonce, aviez-vous
200 DELPHINE.
besoin de me faire souffrir pour me deviner?
— Pourri ez-vous me soupçonner , lui dis—
je, d'exposer volontairement aux regards
<les autres ce que j'ose à peine recueillir
avec respect, avec amour dans mon coeur?
Mais si vous redoutez le blâme de la société' ,
je saurai bientôt — Le blâme de*la so-
ciété 3 interrompit— elle , avec une ex-
pression d'insouciance singulièrement pi-
quante, je ne le crains pas } mais mon secret
sera connu avant que je l'aie confié à l'a-
mitié , et vous ne savez pas combien cette
conduite me rend coupable î — Elle allait
continuer, lorsque nous entendîmes du
bruit dans le salon, et le nom de mad.
dErvins plusieurs lois répété. Etelphine
me quitta précipitamment pour demander
la cause de l'agitation de la société. — Mad.
dErvins, lui répondit M. de Fierville ,
vient de tomber sans connaissance , et on
Temporte dans sa voiture par ordre de
M. dErvins , il ne veut pas qu'elle reçoive
des secours ailleurs que chez elle.
A peine Delphine eut-elle entendu ces
dernières paroles , qu'elle s'élança sur
l'escalier , atteignit M. d'Ervins, monta
DELPHINE. 201
dans sa voiture sans rien lui dire 5 et partit
à l'instant même:, c'est tout ce que je pus
apercevoir. Le mouvement rapide d'une
bonté passionnée l'entraînait. Elle me laissa
seul au milieu de cette fête, que je ne re-
connaissais plus. Je cherchais en vain les
plaisirs qui se confondaient dans mon âme
avec l'amour, mais j'étais pénétré de cette
émotion tendre , et néanmoins sérieuse ,
qui remplit le cœur d'un honnête homme,
lorsqu'il a donne sa vie, lorsqu'il s'est
chargé du bonheur de celle d'un autre.
Je ne sais si j'abuse de votre amitié en
vous confiant les sentimens que j'éprouve 5
mais pourquoi la gravité de votre âge et
de votre caractère me défendrait-elle de
vous peindre ce pur amour qui me guide
dans le choix de la compagne de ma vie?
Moucher maître! ils vous seront doux les
récits du bonheur de votre élève: s'ils vous
rappellent votre jeunesse , ce sera sans
amertume, car tous \os souvenirs tiennent
à la même pensée : ils se rattachent tous à
la vertu.
J'attendrai pour m'explîquet entière—
ment avec mad. d'Àlbémar, que j'aie reçu
ln 10*
202 DELPHINE,
la réponse de ma mère. Dans quelques
jours je serai près de vous à Mondoville7
puisque vous y avez besoin de moi. Je veux
que nous écrivions ensemble à ma mère 7
de ce lieu même où elle a passé les pre-
mières années de son mariage et de mon
enfance } ces souvenirs la disposeront à
nfêtre favorable.
LETTRE XXVIII,
Madame de T'ernon à M, de Clarimin.
Paris, ce 3o juin 1790.
vJn vous a mandé que M. de Mondovilîe
était très-occupé de mad. d'Albémar, et
qu il paraissait la préférer à ma fille } vous
en avez conclu que le mariage que j'ai
projeté n'aurait pas lieu. Vous devriez avoir
cependant un peu plus de confiance dans
l'esprit que vous me connaissez. Je suis
témoin de tout ce qui se passe , Léonce et
Delpliine n'ont pas un seul mouvement
que je n1 aperçoive , et vous imaginez que
DELPHINE. 203
je ne saurai pas prévenir à temps cette
liaison qui renverserait tous mes projets
de bonheur et de fortune !
J'ai fait quelque! ois usage démon adresse
pour de très-légers intérêts} aujourd'hui
c'est mon devoir de protéger ma iille 7 et
je n'y réussirais pas! vous me dites que
mad. d'Albémar me cache sou affection
pour Léonce. Mon Dieu! je vous assure
que j'aurai sa confiance quand je le voudrai 5
je ne suis occupée qu'à une chose, c'est à
l'éviter } car elle m'engagerait , et il me
plait de rester libre.
Le caractère de Léonce etde Delphine ne
se conviennent point.} Léonce est orgueil-
leux comme un Espagnol , épris de la
considération presque autant que de Del-
phine , aimable 5 très-aimblc . mais il faut
les séparer pour leur intérêt à tous les
deux. L'occasion s'en présentera ; il ne
faut que du temps, et je défie bien Léonce
et Delphine de presser les <:\<:nemens que
j'ai résolu de ralentir. Personne ne sait
mieux que moi faire usage de l'indolence:
elle me sert à déjouer naturellement l'ac-r
tivite des autres. Je veux le mariage de
204 DELPHINE.
Léonce et de Matilde. Je ne me suis pas
donné la peine de vouloir quatre fois en
ma vie : mais quand j'ai tant (ait que de
prendre cette fatigue , rien ne me détourne
de mon but , et je l'atteins, comptez— y.
Je vous remercie de l'intérêt que vous
me témoignez : mais quand il y va du sort
de ma fille . de ma ruine , ou de mon ai-
sance , de tout enfin pour moi , pensez-
vous que je puisse rien négliger ? Je me
garde bien cependant d'agir dans un grand
intérêt 3 avec plus de vivacité que dans un
petit: car ce qui arrange tout, c'est la pa-
tience et le secret. Adieu donc ., mon cher
Clarimin , comme j'espère vous voir à
Paris dans peu de temps , je vous y invite
pour les noces de ma fille.
LETTRE XXIX.
Delphine à mademoiselle cV Albémar,
Ce 2 juillet.
JL hérèse est perdue, ma chère Louise,
et je ne sais à quel parti m* arrêter pour
DELPHINE. 20. >
adoucir sa cruelle situation. J'entrevoyais
quelque espoir pour mon bonheur, il y a
deux jours, à la fête de mad. de Yernon •
Léonce et moi nous nous étions presque
expliqués} mais depuis le malheur arrivé
à Thérèse, je suis tellement émue, que
j'ai laissé passer deux soirées sans oser
aller chez mad. de Yernon. Léonce aurait
remarqué ma tristesse, et je n'aurais pu
lui en avouer la cause 5 s'il est un devoir
sacré pour moi , c'est celui de garder in—
viola bîement le secret de mon amie : et
comment ne pas se laisser pénétrer par
ce qu'on aime? Je ne sais donc rien de
Léonce , et mad. d'Ervins occupe seule
tous mes momens.
Mad. du Un set, cette cruelle ennemie
de tous les sentimens , quelle ne peut
plus inspirer ni ressentir, a connu M.dEr-
vins à Paris . Il y a quinze ans, avant qu'il
eût épousé Thérèse, \\ mt-Lier au bal ,
mad. du Marset . placée à côté de lui. n'a
cessé de lui parler bas. pendant que Thé-
rèse dansait avec M. de SerbeUane: je ne
crois point que mad. du Marset ait été
capable d'exciter positivement les soup—
206 DELPHINE.
çons de M. d'Ervins } les caractères les
plus médians ne veulent pas s'avouer qu'ils
le sont, et se reservent toujours quelques
moyens d excuse vis-à-vis des autres et
d eux— mêmes } mais j'ai cru reconnaître
par quelques mots échappes à la fureur de
M. dErvins , que mad. du Marset, en ap-
prenant que M. de Serbellane avait passé
six mois dans son château avec sa femme ,
s'était moquée du rôle ridicule qu'il de-
vait avoir joué , en tiers avec ces deux
jeunes gens :y et de tous les mots quelle
pouvait choisir, le plus perfide était celui
de ridicule $ depuis, M. d'Ervins Fa répété
sans cesse dans sa fureur, et quand elle
s'appaisait , il lui suffisait de se le pronon-
cer à lui-même, pour qu'elle recommençât
plus violente que jamais.
Je passai devant M. d'Ervins , quelques
momens après sa conversation avec mad. du
Marset, et je fus frappée de son air sérieux }
comme je ne connais rien en lui de profond
que son amour-propre, je ne doutai pas qu'il
ne fut offensé de quelque manière. Thérèse
me fit part des mêmes observations , et
cependant , soit comme elle me Fa dit de-
DELPHINE. 207
puis , qu'un sentiment funeste l'agitât 5 soit
que cette fête, nouvelle pour elle, l'étour-
dît , et lui ôtât le pouvoir de réfléchir , son
occupation de M. de Serbellane n'était
que trop remarquable pour des regards
attentifs. M. d'Ervins affecta de s'éloigner
d'elle , mais j'aperçus clairement qu'il
ne la perdait pas de vue 5 j'en avertis M. de
Serbellane} je comptais sur sa prudence:
en elTet, il évita constamment de parler à
Tbérèse} si je n'avais pas quitté mad. d'Er-
vins alors , peut-être aurais-je calmé le
trouble ou la jetait fa ppa rente froideur de
M. de Serbellane : elle en savait la cause 7
et cependant elle ne pouvait en supporter
la vue. Entièrement occupée de Léonce
le reste de la soirée, j'oubliai mad. d'Er-
vins } c'est à cette faute , bêlas! qu'est
peut-être due son infortune.
Je parlais encore à Léonce , lorsque
j'appris subitement qu'on emportait mad.
d'Ervins sans connaissance 5 je courus
après son mari qui la suivait, je mon-
tai dans sa voiture presque malgré lui , et
je pris dans mes bras la pauvre Théi
qui était tombée dans un évanouissement
208 DELPHINE.
si profond , qu'elle ne donnait plus un
signe de vie.— Grand Dieu! dis-je à M. d'Er-
vius , qui l'a mise en cet ëtat ? — Sa cons-
cience , madame, me répondit-il, sa cons-
cience ! — Et il me raconta alors ce qui
s'était passe , avec un tremblement de co-
lère, dans lequel il n'entrait pas un seul
sentiment de pitié pour cette charmante
figure mourant devant ses yeux.
Placé derrière une porte au moment où
sa femme passait d'une chambre à l'autre ^
il lavait entendue faire à M. de Serbellane
des reproches dont lexpression supposait
une liaison intime : il s'était avancé alors ,
et prenant la main de sa femme , il lui
avait dit à voix basse , mais avec fureur :
— Pvegardez-le , ce perfide étranger , regar-
dez-le , car jamais vous ne le reverrez. A ces
mots Thérèse était tombée comme morte
à ses pieds: M. d Ervins était fier de la dou-
leur qu'il lui avait causée , son orgueil ne
se reposait que sur cette cruelle jouissance.
Quand nous arrivâmes à la maison de
mad. d Ervins, sa fille Isaure la voyant rap-
porter dans cet état , jetait des cris pitoya-
bles 5 auxquels M. d'Ervins ne daignait
DELPHINE.
20Q
pas faire la moindre attention. On posa
Thérèse sur son lit, revêtue, comme elle
Fêtait encore , de guirlandes de (leurs et
de toutes les parures du bal} elle avait
l'air d'avoir été frappée de la foudre au
milieu d'une fcte.
Mes soins la rappelèrent à la vie } mais elle
était dans un délire qui trahissait à chaque
instant son secret» Je voulais que M. d-Ervina
me laissât seule avec elle } mais loin qu'il
y consentît, il s'approcha de moi pour me
dire que ma voiture était arrivée^ et que
dans ce moment il désirait d'entretenir sa
femme sans témoins : — Au nom de votre
fdle , lui dis— je, M. d'Ervins, ménagez
Thérèse} n'oubliez pus dix ans de bon-
heur* n'oubliez pas... — .le sais, madame ,
interrompit-il, ce que je me dois à moi-
même : croyez que j'aurai toujours pré-
sent à L'esprit ma dignité personnelle. — Et
n'aurez-vous pas, repris-je. n'aurez*- vous
pas présent à l'esprit le danger de Th Irèse?
— Ce qui est convenable doit être accom-
pli, répondit-il, quoi qu'il en coûte;
elle a L'honneur de porter mon nom. je
verrai ce qu'exigent à ce titre et sou
310 DELPHINE.
devoir et le mien. — Je quittai cet homme
odieux, cet homme incapable de rien voir
dans la nature que lui seul , et dans lui-
même , que son orgueil. Je retournai
encore une fois vers l' infortunée Thérèse }
je l'embrassai en lui jurant l'amitié la plus
tendre , et lui recommandant la prudence
et le courage : elle ne me repondit à demi-
voix que ces seuls mots : — Faites que je
le revoie. — Je partis le cœur déchire.
En rentrant chez moi vers deux heures
du matin, je trouvai M. deSerbellane qui
m'attendait : combien je fus touchée de sa
douleur ! ces caractères habituellement
froids , sortent quelquefois d'eux— mêmes ,
et produisent alors une impression ineffa-
çable. Il se faisait une violence infinie pour
contenir sa fureur contre M. d'Ervins }
cependant, il lui échappa une fois de dire :
— Qu'il ne me fasse pas craindre pour sa
femme 5 qu'il ne la menace pas d'indignes
traitemens $ car alors je trouverai qu'il vaut
mieux se battre avec lui, le tuer, et dé-
livrer Thérèse ; et si jamais j'arrivais à
trouver ce parti le plus raisonnable . ah !
que je le prendrais avec joie ! — Je le cal-
DELPHINE. 211
mai en lui disant que je reverrais le len-
demain Thérèse , et que je lui raconterais
fidèlement dans quelle situation je la trou-
verais. Nous nous quittâmes après qu'il
m'eut promis de ne prendre aucun parti
avant de nfavoir revue.
Aujourd'hui je n'ai pu être reçue chez
Thérèse qu'à huit heures du soir . j'y ai
e'té dix fois inutilement: son mari la tenait
enfermée, son état ma plus effrayée encore
que la veille. Ah! mon Dieu, quelle desti-
née! M. dErvins ne l'avail pas quittée un
seul instant, ni la nuit, ni le jour: il l'avait
accablée des reproches les plus outrageans;
il avait obtenu d'elle tous les aveux qui l'ac-
cusaient, eu la menaçant toujours, si elle
le trompait, d'interroger lui-même M. de
Serbellane. Enfin il avait fini par lui dé-
clarer qu'il exigeait que M. de Serbellane
quittât la France dans vingt-quatre heu
— Je ne m'informe pas, lui dit— il , des
moyens que vous prendrez pour l'obtenir
de lui, vous pouvez lui écrire une lettre
que je ne verrai pas} mais si après-demain
à dix heures du soir, ii est encore à Paris,
j'irai le trouver, et nous nous explique-
212 DELPHINE.
rons ensemble : aussi bien je penche beau-
coup pour ce dernier moyen , et il ne peut
être évite que s il me donne une satisfac-
tion éclatante , en s1 éloignant au premier
si^ne de ma volonté.
— Thérèse avait tout promis , mais ce
qui l'occupait peut-être le plus , c'était la
parole que je lui avais donnée il y a quinze
jours, d'assurer ses derniers adieux : son
imagination était moins frappée ce ia ( rain*
te d'un duel entre son amant et so:i mari ,
que de l'idée qu'elle ne reverrait plus M. de
Serbellane; elle s'est jetée à mes pieds pour
me conjurer de détourner d'elle une telle
douleur. Ces mots terribles qu~ M. d'Er-
vins a prononcés au bal, ces mots : fous
ne le verrez plus , retentissent toujours
dans son cœur} en les répétant elle est
dans un tel état, qu'il semble qu'avec ces
seules paroles on pourrait lui donner la
mort. Elle dit que si ce sort jeté sur elle
ne s'accomplit pas 3 si elle revoit encore
une fois M. de Serbellane, elle sera sûre
que leur séparation ne doit point être
éternelle , elle aura la force de supporter
son départ j mais que si ce dernier adieu
DELPHINE. 2 1 3
tfest pas accordé, elle ne peut répondre
d v survivre. J'ai voulu détourner son at-
tention } mais elle me répétait toujours :
— Le yerrai-je, lui dirai-je encore adieu.'
— Et mon silence la plongeait dans un tel
désepoir, que j ai fini par lui promettre
que je consentirais à tout ce que voudrait
M. de Serbëllane. Hé bien! dit— clic alors,
je suis tranquille., car je lui ai écrit des
prières irrésistibles.
\ ous trouverez peut-être , ma chère
Louise, vous qui êtes un ange de bonté .
que je ne devais pas hésiter à satisfaire Thé-
rèse , surtout après rengagement que
j'avais pris antérieurement avec elle. Faut-
il vous avouer le sentiment qui me faisait
craindre de consentir à ce qu'elle désirait?
Si Léonce apprend par quelque hasard,
que j'ai Kami chez moi uue femme mariée
avec son amant, malgré la défense expresse
de son ('poux , m'apjprouvera-t-il P L< on< e 7
Léonce^ est-il donc d<-\ enu ma conscience,
et ne suis-jc donc plus Capable de j:
par moi-même ce que la générosité et la
pitié peuvent exiger de moi''
Eu sortant de chez Thérèse . j'allai
2l4 DELPHINE.
chez mad. de Yernon } Léonce en était
parti , il m'avait cherchée chez moi , et
s'était plaint , à ce que m'a dit Matilde fort
naturellement , du temps que je passais
chez M. d'Ervins. M. de Fierville me fit
alors quelques plaisanteries , sur l'emploi
de mes heures. Ces plaisanteries me firent
tout-à-coup comprendre qu'il avait vu sor-
tir M. de Serbellane à trois heures du ma-
tin de chez moi, le jour du bal. J'en éprou-
vai une douleur insensée, je ne voyais au-
cun moyen de me justifier de cette accu-
sation, je frémissais de l'idée que Léonce
aurait pu l'entendre. M. de Serbellane
arriva dans ce moment , il venait de chez
moi} il me le dit :; M. de Fierville sourit
encore, ce sourire me parut celui de la
malice infernale 5 mais 3 au lieu de in ex-
citer à me défendre , il me glaça d'effroi >
et je reçus M. de Serbellane avec une froi-
deur inouie. Il en fut tellement étonné 7
qu'il ne pouvait y croire , et son regard
semblait me dire : Mais où êtes-vous, mais
que vous est-il arrivé ? Sa surprise me ren-
dit à moi-même. Non. Léonce, me répé-
tai-je tout bas 3 vous pouvez tout sur moi,
DELPHINE. 1 1 5
mais je ne vous sacrifierai pas la bonté, la
généreuse bonté, le culte de toute ma vie.
Je me décidai alors à prendre M. de Ser-
bellane à part , et lui rendant compte en
peu de mots de ce qui s'était passé , je lui
dis qu'une lettre de Thérèse l'attendait chez
lui , et il partit pour la lire.
Après cet acte de courage et d'honnê-
teté , car c'était moi que je sacrifiais , je
voulus tenter de ramener M. de Fierville:
je me demandai pourquoi je ne pourrais
pas me servir de mon esprit pour écarter
des soupçons injustes } mais M. de Fier-
ville était calme et j'étais ('mue, mais tou-
tes mes paroles se ressentaient de mon
trouble , tandis qu'il acérait de sang-froid
toutes les siennes. J'essayai d'être gaie pour
montrer combien j'attachais peu de prix
à ce qu'il croyait important} mes plaisan-
teries étaient contraintes , et l'aisance la
plus parfaite rendait les siennes piquantes.
Je revins au sérieux, espérant parvenir de
quelque manière à le convaincre ; mais il
repoussait par l'ironie l'intérêt trop vif que
je ne pouvais cacher. Jamais je n ai mieux
éprouve qu'il est de certains hommes sur
2 1 6 DELPHINE.
lesquels glissent , pour ainsi dire 5 les dis-
cours et les sentimens les plus propres
à faire impression } ils sont oceupe's à se
défendre de la vérité par le persiflage , et
comme leur triomphe est de ne pas vous
entendre, c'est en vain que vous vous ef-
forcez d'être compris.
Je souffrais beaucoup cependant de
mon embarrassante situation , lorsque mad.
de Yernon vint me délivrer 5 elle fit quel-
ques plaisanteries à M. de Fierville , qui
valaient mieux que les siennes , et rem-
mena dans l'embrasure de la fenêtre en
me disant tout bas qu'elle allait le détrom-
per sur tout ce qui m'inquiétait , si je la
laissais seule avec lui. Je ne puis vous dire ,
ma chère. Louise , combien je fus touchée
de cette action , de ce secours accordé dans
une véritable détresse. Je serrai la main
de mad. de Yernon, les larmes aux jeux ?
et je me promis de la voir demain, pour
ne plus conserver un secret qui me pèse 5
vous saurez donc demain , ma Louise , ce
qu il doit arriver de moi.
DELPHINE. 21-7
LETTRE XXX.
Delphine à mademoiselle d\llhémar.
Ce 4 juillet.
J'ai passé un jour très-agité ^ ma cnère
Louise, quoique je naie pu parvenir ru-
core à pailer à madame de \ ernon. Il a eu
des momeus doux ce jour, mais il m'a
laisse de cruelles inquiétudes. En m'évcil-
lant j'écrivis à mad. de \ crnon , pour lui
demande]- de me recevoir seule à l'heure
de son déjeuner } et sans lui dire précisé-
ment le sujet dont je voulais lui parler.
il me semble que je 1 indiquais assez clai-
rement. Elle Ht attendre mon domestique
deux heures, et me le renvoya enfin avec
un billet, dans lequel elle s'excusait de
ne pas pouvoir accepter mon offre-, et fi-
nissait par ces mots remarquables: Au reste.
ma chère Delphine^ je lis dans votre cœur
aussi bien que vous— même ^ mais je ne
crois pas que ce soit encore le moment
de nous parler*
J'ai réfléchi long-temps sur cette phrase
Tome LQV 11
2 1 3 DELPHINE.
et je né la comprends pas bien encore.
Pourquoi veut-elle éviter cet entretien?
elle m'a dit elle-même il y a deux jours ,
qu'elle n'avait point eu , jusqu'à présent ,
de conversation avec Léonce 5 relativement
au projet du mariage 5 aurait-elle deviné
mon sentiment pour lui ? Serait-elle assez
généreuse , assez sensible pour vouloir
rompre cet hymen à cause de moi et sans
m'en parler? Combien j'aurais à rougir
d'une si noble conduite? Qu'aurais-je fait
pour mériter un si grand sacrifice ? mais
si elle en avait l'idée , comment expose-
rait—elle Ma tilde à voir tous les jours
Léonce ? Enfin , dans ce doute insuppor-
table j je résolus d'aller chez elle et de la
forcer à m" écouter.
Qu'avais-je à lui dire cependant ? Que
j'aimais Léonce, que je voulais m'opposer
au bonheur de sa fille , traverser les pro-
jets que nous avions formés ensemble !
Ah ! ma Louise , vous donnez trop d'en-
couragement à ma faiblesse, au moins je
ne me livrerai point à l'espérance 5 avant
que mad. de Vernon ne m'ait entendue,
2' ait décidé de mon sort.
DELPHINE. 21()
M. de Scrbellane arriva riiez moi comme
j'allais sortir} le changement de son visage
me fit de la peine, je vis bien qu'il souf-
frait cruellement. — J'ai lu sa lettre , me
dit-il , elle m'a fait mal, j'avais espéré que
ma vie ne serait funeste à personne , et
voilà que j'ai perdu la destinée de la plus
sensible des femmes. Voyons enfin , me
dit-il, en reprenant de l'empire sur lui-
même, voyons ce qu'il reste à faire. Quoi-
qu'il me soit très-pénible d'avoir l'air de
céder , en partant, à la volonté de M. d"Er-
vins, j'y consens, puisque Thérèse le dé-
sire 5 je ne crains pas que personne ima-
gine que c'est ma vie que j'ai ménagée.
Tous, madame, ajouta-t-il, que j'ai con-
nue par tant de preuves d'une angélique
bonté, il faut que vous m'en donniez une
dernière, il faut que vous receviez après-
demain dans la soirée Thérèse et moi chez
vous. Je partirai ce matin ostensiblement ,
M. dErvins se croira sur que je suis en
route pour le Portugal , quelques affaires
l'appellent à Saint— Germain , et pendant
qu'il y sera, Thérèse viendra chez vous
en secret. Je sais que la demande que je
220 DELPHINE.
tous fais , serait refusée par une femme
commune, accorde'e sans réflexion par une
femme légère ? je Y obtiendrai de votre sen-
sibilité. Je n ai peut-être pas toujours par-
tagé limpétuosité des sentimens de Thé-
rèse 5 mais dans ce moment 5 cet adieu
m'est aussi nécessaire qu'à elle : ces der-
niers événemens ont produit sur mon ca-
ractère une impression dont je ne le croyais
pas susceptible} je veux que Thérèse en-
tende ce que j'ai à lui dire sur sa situation.
31. de Serbellane s'arrêta , étonné de
mon silence } ce qui s'était passé hier avec
M. de Fierville me donnait encore plus de
répugnance pour une nouvelle démarche }
la calomnie ou la médisance peuvent me
perdre auprès de Léonce. Je n osais pas
cependant refuser M. de Serbellane , quel
motif lui donner ? J'aurais rougi de pré^-
texter un scrupule de morale , quand ce
n'était pas la véritable cause de mon in-
certitude : honte éternelle à qui pourrait
vouloir usurper un sentiment d estime !
Je ne sais si M. de Serbellane s'aperçut
de mes combats 3 mais me prenant la main 5
il me dit avec ce calme qui donne tou-
DELPHINE. 221
jours Tidrc d'une raison supérieure : — Vous
lavez promis à Thérèse , j'en suis témoin,
elle y a compte , tromperez-vous sa con-
fiance? Serez— vous insensible à son déses-
poir? — Non, lui répondis-je , quoi qu'il
puisse en arriver, je ne lui causerai pas
cette douleur; employez cette entrevue
à (aimer son esprit, à la ramener aux de-
voirs (pie sa destinée lui impose., et s'il en
résulte pour moi quelque grand malheur ,
du moins je n'aurai jamais été dure envers
un autre, j'aurai droit à la pitié. — Géné-
reuse amie! s'écria M. de Serbellane, vous
serez heureuse dans vos sentimens, je les
ai devinés, j ose les approuver, et tous
les vœux de mon âme sont pour votre fé-
licite* Je mettrai tant de prudence et de
secret dans cette entrevue, que je vous
promets (Wm écarter tous les inconvénient
Je ferai servir ces dernières heures à for-
tifier la raison de Thérèse , et dans votre
maison il ne sera prononcé que des paro-
les dignes de vous. La nuit suivante je
pars, je quitte peut-être pour jamais la
femme qui in a le plus aimé, et vous,
madame, et vous dont le caractère est si
$23 DELPHINE.
noble , si sensible et si vrai. — C'était ïa
première fois que M. de Serbellane m'ex-
primait vivement son estime, j'en fus émue,
cet homme a Fart de touclier par ses moin-
dres paroles } le courage qu'il avait su
jninspirer me soutint quelques momens 9
mais à peine fut-il parti que je fus saisie
d'un profond sentiment de tristesse , en
pensant à tous les hasards de l'engagement
que je venais de prendre.
Si j'avais pu consulter Léonce , ne m'au—
rait-il pas désapprouvée? Il ne voudrait
pas au moins, j'en suis sûre, que sa femme
se permît une conduite aussi faible ; Ah !
pourquoi n'ai-je pas dès à présent la con-
duite qu'il exigerait de sa femme ! Cepen-
dant ma promesse n'était-elle pas donnée ?
pouvais-] e supporter d'être la cause volon-
taire de la douleur la plus déchirante ? Non ,
mais que ce jour n'est-il passé !
Je suivis mon projet daller chez mad. de
Vernon, quoique je fusse bien peu capable
de lui parler , dans la distraction où me
jetait le consentement que M. de Serbel-
lane avait obtenu de moi. Je trouvai Léonce
avec mad. de Yernon , il venait prendre
DELPHINE. 223
congé d'elle avant d'aller passer quelques
jours à Mondoville, il se plaignit de ne
m'avoir pas vue, mais avec des mots si
doux sur mon dévouement à l'amitié, que
je dus espérer qu'il m'en aimait davantage.
Il soutint la conversation avec un esprit
très-libre , il me parut en l'observant que
son parti était pris, jusqu'alors il avait eu
l'air entraîne', mais non résolu } j'espérai
beaucoup pour moi de son calme : s'il
m'avait sacrifiée , il aurait été impossible
qu'il me regardât d'un air serein.
Mad. de Vernon allait aux Tuileries
faire sa cour à la Reine , elle me pria de
l'accompagner} Léonce dit qu'il irait aussi,
je rentrai chez moi pour m habiller, et un
quart d'heure après , Léonce et mad. de
Vernon vinrent me chercher.
Nous attendions la Reine dans le salon
qui précède sa chambre, avec quarante fem-
mes les plus remarquables de Paris ; mad.
de R. arriva : c'est une personne très-incon-
séquente, et qui s'est perdue de réputa-
tion , par des torts réels , et par une in-
concevable légèreté. Je lai vue trois ou
quatre fois chez sa tante mad. d" Aliénas}
2^4 DELPHINE.
j'ai toujours évité avec soin toute liaison
avec elle, mais j'ai eu l'occasion de re-
marquer dans ses discours , un fonds de
douceur et de bonté. Je ne sais comment
elle eut l'imprudence de paraître sans sa
tante aux Tuileries } elle qui doit si bien
savoir qu'aucune femme ne veut lui par-
ler en public. Au moment où elle entra
dans le salon, mesdames de S.te-Albe et
de Tésin , qui se plaisent assez dans les
exécutions sévères , et satisfont volontiers,
sous le prétexte de la vertu , leur arrogance
naturelle, mesdames de S.te-Albe et de
Tésin quittèrent la place où elles étaient
assises , du même côté que mad. de R. }
à l'instant toutes les autres femmes se le-
vèrent 3 par bon air ou par timidité , et
vinrent rejoindre à l'autre extrémité de la
cbambre mad. de Yernon, mad. du Marset
et moi. Tous les hommes bientôt après
suivirent cet exemple , car ils veulent , en
séduisant les femmes , conserver le droit
de les en punir.
Mad. de Ri restait seule l'objet de tous
les regards , voyant le cercle se reculer à
chaque pas qu'elle faisait pour s'en appro-
BELPHINE. 22J
cher, et ne pouvant cacher sa confusion.
Le moment allait arriver où la Reine nous
ferait entrer, ou sortirait pour nous rece-
voir:, je prévis que la scène deviendrait alor*
encore plus cruelle. Les yeux de mad. de li-
se remplissaient de larmes :y elle nous re-
gardait toutes , comme pour implorer
le secours dune de nous} je ne pouvais
pas résister à ce malheur, la crainte de
déplaire à Léonce 5 cette crainte toujours
présente, me retenait encore; mais un der-
nier regard jetç sur mad. de R. m'attendrit
tellement, que par un mouvement com-
plètement involontaire, je traversai la salle,
et j'allai in asseoir à côté délie. Oui , me
disais-je alors, puisquencore une fois les
convenances de la soi iété sont en oppo-
sition avec la véritable volonté de lame,
qu'eue oie nue fois elles soient sacrifiées.
Mad. de R. me reçut comme si je lui
avais rendu la vie} en effet , c'est la vie
que le soulagement de ces douleurs que
la société peut imposer, quand elle exerce
sans pitié toute sa puissance. À peine eus-je
parlé à mad. de R. que je ne pus m em-
pêcher de regarder Léonce : je vis de l'em—
/.cr 11*
22Ô DELPHINE.
barras sur sa physionomie, mais point efe
mécontentement. Il me sembla que ses
yeux parcouraient Fassemble'e avec inquié-
tude, pour juger de l'impression que je
produisais, mais que la sienne e'tait douce,
Mad. de Vernon ne cessa point de causer
avec M. de Ficrviîîe , et n'eut point l'air
d'apercevoir ce qui se passait 5 je soutins
assez bien jusqu'à la fin , ce qu'il pouvait
y avoir d'un peu gênant dans le rôle que je
m'étais imposé. En sortant de l'apparte-
ment de la Reine , mad. de R. me dit, avec
une émotion qui me récompensa mille fois
de mon sacrifice : — Généreuse Delphine !
vous m'avez donné la seule leçon qui pût
foire impression sur moi ! Vous m'avez fait
aimer la vertu , son courage et son ascen-
dant. Vous apprendrez dans quelques an-
nées, qu'à compter de ce jour je ne serai
plus la même. Il me faudra long-temps
avant de me croire digne de vous voir }
mais c'est le but que je me proposerai , c'est
Fespoir qui me soutiendra. Je lui pris la
main à ces derniers mots, et je la serrai
affectueusement. Un sourire amer de
mad. du Marset, un regard de M. de Fier-
DELPHINE. 227
ville m'annoncèrent leur désapprobation;
ils parlaient tous les deux à Léonce , el je
crus voir qu'il citait péniblement affecté de
ce qu'il ententait. Je cherchai des yeux
mad. de Vernon, elle était encore chez la
Reine ; pendant ce moment d'incertitude 7
Léonce m'aborda et me demanda avec
assez de sérieux , la permission de me voir
seule chez moi, dès qu'il aurait reconduit
mad. de Vernon. J'y consentis par un
signe de tète; j'étais trop émue pour parler.
Je retournai chez moi; j'essayai de lire
en attendant l'arrivée de Léonce. Mais
lorsque trois heures furent sonnées, je me
persuadai que mad. de Vernon l'avait re-
tenu , qu'il s'était expliqué avec elle , qu'elle
avait intéressé sa délicatesse à tenir les en-
gagement de sa mère, et qu'il allait m'é-
crire pour s'excuser de venir me voir :
— Un domestique entra pendant que je
faisais ces réflexions, il portait un billet
à la main, et je ne doutai pas que ce billet
ne fût l'excuse de Léonce. Je le pris sans
rien voir, un nuage couvrait mes veux ;
mais quand j'aperçus la signature de Thé-
rèse ? j'éprouvai une joie bien mvc: tlle
228 DELPHINE.
me demandait de venir le soir chez elle 5
je repondis que j'irais avec un empresse-
ment extrême : je crois que j'étais recon-
naissante envers Thérèse , de ce que c'était
elle qui m'avait écrit.
Je me rassis avec plus de calme 5 mais
peu de temps après mon inquiétude re-
commença j j'avais appris depuis une heure ,
à distinguer parfaitement tous les bruits de
voiture : je reconnaissais à l instant celles
qui venaient du côté de la maison de
mad. de Vernon. Quand elles approchaient,
je retenais ma respiration pour mieux en-
tendre, et quand elles avaient passé ma
porte , je tombais dans le plus pénible
abattement. Enfin, une s'arrête, on frappe,
on ouvre et j'aperçois le carosse bleu de
Léonce qui m'était si bien connu. Je fus
bien honteuse alors de fétat dans lequel
j'avais été ; il me semblait que Léonce
pouvait le deviner, et je me hâtai de re-
prendre un livre , et de me préparer à re-
cevoir comme une visite, avec les formes
accoutumées de la société, celui que j'at-
tendais avec un battement de cœur qui
soulevait ma robe sur mon sein.
DELPHINE. 22Q
Léonce enfin parut 5 l'air en devint
plus léger et plus pur. Il commença par me
dire que madame de Vernon l'avait retenu
avec une insistance singulière 5 sans lui par-
ler d aucun sujet intéressant, mais le rappe-
lant sans cesse pour le charger des com-
missions les plus indifférentes. Elle doit ?
lui dis— je , en faisant effort sur moi-même,
chercher tous les moyens de vous capti-
ver } vous ne pouvez en être surpris. — Ce
n'est pas elle, reprit Léonce avec une ex-
pression assez triste, qui peut influer sur
mon soit, vous seule exercez cet empire $
je ne sais pas si vous vous en servirez pour
mon bonheur. — Ce doute inetonna } je
gardai le silence j il continua : — Si j'avais
eu la gloire de \ous intéresser, ne pense-
riez-vous pas aux prétextes que vous don-
nez à la méchanceté} oublieriez— vous le
caractère de nia mère, et les obstacles...
11 s'arrêta, et appuya sa tète sur sa main:
— Que me reprochez— vous , Léonce, lui
dis-je P je veux l'entendre avant de me
justifier. — \ otre liaison intime a^ ec maçL
de R. Mad* d'Albémar devait-elle < hoi—
sir une telle amie F — Je la voyais pouj
230 DELPHINE
la troisième fois, répondis-je^ depuis que
je suis à Paris, je n'ai jamais été chez elle,
elle n'est jamais venue chez moi. — Quoi î
s'écria Léonce , et madame du Marset a osé
médire... — Vous l'avez écoutée, c'est
vous qui êtes bien plus coupable. .
Ce n'est pas tout encore, ajoutai-je, ne
m'avez-vous pas désapprouvée d'avoir été
me placer à côté d'elle ? — Non, répondit
Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâ-
mais pas. — Vous souffriez, repris-je,
avec assez de chaleur . quand je me livrais
à un sentiment généreux ; ah I Léonce ,
c'était du malheur de cette infortunée qu'il
fallait s'aflliger, et non de l'heureuse oc-
casion qui me permettait de la secourir.
Sans doute madame de R. a dégradé sa vie ,
mais pouvons-nous savoir toutes les cir-
constances qui font perdue ? a-t-elle eu
pour époux un protecteur , ou un homme
indigne d'être aimé? ses parens ont— ils
soigné son éducation ? le premier objet
de son choix a-t-il ménagé sa destinée y
n a-t-il pas flétri dans son cœur toute
espérance d'amour, tout sentiment de dé-
licatesse? Àh! de combien de manières
DELPHINE. 20 1
le sort des femmes dépend des hommes !
d'ailleurs je ne me vanterai point d'avoir
pensé ce matin à la conduite de madame de R,
ni à l'indulgence qu'elle peut mériter 5 j'ai
été entraînée vers elle par un mouvement
de pitié tout-à-fait irréfléchi. Je n'étais
point son juge, et il fallait être plus que
son juge , pour se refuser à la soulager
d'un grand supplice 5 l'humiliation pu-
blique. Ces mêmes femmes qui l'ont ou-
tragée , pensez— vous que si elles l'eussent
rencontrée seule à la campagne, elles se
fussent éloignées d'elle? Non, elles Jui
auraient parlé } leur indignation vertueuse
se trouvant sans témoins , ne se serait
point réveillée. Que de petitesses vani-
teuses , et de cruautés froides dans cette
ostentation de vertus, dans ce sacrifice
d'une victime humaine, non à la morale,
mais à l'orgueil ! Ecoutez— moi , Léonce 7
lui dis— je avec enthousiasme , je vous aime 7
vous le savez , je ne chercherais point à
vous le cacher, quand même vous l'igno-
reriez encore , loin de moi toutes les ruses
du cœur, même les plus innocentes; Triais
je l'espère , je ne sacrifierai pas à cette
232 DELPHINE.
affection toute-puissante, les qualités que
je dois aux chers amis qui ont élevé mon
enfance : je braverai le plus grand des dan-
gers pour moi , la crainte de vous déplaire -,
oui je le braverai , quand il s'agira de porter
quelque consolation à un être malheureux.
.. Long-temps» avant d'avoir fini de parler ,
j'avais vu sur le visage de Léonce que
j'avais triomphé de toutes ses dispositions
sévères; mais il se plaisait à m entendre ,
et je continuais, encouragée par ses re-
gards. — Delphine , me dit-il en me pre-
nant la main , céleste Delphine , il nest
plus temps de vous résister : qu'importe si
nos caractères et nos opinions s'accordent
en tout, il n'y a pas dans l'Lnivers une
autre femme de la même nature que vous !
aucune n'a dans les traits cette empreinte
divine que le Ciel y a gravée , pour qu'on
ne put jamais vous comparer à personne}
cette âme , cette voix , ce regard se sont
emparés de mon être, je ne sais quel sera
mon sort avec vous, mais sans vous il n'y
a plus sur la terre pour moi, que des cou-
leurs effacées, des images confuses, des
ombres errantes , et rien n existe , rien
DELPHINE. 233
n'est animé , quand vous n'êtes pas là.
Soyez donc, secna-t-il en se jetant à mes
pieds, soyez donc la compagne de ma des-*
tinée , Fange qui marchera devant moi,
pendant les années que je dois encore par-
courir. Soignez mon bonheur que je vous
livre avec ma vie} ménagez mes défauts 5
ils naissent , comme mon amour , d'un ca-
ractère passionné; et demandez au Ciel
pour moi , le jour de notre union , que je
meure jeune , aimé de vous , sans avoir
jamais éprouvé le moindre refroidissement
dans cette affection touchante, que votre
cœur m'a généreusement accordée.
Ali Louise' quels sentimens j" 'prouvais .f
je serrais ses mains dans les miennes , je
pleurais, je craignais d'interrompre par un
seul mot ces paroles enivrantes! Léonce
me dit qu'il allait écrire à sa mère pour
lui déclarer formellement son intention ,
et il sollicita de moi la promesse de munir
à lui, quelle (pie fût la réponse d'Espagne,
au moment où elle serait arrivée* Je eon-
lentais avec transport au bonheur de ma
vie, quand tout— à-COUp je irilrt !iis que
cette demande ne pouvait s'accorder a\ee
23-f DELPHINE.
la résolution que j'avais formée de confier
mon secret à madame de Yernon , avant
d'avoir pris aucun engagement. La délica-
tesse me faisait une loi de ne donner au-
cune réponse décisive, sans lui avoir parlé.
Je ne voulus pas dire à Léonce ma réso-
lution à cet égard , dans la crainte de l'ir-
riter , je lui répondis donc 5 que je lui de-
mandais de n'exiger de moi aucune pro-
messe avant son retour 5 il recula d'éton-
nement à ces mots, et sa figure devint très-
sombre 5 j'allais le rassurer , lorsque tout-
à-coup , ma porte s'ouvrit , et je vis entrer
madame de Yernon, sa fille et M. de
Fier ville. Je fus extrêmement troublée de
leur présence, et je regrettais surtout de
n'avoir pu m1 expliquer avec Léonce, sur
le refus qui l'avait blessé. Madame de
Yernon ne m'observa pas, et s'assit fort
simplement en m'annonçant qu'elle venait
me chercher pour dîner chez elle : Ma-
tilde eut un moment d'étonnement lors-
qu'elle vit Léonce chez moi , mais cet
étonnement se passa sans exciter en elle
aucun soupçon ; la lenteur de ses idées et
leur fixité la préservent de la jalousie.
DELPHINE. 235
— A propos , me dit madame de Yernon ,
est-il vrai que M. de Serbellanepart après-
demain pour le Portugal F — Je rougis à ce
mot extrêmement simple , dans la crainte
qu'il ne compromît Thérèse, et je me hâtai
de dire qu'il était parti ce matin même.
Léonce me regarda avec une attention très-
vive , puis il tomba dans la rêverie. Je sentis
de nouveau le malheur du secret auquel
j'étais condamnée , et je tressaillis en moi-
même , comme si mon bonheur courait
quelque grand hasard. Madame de Yernon
me proposa départir, elle insista , mais fai-
blement, pour que Léonce vînt chez elle;
M. Bartou L'attendait , il refusa. Comme
je montais en voiture , il me dit à voix
basse, mais avec un ton très— solennel :
— N'oubliez pas qu'avec un caractère tel
que le mien, un tort du cœur , une dissi-
mulation , détruiraient sans retour et mon
bonheur et ma confiance. — Je le regar-
dai pour me plaindre , ne pouvant lui parler
entourée comme je Tétais; il m'entendit ,
me serra la main et s'éloigna, mais depuis ,
une oppression douloureuse ne m'a point
quittée.
236
DELPHINE.
Il est enfui convenu que demain au soir
mad. de \ernon me recevra seule. Avant
cette heure , Thérèse et son amant se se-
ront rencontres chez moi , c'est trop pour
demain. Jai vu ce soir Thérèse , elle savait
ma promesse par un mot de M. de Ser—
bellane , je n'aurais pu lui persuader moi-
même , quand je l'aurais voulu ? que j'étais
capable de me rétracter. Son mari croit
M. de Serbellane en route , il va demain
à Saint- Germain , tout est arrangé d'une
manière irrévocable , je suis liée de mille
nœuds , mais je l'espère au moins , c'est
le dernier secret qui existera jamais entre
Léonce et moi. Vous, ma sceur7 à qui j'ai
tout dit , songez à moi , mon sort sera
bientôt décidé.
LETTRE XXXI.
Léonce à sa mère,
Mondoville , 6 juillet 1790.
J e suis dans cette terre où vous avez passé
les plus heureuses années de votre mariage }
DELPHINE. 3?)*]
c'est ici , mon excellente mère , que vous
avez élevé mon enfance, tous ces lieux
sont remplis de mes plus doux souvenirs ,
et je retrouve en les voyant cette confiance
dans l avenir, bonheur des premiers temps
de la vie. J'y ressens aussi mou affection
pour vous avec une nouvelle force , cette
affection de choix que mon cœur vous
accorderait, quand le devoir le plus sacré
ne me l'imposerait pas* Tous me connaissez
d'autant mieux 7 qu'a beaucoup d'égards
je vous ressemble,; fixez doue, je vous en
conjure , toute votre attention , et tout
votre intérêt, sur la demande que je vais
vous faire.
Je puis être malheureux de beaucoup
de manières; mon âme irritable est acceST
sible à des peines de tout genre : mais il
n existe pour moi qu'une seule source de
bonheur, et je n'en goûterai point sur la
terre, si je n'ai pas pour femme un être
que j'aime, et dont l'esprit intéresse le
mien. Ce n est point le rapide enthousiasme
(l'un jeune homme pour une jolie teinme ,
que je prends pour l' attachement d . s-
saire à toute ma ^ ie 5 vous sa\ ez mie la ré-
238
DELPHINE.
flexion se mêle toujours à mes sentimens
les plus passionnes : je suis profondément
amoureux cle madame d'Albémar , mais je
n'en suis pas moins certain que c'est la
raison qui me guide ? dans le choix que j'ai
fait d'elle , pour lui confier ma destinée.
Mademoiselle de Vernon est une personne
belle , sage et raisonnable , je suis convaincu
quelle ne donnera jamais à son époux aucun
sujet de plainte j et que sa conduite sera con-
forme aux principes les plus réguliers} mais
est— ce l'absence des peines que je cherche
dans le mariage f je ferais tout aussi bien
alors de rester libre. D'ailleurs je n'attein-
drais pas même à ce but 5 en me résignant à
l'union que Ton me propose. Que ferais-je
de l'àme et de l'esprit que j'ai , avec une
femme dune nature tout-à-fait différente ?
N'avez-vous pas souvent remarqué dans la
vie 5 combien les gens médiocres et les
personnes distinguées s'accordent mal en-
semble ! Les esprits tout-à— fait vulgaires
s arrangent beaucoup mieux avec les esprits
supérieurs • mais la médiocrité ne suppose
rien au delà de sa propre intelligence , et
regarde comme folie tout ce qui ia dépasse.
DELPHINE. 23g
Mademoiselle de Yernon a déjà un carac-
tère et un esprit arrête' 5 qui ue peuvent plus
ni se modifier, ni se changer } elle a des
raisonnemens pour tout , et les pensées
des autres ne pénètrent jamais dans sa tête*
Elle oppose constamment une idée com-
mune à toute idée nouvelle , et croit en
avoir triomphé. Quel plaisir la conversa-
tion pourrait-elle donner avec une telle
femme ! et l'un des premiers charmes de la
vie intime n'est-il pas de s'entendre et de
se répondre ? Que de mouvemens , que de
réflexions, que de pensées, que d'obser-
vations que je ne pourrais jamais commu-
niquer à Ma tilde ! et que ferais - je de
tout ce que je ne pourrais pas lui confier,
de cette moitié de ma vie à laquelle je ne
pourrais jamais l'associer!
Ah ! ma mère , je serai seul, pour ja-
mais seul , avec toute autre femme que
Delphine , et c'est une douleur toujours
plus amère avec le temps , que cette soli-
tude de l'esprit et du cœur , à côte de
l'objet qui , vers la fin de la vie, doit être
Votre unique bien. Je ne supporterais
point une telle situation , j'irais chercher
24O DELPHINE.
ailleurs cette société parfaite , cette harmo-
nie des âmes 3 dont jamais l'homme ne
peut se passer} et quand je serais vieux ,
je rapporterais mes tristes jours à celle à
qui je n'aurais pu donner un doux souve-
nir de mes jeunes années.
Quel avenir ! ma mère , pouvez-vous y
condamner votre fils , quand le hasard le
plus favorable lui présente l'objet qui fe-
rait le bonheur de toutes les époques de sa
vie , la plus belle des femmes , et cepen-
dant celle qui , dépouillée de tous les agré-
mens de la jeunesse , posséderait encore
les trésors du temps , la douceur , l'esprit
et la bonté ! Vous avez donné , par une
éducation forte , une grande activité à mes
vertus , comme à mes défauts } pensez-
vous qu'un tel caractère soit facile à rendre
heureux ?
Si vous aviez pris des engagemens in-
dissolubles 5 des engagemens consacrés par
l'honneur , c'en était fait , j'immolais ma
vie à votre parole } mais sans doute votre
consentement n'avait point un semblable
caractère, puisque vous ne m'avez jamais
fait cette objection, en réponse à dix lettres
DELPHINE. ^4 1
qui vous interrogeaient à cet égard. Vous
ne m'avez parlé que des injustes préven-
tions qu'on vous a données contre mad.
d'Albémar.
On vous a dit qu'elle était légère , im-
prudente , coquette , philosophe : tout ce
qui vous déplaît en tout genre, on Fa réuni
sur Delphine. Ne pouvez-vous donc pas ,
ma mère, en croire votre fils autant que
mad. du Marset? Delphine a été élevée dans
la solitude, par des personnes qui n'avaient
point la connaissance du monde, et dont
l'esprit (:tait cependant fort éclairé } elle
ne vit à Paris que depuis un an , et n a
point appris à se défier des jugemens des
hommes. Elle croit que la morale suffit à
tout, et qu'il faut dédaigner les préjuges
reçus , les convenances admises , quand la
vertu n'y est point intéressée. Mais le soin
de mon bonheur la corrigera de ce défaut 7
car ce qu'elle est avant tout, c'est bonne
et sensible*, elle m'aime, que n'obtiendrai-
je donc pas délie, et pour vous, et pour
moi F
On vous a parlé de la supériorité de son
esprit; et comme à ma prière vous avez
Tome I.cr 12
2^2 DELPHINE.
consenti à venir vivre chez moi l'année pro-
chaine, vous craignez de rencontrer dans
votre belle-fille un caractère despotique.
Matilde , dont l'esprit est borné , a des
volontés positives sur les plus petites cir-
constances de la vie domestique 5 Del-
phine n* a que deux intérêts au monde , le
sentiment et la pensée : elle est sans désirs,
comme sans avis sur les détails journaliers,
et s'abandonne avec joie à tous les goûts
des autres } elle n'attache du prix qu'à
plaire et à être aimée. Tous serez l'objet
continuel de ses soins les plus assidus} je
la vois avec mad. de Yernon, jamais l'a-
mour filial , l'amitié complaisante et dé-
vouée , ne pourraient inspirer une conduite
plus aimables. Ah ! ma mère , c'est votre
bonheur autant que le mien , que j'assure
en épousant mad. d'Albémar.
Vous n'avez pas réfléchi combien vous
auriez de peine à ménager l'amour-propre
d'une personne médiocre : tout est si doux,
tout est si facile avec un être vraiment
supérieur ! Les opinions même de Delphine
sont mille fois plus aisées à modifier que
celles de Matilde. Delphine ne peut jamais
DELPHINE. 243
craindre d'être humiliée} Delphine ne peut
jamais éprouver les inquiétudes de la va-
nité j son esprit est prêt à reconnaître une
erreur , accoutumé qu'il est à découvrir
tant de vérités nouvelles , et son cœur se
plaît à céder aux lumières de ceux qu elle
aime.
On vous a dit encore , j'ai honte de
récrire , qu'elle était fausse et dissimulée •
que j'ignorais sa vie passée 5 et ses affec-
tions présentes : sa vie passée ! tout le
monde la sait} ses affections présentes! que
vous a-t-on mandé sur M. de Serbellane?
pourquoi me le nommez-vous ? Non, Del-
phine ne m'a rien caché. Delphine fausse !
dissimulée!.... Si cela pouvait être vrai 7
son caractère serait le plus méprisable de
tous 5 car elle profanerait indignement les
plus beaux dons que la nature ait jamais
faits 3 pour entraîner et convaincre.
Enfin , j'oserai vous le dire , sans porter
atteinte au respect profond que j'aime à
vous consacrer } je suis résolu à épouser
mad. d'Albéinar, à moins que vous ne me
prouviez qu'une loi de l'honneur s'y op-
pose. Le sacrifice que je ferais alors serait
244 DELPHINE.
bientôt suivi de celui de ma vie • l'honneur
peut l'exiger^ mais vous, ma mère , seriez-
vous heureuse à ce prix P
LETTRE XXXII.
Delphine à mademoiselle cVAlbémar.
Bellerive, ce 6 juillet.
IYIa chère sœur, j'étais sans doute avertie
par quelques pressentimens du Ciel , lorsque
j'éprouvais un si grand effroi de la journée
d'hier ! Oh ! de quel événement ma fatale
complaisance est la première cause ! J'é-
prouve autant de remords que si j'étais
coupable, et je n'échappe à ces réflexions
que par une douleur plus vive encore , par
le spectacle du désespoir de Thérèse. Et
Léonce ! Léonce ! j uste Ciel ! quelle im—
pression recevra-t-il de mon imprudente
Conduite ? Ma Louise, je me dis à chaque
instant que si vous aviez été près de moi 7
aucun de ces malheurs ne me serait arrivé 5
mais la bonté , mais la pitié naturelles à
mon caractère m'égareut loin d'un guide ,
DELPHINE. 34->
qui saurait joindre à ces qualités une rai-
son plus ferme que la mienne.
Hier à deux heures après midi, M. d Er-
vins alla dîner à Saint-Germain chez un de
ses amis, se croyant assuré du départ de
M. de Serbellane. Mad. d'Ervins arriva
chez moi vers les cinq heures , seule , à
pied, dans un état déplorable} et peu de
m o mens après, M. de Serbellane vint très-
secrètement pour lui dire un adieu , qui
sera plus Long, hélas! qu'ils ne l'imaginaient
alors. Ma porte était défendue pour tout le
monde et pour M. d'Ervins en particulier,
on disait chez moi que jYtais partie pour
Bellerive, et tous mes volets fermés du
côté de la cour , servaient à le persuader*
je fus témoin , pendant trois heures, de
la douleur la plus déchirante 5 je versai
beaucoup de larmes avec Thérèse , et j'é-
tais déjà bien abattue lorsque la plus ter-
rible épreuve tomba sur moi.
Au moment ou j'avais obtenu de Thé-
rèse et de M. de Serbellane qu'ils se sé-
parassent , un de mes gens entra, et mè
dit qu'un domestique de mad. de Vernon
m'apportait un billet délie , et demandait
2^6 DELPHINE,
à me parler. Je sors et je vois, jugez <îe ma
terreur 5 je vois M. d'Ervins! il était déjà
dans la chambre voisine, et se débarras-
sant d'une redingotte à la livrée des gens
de mad. de Vernon , dont il s'était revêtu
pour se déguiser, il s'avance tout-à-coup ,
malgré mes efforts , se précipite sur la
porte de mon salon , F ouvre , et trouve
M. de Serbellane à genoux devant Thé-
rèse , la tète baissée sur sa main. Thérèse
reconnaît son mari la première , et tombe
sans connaissance sur le plancher } M. de
Serbellane la relève dans ses bras, avant
d'avoir encore aperçu M. d'Ervins , et
croyant que la douleur des adieux était la
seule cause de l'état où il voyait Thérèse.
M. d'Ervins arrache sa femme des bras de
son amant , et la jette sur une chaise , en
l'abandonnant à mes secours } il se retourne
ensuite vers M. de Serbellane , et tire
son épée sans remarquer que son adver-
saire n'en avait pas. Les cris qui m'échap-
pèrent attirèrent mes gens} M. de Serbel-
lane leur ordonna de s'éloigner , et s'adres-
sant à M. d'Ervins , il lui dit : — Tous
devez croire à mad. d'Ervins , monsieur ,
DELPHINE. 247
des torts qu'elle n'a pas 5 je la quittais , je
la priais de recevoir mes adieux.
M. d'Ervins alors entra dans une colère
dont les expressions étaient à. la fois inso-
lentes ? ignobles et furieuses. A travers tous
ses discours, on voyait cependant la plus
ferme resolution de se battre avec M. de
Serbelîane 5 j'essayai de persu ader à M. d'Er-
vins que cette scène pourrait être ignorée
de tout le monde, mais je compris par ses
réponses une partie de ce que j'ai su de-
puis avec détail } c'est que M. de Ficrville
savait tout , avait tout dit , et que cette
raison plus qu'aucune autre encore 7 ani-
mait le courage de M. d'Ervins.
M. de Serbelîane souffrait de la manière
la plus cruelle } je voyais sur son visage le
combat de toutes les passions généreuses
et fières} il était immobile devant une fe-
nêtre , mordant ses lèvres , écoutant en
silence les loiles provocations de M. d'Er-
vins ? et regardant seulement quelqueibis
le visage pale et mourant de Tbércse ?
comme s'il avait besoin de trouver dans ce
spectacle des motifs pour se contenir.
Il me vint dans l'esprit, après avoir tout
2i8 DELPHINE.
épuisé pour calmer M. a Ervins , de dé—
tourner sa colère sur moi , et j'essayai de
lui dire que c'était moi qui avais engagé
mad. d'Ervins à venir : je commençais à
peine ces mois , que se rappelant ce qu'il
avait oublié , c'est que le rendez— vous
s'était donné dans ma maison , il se permit
sur ma conduite les réflexions les plus in-
sultantes. M. de Serbellane alors ne se con-
tint plus ; et saisissant la main de M. d'Er-
vins 3 il lui dit : — C'en est assez 5 mon-
sieur , c'en est assez , vous n'aurez plus
affaire qu'à moi, et je vous satisferai. —
Thérèse revint à elle dans ce moment.
Quelle scène pour elle, grand Dieu! une
épée nue , la fureur qui se peignait dans
les regards de son amant et de son mari ,
lui apprirent bientôt de quel événement
elle était menacée 5 elle se jeta aux pieds
de M. dErvins pour limplorer.
Alors , soit que prêt à se battre , il éprou-
vât un ressentiment plus âpre encore con-
tre celle qui en était la cause , soit qu'il fût
dans son caractère de se plaire dans les me-
naces , il lui déclara qu'elle devait s'at-
tendre aux plus cruels traitemens j qu'il lui
DELPHINE. 2^9
retirerait sa fille , qu'il renfermerait dans
une terre pour le reste de ses jours, et que
l'univers entier connaîtrait sa honte*, puis-
qu'il allait s'en laver lui-même dans le sang
de son amant. À ces atroces discours,
M. de Serbcllane fut saisi dune colère
telle , que je frémis encore en me la rappe-
lant : ses lèvres étaient pâles et tremblantes,
son Visage n'avait plus qu'une expression
convulsive j il me dit «à voix basse en s'ap-
proehant de moi : — Voyez— vous cet
bomme . il est mort, il vient de se con-
damner: je perdrai Thérèse pour toujours,
mais je la laisserai libre, et je lui conser-
verai sa fille. — A ces mots , avec une action
plus prompte que le regard . il prit M. d'Er-
vins par le bras et sortit.
Thérèse et moi nous les suivîmes tous les
deux . ils étaient déjà dans la rue : Thérèse
en se précipitant sur l'escalier tomba de
quelques marches, je la relevai, j'aidai à
la reporter sur mon lit, et je ebargeai An-
toine . le valet-de-chambre intelligent (pie
vous m'avez donne, de rejoindre M. d 1 i-
vins et M. de Serhellane. et de nous rap-
porter à l'instant ce qui se serait passe.
250 DELPHINE,
Je tins serrée dans mes bras pendant
cette cruelle incertitude la malheureuse
Thérèse , qui n avait qu'une idée , qui ne
craignait au monde que le danger de M. de
Serbellane.
Antoine revint enfin, et nous apprit que
dans le fatal combat, M. d'Ervins avait été
tué sur la place. Thérèse , en l'apprenant ,
se jeta à genoux , et s'écria : — Mon Dieu ,
ne condamnez pas aux peines éternelles la
criminelle Thérèse , accordez— lui les bien-
faits de la pénitence } sa vie ne sera plus
quune expiation sévère, ses derniers jours
seront consacrés à mériter votre miséri-
corde ! — En effet , depuis ce moment
toutes ses idées semblent changées , le re-
pentir et la dévotion se sont emparés de
son esprit troublé } elle ne s est pas permis
de me prononcer une seule fois le nom de
son amant.
Antoine, après nous avoir dit l'affreuse
issue du combat, nous apprit qu'il avait
eu lieu dans les Champs-E lises , presque
devant le jardin de mad. de Yernon. Lors-
que M. d'Ervins fut tombé , M. de Serbel-
lane vit Antoine et l'appela 5 il le chargea
DELPHINE. 25 1
de me dire , n'osant pas prononcer le nom
de Thérèse , qu'après un tel événement il
était oblige de partir à l'instant même pour
Lisbonne , mais qu'il m'écrirait dès qu'il y
serait arrivé. Ces derniers mots furent en-
tendus de quelques personnes qui s étaient
rassemblées autour du corps de M. d'Er—
vins, et mon nom seul fut répété dans la
foule. Antoine appelé comme témoin par
la justice, ne déposera rien qui puisse com-
promettre Thérèse 7 et mon nom seul, s'il
le faut sera prononcé : j'espère donc que
je sauverai à Thérèse l'horrible malheur
de passer pour la cause de la mort de son
mari.
M. d'Ervins a un frère méchant et dur ,
qui serait capable, pour enlever à Thérèse
sa fille , et la direction de sa fortune , de
l'accuser publiquement d'avoir excité son
amant au meurtre de son mari. Thérèse me
fit part de ses craintes 5 dont Isore seule
était l'objet. Nous convînmes ensemble
que nous ferions dire partout , qu'une
querelle politique, que je n'avais pu réus-
sir à calmer, était la cause de ce duel. Je
priai seulement mad. d'Ervins, de me per-
202 DELPHINE,
mettre de tout confier à mad. de Ternon ,.
parce qu'elle était plus en état que per-
sonne de diriger F opinion de la société sur
cette affaire , et qu'elle avait de l'ascendant
sur M. de Fierviile, qui paraissait le seul
instruit de la vérité'. Je demandai aussi à
Thérèse de me donner une grande preuve
d'amitié', en consentant à ce que Léonce
fût dépositaire de son secret } je lui avouai
mon sentiment pour lui , et à ce mot Thé-
rèse ne résista plus.
C'était peut-être trop exiger d'elle, mais
redoutant Téclat de cette aventure, à la-
quelle mon nom , dans les premiers temps 7
pouvait être malignement associe, il m'é-
tait impossible de me résoudre à courir ce
hasard auprès de Léonce. Je crains , je
n'ai que trop de raison de craindre, qu'il
ne blâme ma conduite , mais je veux au
moins qu'il en connaisse parfaitement tous
les motifs : il fut aussi décidé que j'em-
mènerais mad. dErvins le soir même à
ma campagne , et que nous y resterions
quelques jours ensemble , sans voir per-
sonne , jusqu'à ce qu'elle eût des nou-
velles de la famille de son mari-
DELPÏÏINK. 253
On vint me dire que mari. deVernonme
demandait. J'allai la recevoir dans mon ca-
binet , il fallait enfin que cette journée si
douloureuse se terminât par quelques sen-
timens consolateurs. Je l'ai souvent remar-
qué 5 un soin bienfaisant prépare dans les
peines de la vie un soulagement à notre
âme ? lorsque ses forées sont prêtes à l'a-
bandonner. Quelle affection mad. de Yer-
non me témoigna! avec quel intérêt elle
me questionna sur tous les détails de cet
affreux événement! elle— même me raconta
ce qui avait été la première cause de notre
malheur.
Hier au soir , mad. du Marset crut aper-
cevoir dans la rue M. de Serbellane en-
veloppé dans un manteau , et le raconta à
M. de Fierville ; celui-ci , dînant avec
M. d"Ervins,à Saint-Germain, lui soutint
que M. de Serbellane n'était pas parti pour
le Portugal hier matin , comme il le croyait.
Il parait que M. de Fierville le dit d'abord
sans mauvaise intention . mais il le soutint
ensuite, malgré l'émotion qu'il remarqua
dans M. cTErvins, parce que la crainte d<
faire du mal ne l'arrête point 3 et qu'il aime
254 DELPHINE.
assez les brouilleries quand il peut y jouer
un rôle.
M. d'Ervins voulut partir à l'instant
même , cet empressement piqua la curio-
sité de M. de Fiervilie , il lui demanda de
l'accompagner. M. d'Ervins passa d'abord
chez lui , et n'y trouva point sa femme : il
vint à ma porte } on la lui refusa , en lui
disant que j'étais à Bellerive } mais M. de
Fiervilie prétendit quil avait aperçu à
travers une jalousie ma femme-de-cliambre
qui travaillait, et suggéra lui-même à
M. d'Ervins , comme une bonne plaisan-
terie j d'aller secrètement chez mad. de
"Vei non , et de donner un louis à son do-
mestique pour qu'il lui prêtât sa redingotte-
— Et vous ne fermerez pas votre porte à
M. de Fiervilie, dis-je à mad. de Yernon
avec indignation ! — Mon Dieu ! je vous
assure , me répondit-elle , qu'il ne se dou-
tait pas des conséquences de ce quil fai-
sait. — Et n'est-ce pas assez , lui dis-je ,
de cette existence sans but , de cette vie
sans devoirs, de ce cœur sans bonté, de
cette tête sans occupation ? n1 est— il pas le
fléau de la société qu'il examine sans re-
DELPHINE. 255
lâche , et trouble avec malignité ! — Ah \
dit mad. de Vernon , il faut être indul-
gente pour la vieillesse et l'oisiveté, mais
laissons cela pour nous occuper de vous}
— et me parlant alors de Léonce, elle vint
elle-même au-devant de la confiance que
je voulais avoir en elle.
Combien elle me parut noble et sensible
dans cet entretien} elle m'avoua que de-
puis long— temps elle m'avait devinée , mais
qu'elle avait voulu savoir si Léonce me
préférait réellement à sa fille , et qu'en
étant maintenant convaincue, elle ne fe-
rait rien pour s'opposer au sentiment qui
l'attachait à moi. Elle ne me cacha point
que la rupture de ce mariage lui était pé-
nible } elle exprima ses regrets pour sa
fille, avec la plus touchante vérité! Néan-
moins sa tendre amitié la ramenant bientôt
à ce qui me concernait, elle parut se con-
soler par l'espérance de mon bonheur. Je
n'avais point d'expressions assez vives pour
lui témoigner ma reconnaissance} je lui
confiai mes craintes sur l'éclat qui venait
de se passer ; je lui avouai que je redou-
tais l'impression qu'il pouvait iaire sur
2o6 DELPHINE.
Léonce. Elle m" écouta avec la plus grande
attention . et me dit après y avoir beau-
coup pensé: — Il faut me charger de lui
parler à son arrivée , avant qu'il ait appris
tout ce qu'on ne manquera pas de dire
contre vous. ïl sait que je m'entends mieux
qu'une autre à conjurer ces orages d'un
jour} je le tranquilliserai. — Quoi! lui
dis— je, vous me défendrez auprès de lui,
avec ce talent sans égal, que je vous ai vu
quelquefois : — En doutez-vous ? me ré-
pondit—elle. — Son accent me pénétra.
Je veux lui écrire, lui dis— je; vous lui
remetterezma lettre: — Pourquoi lui écrire,
reprit— elle ? vos chevaux sont prêts pour
partir \ la nuit est déjà venue 5 vous n'au-
riez pas le temps de raconter toute cette
histoire. — J'éprouve de la répugnance ,
lui répondis-je , à hazarder dans une lettre
le secret de mon amie } mais je manderai
seulement à Léonce que je vous ai tout
confié , qu'il peut tout savoir de vous ; et
s'il vous témoigne le désir de venir à Bel-
lerive, vous voudrez bien lui dire que je l'y
recevrai : — Oui , reprit-elle vivement }
c'est mieux comme cela7 vous avez raison»
DELPHINE. 207
Je pris la plume , et je sentis une sorte
de gêne en écrivant à Léonce en présence
de mad. de Vcrnon -, mon billet fat plus
court et plus froid crue je ne l'aurais vou-
lu} tel qu'il était, je le remis à mad. de
Vernon^ elle le lut attentivement, le ca-
cheta , et me dit qu'il était a merveille , et
que j y conservais la dignité qui me con-
venait. C'était à elle, ajouta-t-elle, à sup-
pléer à ce que je ne disais pas* elle me
rassura sur ce que je redoutais ; elle me
parut convaincue qu'elle me justifierait
entièrement auprès de Léonce 5 elle en
prit presque rengagement, et se plaisant
à me raconter ce quelle lui dirait, elle me
parla de moi sous cette forme indirecte,
avec tant de grâces , de charme et même
d'adresse , que je bénis le Ciel d'avoir eu
l'idée de lui confier ma défense. Non, il
n'existe point de femme au monde qui sa-
che faire valoir aussi habilement ceux
qu'elle aime. Elle seule connaît assez bien
le monde, pour rassurer Léonce sur 1 éclat
que peut avoir le funeste événement au-
quel mon nom es! mêlé. Un sentiment in-
domptable d'amour et de iiei té me rendrait
258 DELPHINE.
impossible de m'excuser auprès de lui , si
son premier mouvement ne m'était pas
favorable.
Je finis en recommandant à mad. de
Vernon de veiller sur la réputation de
Thérèse , de ne nommer que moi dans le
monde , de me livrer mille fois plutôt
qu'elle , et de raconter l'histoire du duel
telle que nous avions décidé qu'on la fe-
rait 5 elle me le promit } je l'embrassai ;
nous nous séparâmes } j'emmenai Thérèse
et sa fille , et nous arrivâmes à trois heures
du matin à Bellerive. Quel voyage ! quelle
journée ! ma chère Louise. J'enverrai cette
lettre à Paris demain, de peur que la nou-
velle de la mort de M. d'Ervins ne vous
arrive avant ma lettre , et ne vous effraie
pour moi.
Ce soir, pendant que l'infortunée Thé-
rèse avait désiré d'être seule , je me suis
promenée sur le bord de la rivière, j'ai
voulu me livrer au souvenir de Léonce }
mais je ne sais, une inquiétude que j'avais
de la peine à m'avouer, m'empêchait de
m'abandonner au charme de cette idée. Je
me rappelai quelques traits sévères de son
DELPHINE. 25g
caractère, ce qu'il en disait lui— morne dans
sa lettre à M. Barton. Ce n'était plus un
amant 5 c'était un juge que je croyais voir
dans Léonce; et des mouvemens dune
fierté douloureuse s'emparaient de mon
âme en pensant à lui. Enfin , me retraçant
tout ce que mad. de Yernon m'avait dit
pour me rassurer , je me suis répété qu'un
trait de bonté même indiscret ne pouvait
détruire les sentimens qu'il m'a témoignés,
et je suis rentrée chez moi plus tranquille.
Hélas ! Thérèse , l'infortunée Thérèse
est la seule à plaindre! combien vous vous
intéresserez à son malheur, bonne, ex-
cellente Louise , combien vous serez dis-
posée à me pardonner ce que j'ai fait pour
elle! Ce n'est pas vous qui seriez sévère 7
envers les éga remens même de la pitié.
2Ô0 DELPHINE,
LETTRE XXXIII.
Delphine à mademoiselle d* Albémar.
Bellerive , 9 juillet»
L) epuis trois jours , le croirez-vous , ma
chère Louise 7 je n ai pas reçu une seule
lettre de mad. de Yernon : je n'ai pas en-
tendu parler de Léonce ! peut-être n'est-il
pas encore revenu de Mondoville ! J'ai
reçu seulement une lettre de mad. d'Àr-
tenas . la tante de mad. de R. , qui me
mande que la mort de M. d'Ervins fait un
bruit horrible dans Paris , et que beaucoup
de uens me blâment : elle me demande de
l'instruire de la vérité des faits j pour qu'elle
puisse me défendre. Et que m'importe ce
qu'on dira de moi ? c'est l'opinion de
Léonce que je veux savoir.
J'avais envie daller à Paris pour parler
encore à mad. de Yernon } je ne puis aban-
donner Thérèse; elle a pris la fièvre avec
un délire violent : elle veut me voir à tous
les instans. Hier j'étais sortie de sa charn-
DELPHINE. 20 1
brc pendant quelques minutes \ elle me
demanda, et ne me trouvant point auprès
d'elle, elle tomba dans un accès de pleurs
qui me fit une peine profonde :; non, je
ne la quitterai point.
LETTRE XXXIV.
Delphine à mademoiselle cV sllbémar.
Bcllerive, 10 juillet.
Ce jour sVst encore passés.» nouvelles,
et cependant Léonce est arrivé : un de mes
^ens revenu ce soir de Paris a rencontré un
des siens. Je suis descendue vingt lois pen-
dant le jour dans mon avenue , regardant
si je ne voyais venir personne , reconnais-
sant de loin le facteur des lettres , courant
d'abord au-devant de lui , mais bientôt lui-
cée de inappuyer (outre un arbre pour
l'attendre $ les battemens de cœur qui me
saisissaient m'étaient la force de marcher.
J'ai épuisé toutes les informations que
Ton peut prendre sur les lettres, sur les
moyens d en recevoir : sur la possibilité
2Ô2 DELPHINE.
d'en perdre 5 je suis honteuse auprès de
mes gens de ces innombrables questions 7
je les ai cessées, n'en espérant plus rien.
Il est clair que mad. de Yernon n a pas
été contente de Léonce , puisqu'elle ne
m'a pas mandé à l'instant même ce qu'il
lui a dit} elle espère le ramener. Non, je
ne lui écrirai point} non, je n'entrerai
point avec lui dans aucune justification;
je n'irai point à Paris pour le prévenir ,
pour lui demander grâce} je peux avoir
eu tort selon son opinion , mais quand je
lui confie mes motifs, mais quand je sol-
licite presque mon pardon, par l'entremise
de mon amie } enfin , quand je suis seule
ici dans la douleur, auprès du lit dune
infortunée, qui succombe aux tourmens
du repentir et de l'amour, c'est à Léonce
à venir me chercher.
DELPHINE.
263
LETTRE XXXV.
Léonce à sa mère.
Paris, ce II juillet.
Je vous ai écrit, je crois, il y a quatre
jours , de Mondoville 9 ma chère mère, une
lettre que je désavoue entièrement} vous
aviez raison de choisir mademoiselle de
Yernon pour ma femme. Mad. de Vernon
m'a remis une lettre devons décisive, le
contrat est signé d'hier au soir , et cependant
je vis, vous ne pouvez rien désirer de plus.
J'avais abrégé mon séjour à Mondoville,
mais ce n'était pas dans ce but. A mon ar-
rivée j'apprends que M. de Serbellane a
tué M. d'Ervins à la suite d'une querelle
politique chez mad. d'Albémar ; tout Paris
retentit de cet éclat scandaleux; sur le
champ de bataille même M. de Serbellane
a nommé mad. d'Albémar , il était ren-
fermé chez elle depuis vingt-quatre heures;
elle m'avait dit qu'il était parti pour le Por-
tugal ; dans huit jours elle part pour Mont-
264 DELPHINE.
pellier, d'où elle se rendra à Lisbonne,
s'il n'est pas permis à M. de Serbellane de
revenir en France pour l'épouser. Elle-
même m'a écrit que mad. de \ ernon m'ap-
prendrait toute son histoire. Enfin de quoi
me plaindrais-je f elle est libre 5 son carac-
tère devait mètre connu • ne m'aviez-vous
pas dit, ma mère, qu'il ne s'accorderait
jamais avec le mien ? pardonnez-moi de
vous en avoir parlé; oubliez— la.
Je le sais, il ne m'est pas permis d'en
finir; l'existence que vous m'avez donnée
vous appartient; jJai éprouvé une émotion
assez forte de tout ceci, mais ce nest pas
en vain que votre sang m'a transmis le
courage et la fierté ; j'en aurai , je serai
dans deux jours l'époux de Matilde. Que
dira mad. d'Albémar alors , que pensera-
t— elle ? mais qu'importe ce qu'elle pensera ?
ma mère, vous serez obéie.
Le pauvre Barton s'est démis le bras en
tombant de cheval, il est obligé de rester
à Mondoville encore quelque temps ; il
s'est aussi comme moi cruellement trom-
pé, mais qu'en résulte-t-il pour lui ? rien.
Adieu ma mère.
DELPHINE. 265
LETTRE XXXVI.
Delphine à mademoiselle cV Albémar»
Bellerive, dans la nuit du 12 juillet.
Je n'ai plus rien à vous dire sur moi; au-
jourd'hui à six heures du soir -, mon sort
a fini 5 et à neuf, j'ai reçu la lettre qui rne
l'annonce. J'existe } je crois que je ne
mourrai pas • j'irai vous rejoindre dès que
mad. d'Ervins sera rétablie. II y a quelques
heures que je me suis crue très-mal, mais
c'est une des illusions de la douleur } souf-
frir ce n'est pas mourir, c'est vivre.
Lisez cette lettre } je suis parvenue à
vous la copier , mais il faut que j'en con-
serve l'original toujours sous mes yeux y
si je ne la voyais pas, je n'y croirais plus ;
'irais trouver Léonce, j'irais lui dire que
e l'aime encore} et de ma vie je ne dois
c voir, ni lui parler!
Tome Ltx i3
%66 DELPHINE.
Madame de Vernon à madame dAlbémar.
Ce io juillet.
La peine que je vais vous causer, ma
chère Delphine,, m'est extrêmement dou-
loureuse 3 j'ai remis votre billet à Léonce 7
je lui ai parlé avec la plus grande vivacité ,
mais il était déjà tellement prévenu par le
bruit qu'a fait cette malheureuse aventure 7
qu'il m'a été impossible de le ramener } il
prétend que vos caractères ne se convien-
nent point , que vous l'offenseriez sans
cesse dans ce qu'il a de plus cher au monde ,
le respect pour l'opinion , et que vous
vous rendriez malheureux mutuellement.
Il avait , d'ailleurs . reçu une lettre de sa
mère, qui s'opposait formellement à ce
qu'il vous épousât , et le sommait de rem-
plir ses engagemens avec ma fille.
J'ai voulu lui rendre à cet égard toute
sa liberté, mais il l'a refusée ; et comme
il était décidé à ne point s'unir avec vous,
il m'a paru naturel de revenir a nos anciens
projets ; le contrat de Matilde et de Léonce
DELPHINE. l6j
a donc été signé aujourd'hui , et après
demain, à six heures du soir, ils se marient.
Je voudrais vous voir avant cet instant si
solennel pour moi } venez demain à Paris f
et j'irai chez vous. Adieu 5 je suis bien af-
fectée de votre chagrin.
Sophie de Vernon.
Cette lettre , qui m'est parvenue par la
poste , devait , d'après la date , m'arriver
avant— hier : est— ce la fatalité , ou mad. de
Vernon voulait-elle s'épargner mes plain-
tes P Oh! j'en suis sûre, elle a froidement
servi ma cause } je me suis confiée dans
son amitié pour moi , et j'avais tort } son
affection pour sa fille a sans doute affaibli
toutes ses expressions en ma faveur. Mais
Léonce! juste Ciel! Léonce, devait— il
avoir besoin qu'on me défendit P La vérité
ne lui suffisait— elle pas P
Ce marin je m'éveillais aux espérances
des plus tendres affections du cœur } la
nature me semblait la morne ; je pensais 5
j'aimais, jYtais à moi } et il se préparait à>
conduire une autre femme à l'autel ! Il ne
me donnait pas même un regret ! Il me
%6& DELPHINE.
croyait indigne de son nom ! Je- voulais ce
soir même aller trouver Léonce, oui ,
l'époux de Matilde , lui demander la raison
de eetle cruauté , de ce mépris qui l'a-
vaient forcé de rompre nos liens j mais
quelle honte, grand Dieu! l'implorer ! lui ,
qui me croit dégradée dans l'opinion des
hommes! Ah! que je meure, mais que je
meure immobile à la place où j'ai reçu le
coup mortel.
Qu avais— je donc fait, cependant, qui
put inspirer à Léonce cette haine subite
contre moi? J'avais cédé à la pitié que
m inspirait l'amour de Thérèse : ne la
comprend-il donc pas , cette pitié ? Se
croit-il certain de n'en avoir jamais besoin ?
Ma condescendance peut être blâmée , je
le sais } mais pouvais-^je aimer comme j'ai-
mais Léonce , et n'avoir pas on cœur ac-
cessible à la compassion ? L'amour et la,
bonté ne viennent^ils pas de la même
source f
Non , ce ne sont pas les motifs de mon
action qu'il juge, c'est ce que les autres
en ont dit : c'est leur opinion qu il con-^-
sulte pour savoir ce quil doit penser de
DELPHINE. 260
•moi : jamais il ne m'aurait rendue heu-
reuse, jamais. Ah! qu'ai-je dit , Louise?
aucune femme sur la terre ne l'aurait été
fomme moi} je me serais conformée à son
caractère , je l'aurais consulté sur toutes
mes actions. Il m'aimait , j'en suis sûre !
-sans cet éclat cruel.... Ah ! Thérèse, vous
•nous avez perdues toutes les deux!
J'ai eu soin de lui cacher qu'elle était
U cause de mon désespoir.} elle est assez
malheureuse. Cependant elle n'a point à
8e plaindre de son amant , c'est le sort qui
les sépare. Mais Léonce, ce sort, c'est
ta volonté, cest toi Louise, est-il
sûr qu'ils sont mariés maintenant! qui
lésait, qui me le dira ? Sans doute, ils le
sont (]vi)\ih plusieurs heures; tout est ir-
révocable.
.Tirai pourtant à Paris demain , je nj
verrai personne, je ne verrai pas mad. de
Vernon. QuVt-elIe affaire de moi F mais
je saurai Pheuré, le lieu, les circonstan-
ces • je veux me représenter l'événement
Cjui sera désormais Tunique souvenir de
m-> vie: je veux d'puîrf\s douleurs que cette
«flttre^ d'autres pensées non moins déchi-
an O DELPHINE.
jantes, mais qui soulagent un peu ma tête:
elle est là devant moi , cette lettre , je la
regarde sans cesse comme si elle devait
«animer, et répondre à mes avides ques-
tions.
Louise, vous aviez raison de craindre
le monde pour votre malheureuse Del-
phine} voilà mon âme bouleversée} le
calme n'y rentrera plus, la tempête a
triomphé de moi. Yous qui m'aimez en-
core, il faut que vous me le pardonniez,
mais je crois que je ne peux plus vivre j j'ai
horreur de la société , et la solitude me
rend insensée :y il ny a plus de place sur la
terre où je puisse me reposer.
LETTRE XXXVII.
Delphine à mademoiselle d Albémar*
Paris , le l3 juillet à minuit.
.Louise, hier il n était pas marié, non il
ne Tétait pas encore ! Juste Ciel ! seule
maintenant, abandonnée de tout ce que
DELPHINE. 271
j'aimais, vous dirai- je ce que mon déses-
poir peut à peine me persuader encore !
Ecoutez — moi, si je me rappelle ce que
j'ai vu , ce que j'ai ressenti , ma raison
n est pas encore entièrement égarée.
Il me fut impossible de rester plus long-
temps à Belierive} l'inaction du corps,
quand l'àme est agitée, est un supplice
que la nature ne peut supporter} je mon-
tai en voiture, j'ordonnai qu'on me con-
duisit à Paris, sans aucun projet, sans au-
cune idée qu'il me lut possible de ma—
vouer } je sentais encore , non de l'espé-
rance, mais quelque cbose qui différait
cependant de l'impression qu'une nou-
velle certaine fait éprouver, A force de ré-
fléchir, mes idées s'étaient obscurcies et
j'étais parvenue à douter.
Je contemplais tous les objets dans le
chemin avec ce regard iixe 5 qui ne per-
met pas de rien distinguer: j'aperçus ce-
pendant un pauvre vieillard sur la route ;
je lis arrêter ma voiture pour lui donner
de l argent} ce mouvement n'appartenait
pointa la bienfaisance} il était inspire par
l'idée confuse qu'une action charitable
5T2 BELPHINE
détournerait de moi le malheur qui me
menaçait ; je frémis en découvrant quel-
ques restes d'espoir dans mon âme , en
sentant que je n étais pas encore au der-
nier terme de la douleur ; je tombai à ge-
noux dans ma voiture sans avoir la force
de prier j et j'arrivai dans une anxiété inex-
primable.
Antoine était chez moi ; >e n'osai lai
faire une question directe; mais je lui dis
sur mad. de Vernon , un mot qui devait
l'amener à me parler d'elle. — Sans doute ,
me répondit— il, madame vient ici pour as-
sister au mariage de mademoiselle Matilde
avec M. de Mondovilie : c'est à six heures,
à Sainte-Marie . près de Chaillot , à l'extré-
mité du faubourg, dans l'église du cou-
vent où mademoiselle de Vernon a été
élevée : il n est pas cinq heures. Madame
a bien le temps de faire sa toilette. — Oh !
Louise ! il n était pas encore son époux !
j'étais à cinquante pas de lui , je pouvais
aller me jeter en travers de la porte; et
sa voiture aurait passé sur mon cœur
avant que le mariage s'accomplît !
JNon, jamais une heure n'a fait naître
DELPHINE. 3j3
tant de pensées diverses, tant de projets
adoptes , rejetés «à l'instant ! je me suis
crue vingt lois décidée à tout hasarder
pour lui parler encore, avant qu'il eut
prononcé le serinent éternel; et vingt fois
la fierté , la timidité glacèrent mes ihou-
vemens, et renfermèrent en moi-même
la passion qui me consumait. Je médisais:
Léonce, que mon imprudence a détaché
de moi, que pensera-t-il d'une action in-
considérée ï Faut-il le voir marchera Tau-
tel après avoir foulé ma prière ! Cette ré-
flexion ni-an était, mais le souvenir des
jours où il m'avait aimée la combattait
bientôt avec lorce. Pendant ces incertitu-
des je voyais Thème s'écouler, et le temps
décidait pour moi de l'irrévocable des-
tinée.
Je ne sais par quel mouvement je pris
tout-à-coup imparti, dont Tidée me dota
d'abord quelque soulagement. Je résolus
d'aller moi-même, couverte d'un voile .
à cette église où ils devaient se marier, et
d'être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne
comprends pas encore quel était mon pro-
jet 5 je n'avais pas celui de m' opposer an
2"4 DELPHINE.
mariage , d'oser faire un tel scandale ; j'es-
pérais, je crois , que je mourrais} ou plu-
tôt, la reflexion ne me guidait pas : la
douleur me poursuivait 5 et je fuyais de-
vant elle.
Je sortis seule , et tellement enveloppée
d'un voile et d'un vêtement blanc , qu'on
ne me reconnut point à ma porte; je mar-
chais dans la rue rapidement, je ne sais
d'où me venait tant de force } mais il y
avait sans doute dans ma démarche quel-
que chose de convulsif, car je voyais ceux
qui passaient s'arrêter en me regardant 5
une agitation intérieure me soutenait, je
craignais de ne pas arriver à temps, j'étais
pressée de mon supplice , il me semblait
qu'en atteignant au plus haut degré de la
souffrance , quelque chose se briserait
dans ma tète ou dans mon cœur , et qu'a-
lors j'oublierais tout.
J'entrai dans l'église sans avoir repris
ma raison :; la fraîcheur du lieu me calma
pendant quelques instans ; il y avait très-
peu de monde , je pus choisir la place que
je voulais, et je m'assis derrière une co-
lonne qui me dérobait aux regards, mais
DELPHINE. tknS
cependant, hélas! nie permettait de tout
voir. J'aperçus quelques femmes âgées
dans le fond de l'église , qui priaient avec
recueillement } et comparant le calme de
leur situation avec la violence de la mienne,
je haïssais ma jeunesse qui donnait à mon
sang cette activité' de malheur.
Des instrumens de fête se firent enten-
dre en dehors de l'église } ils annonçaient
l1 arrivée de Léonce : les orgues bientôt
aussi la célébrèrent , et mon cœur seul mê-
lait le désespoir à tant de joie. Cette mu-
sique produisit sur mes sens un effet sur-
naturel } dans quelque lieu que j'enten-
disse l'air que Y on a joué , il serait pour
moi comme lin chant de mort. Je m'aban-
donnai en récoulant à des torrens de lar-
mes ; et cette ('motion profonde fut un
proi
secours du Ciel : j'éprouvai tout-à-coup un
mouvement d'exaltation qui soutint mon
âme abattue : la pensée de l'Etre-Siipréme
s'empara de moi 5 je sentis qu'elle me re-
levait à mes propres yeux. Non, me dis—
je à moi-même, je ne suis point coupable :
et lorsque tout bonheur m'est enlevé . le
refuge de ma conscience , le secours d'une
2^6 DELPHINE.
providence miséricordieuse me restera.
Je vivrai de larmes 5 mais aucun remords
ne pouvant s'y mêler, je ne verrai dans la
mort que le repos. Ah ! que j'ai besoin de
ce repos !
Je n avais pas encore ose lever les yeux;
mais quand les sons eurent cessé 3 cette
douleur déchirante qu'ils avaient un mo-
ment suspendue , me saisit de nouveau j
je vis Léonce à la clarté des flambieaux ,
pour la dernière fois sans doute je le vis!
il donnait la main à Matilde , elle était
belle , car elle était heureuse j et moi ,
mon visage couvert de pleurs ne pouvait
inspirer que de la pitié.
Léonce, est-ce encore une illusion de
mon cœur? Léonce me parut plongé dans
la tristesse 5 ses traits me semblaient alté-
rés , et ses regards erraient dans l'église 7
comme s il eût voulu éviter ceux de Ma-
tilde. Le prêtre commença ses exhortations
et lorsqu'il se tourna vers Léonce , pour
lui adresser des conseils sur le sentiment
qu'il devait à sa femme, Léonce soupira
profondément y et sa tète se baissa sur *a
poitrine.
DELPHINE. 277
Vous le dirai— je, un instant après je crus
le voir qui cherchait dans l'ombre ma
figure appuyée sur la colonne , et je pro-
nonçai dans mon ('parement ces mots d une
voix basse : — C'était à Delphine. Léonce ,
que cette affection était promise ; oui ,
Léonce la devait à Delphine ; elle n'a point
cessé de la mériter. — Il se troubla visible-
ment, quoiqu'il ne pût néentendre : roaiûfe
de Vei non se leva pour lui parler : elle se
mit entre lui et moi} il s'avança cependant
encore pour regarder la colonne:, son
ombre s'y peignit encore une (bis.
J'entendis la question solennelle qui
devait décider de moi , un frissonnement
glacé me saisit 5 je me penchai en avant,
j'étendis la main; mais bientôt épouvantée
de la sainteté du lien , du silence uni\ ersel ,
de l'éclat que ferait ma présence, je me
retirai par un dernier effort, et j'allai tom-
ber sans connaissance derrière la colonne.
Je ne sais ce qui s'est passé depuis : je n'ai
point entendu le oui fatal: le froid bien-
faisant, de la mort m'a sauvé cette angoisse.
A dix heures du soir, le gardien de l c-
glise, au moment où il allait la fermer,
278 BELPHINE.
s1est aperçu qu'une femme était étendue
sur le marbre 5 il m'a relevée 5 il m'a portée
à Fair 5 enfin , il m'a rendu cette fièvre
douloureuse qu'on appelle la vie : je me
suis fait conduire ciiez moi 5 j'ai trouvé mes
gens inquiets , et de quoi, juste Ciel? que
ne pleuraient— ils de me revoir !
Après trois heures dune immobilité stu-
plde. j ai retrouvé la force de vous écrire}
Louise, ma seule amie . rappelez-moi près
de vous } ils sont tous heureux ici , qifai-
je à faire daus ce pays de joie? Peut-être
les lieux que vous habitez ranimeront— ils
en moi les sentimens que j'y ai long-temps
éprouvés } une année ne peut-elle se re-
trancher de la vie? mais un jour, un seul
jour! Ah! c'est celui-là qui ne s'effacera
point.
DELPHINE. 2~C)
LETTRE XXXVIII.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 14 juillet.
Je vous ai mande ma résolution : sachez
à présent que je suis marie, oui, depuis
hier, à Ma tilde} je suis marie. Je vous ai
épargne tout ce que j'ai souffert : pourquoi
mêler à vos douleurs les inquiétudes de
l'amitié f Mais il faut cependant, si je ne
veux pasde\enir (bu , que je vous confie
une seule chose } et que dire/.-vous de moi
si ce secret impossible à garder , est une
apparition, un fantôme, une chimère î
"Voilà ce qu'est devenu votre misérable
ami , voilà dans quel état elle m'a jeté par
sa perfidie.
.le savais hier que madame d" Vlhémar
était à Bellerive, 91 occupant de son départ
pour Lisbonne; je le savais, hé bien, au
milieu de la cérémonie imposante , qui
pour jamais disposait de mon sort : dans
cette église, ou la fierté, le devoir, la volonté
280 DELPHINE.
de ma mère m'ont entraîné , j'ai cru voir ,
derrière unecolonnne, madame d'Albémar
couverte d'un voile blanc ; mais sa ligure
s'offrit à mes regards si pâle et si changée,
que c'est ainsi que son image devrait m ap-
paraître après sa mort. Plus je fixais les
yeux sur cette colonne , plus mon illusion
devenait forte, et je crus que mon nom et
le sien avaient été prononcés par sa voix.,
que j'entends souvent, il est vrai , quand je
suis seul.
Madame de Vernon s'approcha de moi, et
me rappela doucement à ce que je devais
à Matilde •, je ne levai pour prononcer le
serment irrévocable , à l'instant même je
vis cette même ombre s'avancer , étendre la
main, et mon trouble fut tel qu'un nuage
couvrit mes yeux. Je fis cependant un
nouvel effort pour examiner cette colonne ,
dont j'avais cru voir sortir limage persé-
cutrice de ma vie* mais je n'aperçus plus
rien , l'effet des lumières dans cette vaste
église , et mon imagination agitée avaient
sans doute créé cette chimère.
Mon silence et mon trouble , cependant,
embarrassaient Matilde :, je me hâtai de
DEIPHIK E. 28 l
dire oui ^ comme dans l'égarement d "un
rêve. Mon âme toute entière était ailleurs,
n'importe , le lien est serre , je suis l'époux
de Matilde ! quand il serait vrai que Del-
phine m'aurait aimé quelques instans , elle
a senti , je n'en puis douter, qu'après IV—
clat de son aventure , elle serait perdue si
elle n'épousait pas M. de Serbellane : mais
si je savais au moins qu elle m'a regretté :
indigne faiblesse! Delphine m'a trompé 7
la nature n'a plus rien de vrai.
Vous saurez une fois , si je puis raconter
ces derniers jours, sans tomber dans des
accès de rage et de douleur , vous saurez
une fois tout ce qui s'est passé. Mais ce
fantôme blanc , hier , qu'était— il ? Je le
vois encore Ah ! mon ami , quand vous
serez guéri , venez, j'ai plus besoin de vous
que dans les débiles jours de mon enfance;
ma raison est sans force , et je n'ai plus
d'un homme que la violence des passions.
FIN DU PREMIER VOLUME.
DELPHINE.
IMPRIMERIE DE CABUCHET ,
A BESANÇON.
*-***^^'*s%.'+S+S^*S*S*^S*^^S+**^^^^^^ <^/^ ^*l*
DELPHINE,
PAR MADAME
DE STAËL-IIOLSTEIN.
Un homme doit savoir braver l'opinion , une
femme s'y soumettre.
Mélanges de madame Neckrr.
QUATRIÈME ÉDITION , REVUE ET CORRIGÉE
TOME SECOND.
PARIS,
H* MCOLLE, À LA LIBRAIRIE STÉRÉOTYPE ?
XV t 3>B sunz, 1».° 12^
UDCCCXVUI:
DELPHINE.
LETTRE PREMIERE.
Mademoiselle cl Albcmar à Delphine.
Montpellier, 20 juillet 1790.
i\pRÈs avoir reçu votre lettre, j'ai passe
le jour entier dans les larmes , et je peux
à peine voir assez pour vous écrire, tant
mes yeux sont fatigués de pleurer. Ma
chère enfant, à quelles douleurs vous avez
été livrée! ah! que nétais-jc là pour ex-
primer ma haine contre les médians , et
pour consoler la bonté malheureuse ! Je
m'étais attachée à Léonce, je le regardais
déjà comme un époux, comme un ami
digne de vous } il a été capable d'une telle
cruauté} il a volontairement renoncé à la
Tome IL 1
2 DELPHINE.
plus aimable femme du monde , parce qu'il
avait à lui roprocher une faute, dont toutes
les vertus généreuses étaient la cause 5 une
faute, comme les anges en commettraient,
s'ils étaient témoins des faiblesses et des
souffrances des hommes.
Sans doute, mad. de Vernon n'a point
su vous défendre ; je vais plus loin , et je
la soupçonne d'avoir empoisonné faction
qu'elle était chargée de justifier } mais ce
n'est point une excuse pour Léonce. Celui
que vous aviez daigné préférer , devait— il
avoir besoin d'un guide pour vous juger ?
]NTon , il ne vous a jamais aimée, il faut
l'oublier et relever votre âme par le sen-
timent de ce que vous valez : ma chère
Delphine, la vie n'est jamais perdue à vingt
ans . la nature dans la j eunesse vient au
secours des douleurs , les forces morales
s'accroissent encore à cet âge , et ce n'est
que dans le déclin que sont les maux irré-
parables.
J'ose vous le conseiller , quittez pour
quelque temps le monde , et venez au-
près de moi } je l'entrevois confusément
ce monde, mais il me semble qu'il ne
DELPHINE. J
suffit pas de toutes les qualités du cœur et
de l'esprit pour y vivre en paix} il exige
une eertaine science qui n'est pas précisé—
se'ment condamnable, mais qui vous initie
cependant trop avant dans le secret du
vice 3 et dans la défiance que les hommes
doivent inspirer. Vous avez l'esprit le plus
e'tcndu , mais votre âme est trop jeune ,
trop prompte à se livrer : mettez votre sen-
sibilité sous l'abri de la solitude, fortifiez-
vous par la retraite, et retournez ensuite
dans la société: si vous y restiez mainte-
nant, vous ne guéririez point des peines
que vous avez éprouvées.
Venez goûter le calme , venez vous re-
poser par l'absence des objets pénibles , et
par la suspension momentanée de toute
e'motion nouvelle} ce tableau sans couleurs
na rien d'attirant, mais à la longue, une
situation monotone fait du bien 5 si les
consolations qu'il fait puiser en soi— même
ne sont pas rapides, leur ellct au moins est
durable.
Je ne vous parle point de mon affection ,
c'est avec timidité que je la rappelle, q nd
il s'agit des peines de l'amour; cependant
D E L P H I 5 E.
une fois , je l'espère , votre âme tendre
y trouvera peut— être encore quelque dou-
ceur.
LETTRE IL
Réponse de Delphine à mademoiselle
d'Albémar.
Bellerive, 26 juillet 1790.
Oui, j'irai vous rejoindre et pour tou-
jours* cependant, pourquoi dites— vous
qu'il ne m'a jamais aimëe? Je sais bien que
je n'ai plus d'avenir , mais il ne faut pas
m ôter le passe.
Au concert , au bal , la dernière fois
que je Fai vu, j'en suis sure, il m'aimait!
il y a maintenant douze jours que je ne
fais plus que repasser sur les mêmes sou-
venirs } je me suis rappelée des mots , des
Tegards , des accents dont je n'avais pas
assez joui, mais qui doivent me convaincre
de son affection. Il m'aimait, j'étais libre,
et il est l'époux d'une autre, ne croyez
DELPHINE.
5
pas que jamais ma pensée puisse soi tir de
ce cercle cruel 5 que les regrets tracent
autour de moi. Depuis le jour où j'aurais
du mourir , j'ai vécu seule , je n ai vu que
Thérèse, je n'ai point répondu aux lettres
de madame de Vernon , je lui ai fait dire
que je ne pouvais pas la voir 5 vous-même
vous ne m'auriez pas fait du bien.
Je saurai recouvrer quelque empire sur
moi— même, mais le bonheur ! voire raison
même vous dira qu'il n'en est plus pour
moi. Vous ne pensez pas que jamais je
puisse aimer un autre homme que Léonce}
ce charme irrésistible, qui m'avait inspiré
la première passion de ma vie , vous ne
pensez pas que jamais je puisse l'oublier.
Hé bien ! le sort d'une femme est fini quand
elle n'a pas épousé celui qu'elle aime : la
société n'a laissé dans la destinée des fem-
mes qu'un espoir , quand le lot est tiré et
qu'on a perdu , tout est dit : on essaie de
vains efforts , souvent même on dégrade
son caractère en se flattant de réparer un
irréparable malheur j mais cette inutile
lutte contre le sort, ne fait qu'agiter les
jours de la jeunesse , et dépouiller les der-
D DELPHINE.
nières années de ces souvenirs de vertu »
Tunique gloire de la vieillesse et du tom-
beau.
Que faut-il donc faire quand une cause 5
inconnue ou méritée , vous a ravi le bien
suprême j l'amour dans le mariage ? Que
faut-il donc faire quand vous êtes con-
damnée à ne jamais le connaître ? éteindre
ses sentimens , se rendre aride , comme
tant d'êtres qui disent qu'ils s'en trouvent
bien} étouffer ces élans de l'âme qui ap-
pellent le bonheur et se brisent contre la
nécessité *, j'y ai presque réussi, c'est aux
dépens de mes qualités , je le sais •, mais
qu'importe , pour qui maintenant les con-
serverais—je ?
Je suis moins tendre avec Thérèse, j'ai
quelque chose de contraint dans mes pa-
roles , dans mon air , qui m'inspire de la
déplaisance pour moi— même } ces défauts
me conviennent , Léonce ne in a-t-il pas
jugée indigue de lui , pourquoi ne lui don-
nerais-je pas raison ? Vous voulez que je
retourne vers vous 5 ma chère Louise ,
mais pourrez— vous me reconnaître ? J'ai
fait sur moi un travail , qui a singulière-
DELPHINE* 7
ment altéré ce que j'avais d'aimable ; ne
fallait-il pas roidir son âme pour sup-
porter ce que je souffre ! S'éveiller sans
espoir, traîner chaque minute d'un long
jour comme un fardeau pénible , ne plus
trouver d'intérêt ni de vie à aucune des
occupations habituelles , regarder la nature
sans plaisir, l'avenir sans projet} juste Ciel,
quelle destinée ! et si je me livre à ma dou-
leur, savez-vous quelle est l'idée. l'indigne
idée qui s'empare de moi ? le besoin d'une
explication avec Léonce.
Il me semble que je lui dirais des pa-
roles qui me vengeraient. ...mais à quoi
me servirait—il de me venger ? la fierté
seule peut me conserver quelques restes
de son estime. Cependant pou rra-l-il éviter
de me voir ? c'est à moi de m'y refuser 5 je
le dois, je le veux. Louise, ce qui m'a
perdue, c'est trop d'abandon dans le ca-
ractère } je me sens de l'admiration pour les
qualités, pour les défauts même qui pré-
servent de l'ascendant des antres. J'aime,
j'estime la froideur, le dédain, le ressen-
timent} Léonce verra si moi aussi je H€
puis pas lui ressembler que verra-t-il F
3 BELPHINE.
il ne me regarde plus , je m'agite et il est
en paix. Ma vie n'est de rien dans la sienne
il continue sa route et me laisse en arrière ,
après m' avoir vue tomber du char qui l'en-
traîne.
Vous me parlez de la retraite , j'ai le
monde en horreur, mais la solitude aussi
m'est pénible } dans le silence qui m'en-
vironne , je suis poursuivie par l'idée que
personne sur la terre ne s'intéresse à moi }
personne , ah ! pardonnez , c'est à Léonce
seul que je pensais } funeste sentiment !
qui dévaste le cœur, et n'y laisse plus sub-
sister aucune des affections douces qui le
remplissaient ! c'est pour vous , pour vous
seule , ma sœur , que j'essaie de vivre }
madame de Yernon que j'ai tant aimée, ne
m'est plus qu une pensée douloureuse } je
lui adresse , au fond de mon cœur , des
reproches pleins d'amertume, hélas ! peut-
être que Léonce seul les mérite 5 je veux
me préserver du premier tort des malheu-
reux j de l'injustice. Je recevrai madame
de Yernon , puisqu'elle veut me voir •
elle m'écrit que mon refus l'afflige , oh!
je ne veux pas l'affliger : peut-être , en
DELPHINE. g
la revoyant, reprendra i-je à son charme.
Je redemande un intérêt, un moment
agréable, comme on invoquerait les dons
les plus merveilleux de l'existence } il me
semble que cesser de souffrir est impos-
sible, et qu'il n'y a plus au monde que de
la douleur.
LETTRE III.
Delphine à mademoiselle fîAlhémar.
Ce 3o juillet.
J 'a i vu madame de Vernon, elle est venue
passer deux jours à Beilerive } je me pro-
menais seule sur ma terrasse . lorsque de
'4'
loin je l'ai aperçue } j'ai été saisie d'un
tel tremblement à sa vue , que je me suis
hâtée de m'asseoir pour ne pas tomber 3
mais cependant , comme elle approchait ,
un sentiment d'irritation et de fierté m'a
soutenue, et je me suis levée pour lui
cacher mon trouble.
Toute l'expression de son visage était
triste cl abattue } nous avons gardé l'une
IL 1*
10 DELPHINE.
et l'autre le silence j enfin elle Ta rompu -
en me disant que sa fille allait la quitter ,
et s'établir avec son mari clans une maison
séparée. — Ce projet n'était pas le vôtre ,
lui ai-je dit. — Non, répondit-elle, il dé-
range , et mon aisance de fortune , et l'es-
poir que j'avais d'être entourée de ma fa-
mille , mais qui peut prétendre au bon-
heur? — J'ai soupiré. — Tous avez fait
cependant, lui dis-je , avec amertume,
beaucoup de sacrifices à votre fille , elle ,
du moins , vous devrait de la reconnais-
sance. — Tous m'accusez , répondit-elle ,
après quelques momeas de réflexion , vous
m'accusez de vous avoir mal défendue au-
près de Léonce , je peux mériter ce re-
proche : cependant je vous l'assure , son
irritation ne pouvait être calmée ; vos en-
nemis l'avaient prévenu avant que je le
visse; le blâme que vous avez encouru,
avait particulièrement offensé son respect
pour l'opinion publique, et vos caractères
se convenaient si peu , que vous auriez été
très-malheureux ensemble. — Vous avais-
je chargé d'eu juger, lui dis-je, et n'aviez-
vous pas accepté , ou plutôt recherché le
DELPHINE. 1 i
devoir de me justifier ? — Et vous aussi -
s'écria-t-elle , vous voulez mabandonner ,
vous en avez plus le droit que ma fdle
et je me résigne à mon sort sans vouloir
lutter eontre lui. — Elle s'assit en finis-
sant ees mots, je la vis pâlir et trembler^
je l'avouerai , d'abord je n'en fus point
cmuc:y j'ai tant souffert depuis huit jours,
que mon Ame est devenue plus Ici me
contre la douleur des autres: cependant
lorsqu'elle versa des larmes , je me sentis
attendrie, je lui pris la main, je lui de-
mandai de se justifier , elle se tut et con-
tinua de pleurer.
C'était la première fois de ma vie que je
la voyais dans cet état, tous mes souvenirs
parlèrent pour elle dans mon cour. — Hé
bien! lui dis— je . hé bien S je puis vous
aimer assez pour vous pardonner le mal-
heur de ma vie, vous ne m'avez point
servie auprès de Léonce, iriàis eu
c'était à son cœur a plaider pour moi i
lui qui était l'objet de ma tendresse, lui
qui ne pouvait douter de mon amour, m.
savait-il pas ma meilleure e\< us< ( -
pendant, comment avez— vous pi
12 DELPHINE.
résoudre à précipiter ce mariage? n'aviez-
vous pas besoin de mon consentement
après l'aveu que je vous avais fait ? vous
étiez mère 5 mais n étais— je pas devenue
votre fille en vous confiant mon sort ? —
Oui ! s'écria-t-elle en soupirant , ma fille ,
et bien plus tendre que ma fille, je suis
coupable, je le suis. — Et sa pâleur'et l'al-
tération de ses traits devenaient à chaque
instant plus remarquables. Je ne pus ré-
sister à ce spectacle, et je me jetai dans ses
bras en lui disant : — Je vous pardonne }
si j'en meurs, souvenez-vous que je vous
ai pardonné. — Elle me regarda avec une
émotion extrême} elle eut presque le mou-
vement de se jeter à mes pieds 5 mais se
reprenant tout-à-coup elle se leva , et me
demanda la permission de se promener un
instant seule.
Je résolus , pendant qu'elle fut loin de
moi, de l'interroger sur tout ce qui se—
tait passé 5 quand elle revint , je le tentai :
cette conversation lui était pénible, et
j'étais sans cesse combattue entre l'intérêt
qui me faisait dévorer ses réponses , et le
sentiment de pitié qui me défendait d in—
DELPHINE. l3
sister. Si elle avait voulu se vanter et me
tromper, notre liaison était rompue 5 mais
elle me peignit, avec une telle vérité, les
nuances précises de son désir secret en
faveur de sa fille , et de son exactitude ,
cependant , à dire ce que j'avais exigé
d'elle , qu'elle exerça sur moi l'empire de
la vérité. Je la condamnais, mais je lai-
mais toujours , et comme ses manières
étaient restées naturelles , son charme
existait encore.
Elle m'avoua , avec confusion , qu'elle
avait en efïet pressé Léonce de conclure
son mariage avec sa fille; mais elle m'af-
firma que jamais il ne m'aurait épousée y
après féclat du duel de M. de Serbellane.
Il était convaincu, me dit-elle, que tout le
monde saurait un jour que j'avais réuni chez
moi une femme avec son amant, à l'insçu
de son mari , et que la mort de M. d Er-
vins en étant la suite, on ne me le pardon-
nerait jamais. Le prétexte dont on vou-
lait couvrir ce malheur, les opinions po-
litiques, lui déplaisait presque autant que
la vérité même. Enfin, mad. de Yeinon
ajouta que Léonce avait reçu une lettre
1 4 DELPHINE.
de sa mère la plus vive contre moi, et ne
cessa de me repéter que ma destinée eût
e'té très-malheureuse , avec deux person-
nes qui auraient traité la plupart de mes
qualités comme des défauts.
Je repoussai ces consolations pénibles ,
et je ne lui trouvais pas le droit de me
les donner. Je n1 aimais pas davantage ses
conseils répétés de fuir Léonce , et d'al-
ler passer quelque temps auprès de vous
jusques à ce qu'il partît pour l'Espagne ,
comme c'était son dessein 5 ces conseils
étaient d'accord avec mes résolutions }
mais je n avais pas rendu à mad. de Yernon
le pouvoir de me diriger* et c'était presque
malgré moi , que je me laissais captiver par
sa grâce et sa douceur.
Dans le cours de cette conversation , je
lui demandai une fois si Léonce n avait
pas imaginé que je m'intéressais trop vive-
ment à M. de Serbe! iane ; mais elle repoussa
bien facilement cette supposition , qui
m'aurait été plus douce. En effet, la ja-
lousie que M. de Serbeliane avait un mo-
ment inspirée à Léonce, nétait-elle pas
tout-à-iait détruite, par la confidence même
DELPHINE. l5
du secret de mad. d'Ervins? Non , Louise,
il ne reste aucune pensée sur laquelle mon
cœur puisse se reposer.
Madame de Vernon me parla ensuite de
matilde et de Léonce. — Il ne Parme pas,
me dit elle :; depuis leur mariage il la voit à
peine, mais elle lui convient mieux qu1 au-
cune autre, parce qu'elle ne fera jamais par-
ler d'elle, et que c'est ainsi que doit être la
femme d'un homme si sensible au moindre
blâme. Quand à Matilde, elle aimera Léonce
de toutes les puissances de son Ame- mais
elle a une telle confiance dans l'ascendant
du devoir, qu'elle ne forme pas un doute
sur l'affection de son mari pour elle: elle
n'observe rien, et passe la plus grande par-
tie de sa journée dans les pratiques de dé-
votion. Elle ne sera point ombrageuse en
jalousie^ mais si quelques circonstances
frappantes lui découvraient rattachement
de Léonce pour une autre femme, elle
serait aussi véhémente quelle est calme.
et la roideur même de son esprit et 1 "in-
flexibilité de ses principes, ne lui permet-
traient plus ni tolérance, ni repos. — Hélas
m'écriai— je , ce ne sera pas moi qui trou—
l6 DELPHINE.
blerai son bonheur :; Ton n'a rien à craindre
de moi, ne sais -je pas un être immolé,
anéanti : ali! Sophie, lui dis— je, deviez—
vous mais ne parlons plus ensemble de
Léonce, afin que je puisse goûter le seul
plaisir dont mon âme soit encore suscep-
tible , le charme de votre entretien.
Mad. de Yernon voulait voir mad. d'Er-
vins , elle s'y est refusée \ Thérèse ne se
montrant pas, pendant que mad. de Yernon
était à Bellerive , j'ai passé deux jours tête-
à-tête avec elle. Je l'avoue, le second jour,
j'éprouvai quelque soulagement} il y a dans
l'attrait que je ressens pour mad. de Yernon
à présent, quelque chose d'inexplicable:
elle ne m'inspire plus une estime parfaite ,
ma confiance n'est plus sans bornes , mais
sa grâce me captive } quand je la vois , je
m'en crois aimée, je suis moins oppressée
auprès d'elle, et je ne puis l'entendre quel-
ques heures, sans imaginer confusément
qu'elle m'a offert des consolations inatten-
dues. Hélas ! cette illusion a peu duré !
Quand mad. de Yernon a été partie , je me
suis retrouvée plusmal qu'avant son arrivée:
le bien qu'elle fait au cœur ny reste pas.
DELPHINE. I 7
Quel trouble je sens dans mon Ame ! mes
idées, mes sentimens sont bouleverses :
je ne sais pour quel but, ni dans quel es-
poir je dois me créer un esprit , une ma—
nière d'être nouvelle ! je flotte dans la plus
cruelle des incertitudes , entre ce que j'é-
tais , et ce que je veux devenir } la douleur ,
la douleur est tout ce qu'il y a de fixe en
moi : c'est elle qui me sert à me recon-
naître. Mes projets varient, mes desseins se
combattent} mon malheur reste le même]
je souffre, et je change de résolution pour
souifrir encore. Louise, faut-il vivre quand
on craint l'heure qui suit, le jour qui s'a-
vance, comme une succession de pensées
amères et déchirantes? si le temps ne me
soulage pas, tout n'est-il pas dit? Le secret
de la raison , c'est d'attendre } mais qui
attend en vain n'a plus qu'à mourir.
l8 DE1PHINE,
LETTRE IV.
Léonce à M, Barton,
Paris , ce 5 août.
Vous me demandez comment je passe
ma vie avec Matilde : ma vie! elle n'est
pas là. Je me promène seul tout le jour,
et Matilde ne s'en inquiète pas} pendant
ce temps elle va à la messe, elle voit son
évêque , ses religieuses , que sais-je ? elle
est bien. Quand je la retrouve, de la poli-
tesse et de la douceur lui paraissent du
sentiment 5 elle s'en contente , et cepen-
dant elle in aime. La fille de la personne
du monde qui a le plus de finesse dans
l'esprit, et de flexibilité dans le caractère,
marclie droit dans la ligne qu'elle s'est
tracée , sans apercevoir jamais rien de ce
qu'on ne lui dit pas. Tant mieux Je ne
la rendrai pas malheureuse. Et que m'im-
porte son esprit, puisque je ne veux jamais
lui communiquer mes pensées P
Nous avancerons l'un à côté de l'autre 5
DELPHINE. 19
dans cette route vers la tombe , que nous
devons faire ensemble 5 ce voyage sera si-
lencieux et sombre comme le but. Pour-
quoi s'en affliger ? Ln seul être au monde
changeait en pompe de bonheur, cette fête
de mort, que les hommes ont nommée le
mariage:, mais cet être était perfide, et un
abîme nous a séparés.
Mon ami, je voudrais venger M. d'Er-
vins 5 pourquoi M. de Serbellane existe-t-il
après avoir tue un homme P n'a-t-il tué que
ce d Ervins ? et moi , juste Ciel! est-ce que
je vis ? je ne suis pas content de 711a tête,
elle s'égare quelquefois • ce que j'éprouve
surtout, eest de la colère : une irritabi-
lité que vous aviez adoucie ne me laisse
plus de repos: je n'ai pas un sentiment
doux. Si je pense que je pourrais La ren-
contrer, je ne me plais qu'à lui parler avec
insulte: il n y a plus de bonté en moi:
mais qu'en (eiais-je ? ne disait-on pas que
Delphine était remarquable par la honte ?
je ne veux pas lui ressembler.
Tous les jours une circonstance nouvelle
accroît mon amertume; pétais étonné de
ce que le départ de mad. d Albeniar n'avait
20 DELPHINE.
pas encore eu lieu, je remarquais le séjour
de mad. d'Ervins chez elle, et j'avais fait
de ce séjour même une sorte d'excuse à sa
conduite:, je me disais qu'apparemment
elle n'avait point pris avec trop de chaleur
et d'éclat le parti de M. de Serbellane ,
puisque la femme de M. d'Ervins avait
choisi sa maison pour asile -, et , quoique
cette circonstance ne changeât rien aux
relations de mad. d'Albémar avec M. de
Serbellane , à ces vingt-quatre heures pas-
sées chez elle , misérable que je suis ! je
sentais mon ressentiment adouci : mais
hier, mon banquier, chez qui j'étais entré
pour je ne sais quelle affaire, reçut devant
moi, deux lettres de M. de Serbellane pour
mad. d'Albémar, et les lui adressa dans
l'instant même, en faisant une plaisanterie ,
sur ce qu'elle avait envoyé plusieurs fois
demander si ces lettres étaient arrivées. Je
n'apprenais rien par cet incident 5 eh bien !
j'en ai été comme fou tout le jour.
Que me demandez-vous encore? si Ma-
tilde et moi nous restons chez madame de
Vernon ? Matilde veut avoir un établisse-
ment séparé ; elle aime l'indépendance dans
DELPHINE. 21
les arrangemens domestiques, et d'ailleurs
la vie de sa mère n'est point d'accord avec
ses goûts. Mad. de Vernon se couche tard 7
aime le jeu , voit beaucoup de monde }
Matilde yeyit régler son temps d'après ses
principes de dévotion. Je la laisse libre de
de'terminer ce qui lui convient } comment,
dans Tètat où je suis, pourrais-je avoir la
moindre décision sur quelque objet que ce
soit? Je ne remarque rien, je ne sens la
différence de rien , j'ai une pensée qui me
dévore, et je fais des efforts pour la cacher j
voilà tout ce qui se passe en moi.
Il m'a paru cependant que mad. de Ver-
non était plus affectée du projet de sa fille ,
que je ne m'y serais attendu d'un caractère
aussi ferme que le sien } elle a prononcé
à demi— voix , et avec émotion , les mots
à" isolement et (Y oubli.; mais, reprenan t bien-
tôt les manières indifférentes dont elle sait
si bien couvrir ce qu'elle éprouve: — Faites
ce que vous voudrez , ma iille , a-t-elle
dit} il ne faut vivre ensemble que si Ton y
trouve réciproquement du bonheur. — Et
en Unissant ces mots , elle est sortie de la
chambre. Singulière femme ! Excepté un
22 DELPHINE.
seul et funeste jour, elle ne m'a jamais
parlé avec confiance , avec chaleur , sur au-
cun sujet- mais, ce jour— là , elle exerça
sur moi un ascendant inconcevable.
Ah ! quels mou\ emens de fureur et d'hu-
miliation , ce qu'elle m'a dit ne m'a-t-il pas
fait éprouver! Ne me demandez jamais de
vous en parler} je ne le puis. Je veux aller
en Espagne voir ma mère , m'éloigner
d'ici} je l'ai annoncé à Matilde} je pars
dans un mois, plutôt peut-être, quand je
serai sur de ne pas rencontrer mad. d'Al-
bémar sur la route.
I n homme de mes amis m'a assuré que
mad. de Vernon avait beaucoup de dettes,
cela se peut} la précipitation avec laquelle
j'ai tout signé , ne m'a permis de rien exa-
miner. Si mad. de Vernon a des dettes, il
est du devoir de sa fille de les payer} ce
mariage avec Ma tilde me ruinera peut-être
entièrement} eh bien! celte idée me satis-
fait} mad. d'Albémar aura jeté sur moi tous
les genres d'adversités } elle ne croira pas
du moins qu'en m' unissant à une autre , je
me sois ménagé pour le reste de ma vie
aucune jouissance, ni même aucun repos.
DELPHINE.
Elle ne croira pas Mais insensé que
je suis, s'occupe-t-elle de moi? N'écrit-^
elle pas à M. de Serbellane? ne reçoit-elle
pas de ses lettres ? ne doit-elle pas le re-
joindre ? Ah ! que je souffre. Adieu.
LETTRE V.
Delphine à mademoiselle cVAlbémar.
Bellerive, ce 4 août
.Depuis que j'existe, vous le savez, ma
sœur , Tidce d'un Dieu puissant et miséri-
cordieux ne m'a jamais abandonnée} néan-
moins dans mon désespoir je n'en avais tiré
aucun secours : le sentiment amer de Tin-
justice que j'avais éprouvée , s'était mêlé
aux peines de mon cœur, et je me refu-
sais aux émotions douces , qui peuvent
seules rendre aux idées religieuses tout leur
empire } hier je passai quelques instans plus
calmes , en cessant de lutter contre mon
caractère naturel.
Je descendis vers le soir dans mon jar-
din , et je méditai pendant quelque temps,
^4 DELPHINE.
avec assez d'austérité , sur la destinée des
âmes sensibles au milieu du monde. Je
cherchais à repousser F attendrissement que
me causait l'image de Léonce, je voulais le
confondre avec les hommes injustes et
cruels j avides de déchirer le cœur qui se
livre à leurs coups. J'essayais d'étouffer les
sentimens jeunes et tendres, dont j'ai
goûté le charme depuis mon enfance. La
vie, me disais-je , est une œuvre qui de-
mande du courage et de la raison. Au som-
met des montagnes , à l'extrémité de Fho—
rison, la pensée cherche un avenir, un
autre monde, où F âme puisse se reposer,
où la bonté jouisse d'elle— même, où l'a-
mour entiu ne se change jamais en soup-
çons amers, en ressentimens douloureux :
mais dans la réalité, dans cette existence
positive qui nous presse de toutes parts ,
il faut, pour conserver la dignité de sa con-
duite , la Fierté de son caractère , réprimer
F entraînement de la confiance et de Faf-
feetion, irriter son cœur lorsqu'on le sent
trop faible , et contenir , dans son sein , les
qualités malheureuses qui font dépendre
tout le bonheur des sentimens qu on inspire.
DELPHINE. 25
Je me ferai , disais-je enGore , une desti-
née fixe , uniforme , inaccessible aux jouis-
sances comme à la douleur 5 les jours qui
me sont comptes , seront remplis seule-
ment par mes devoirs. Je tacherai surtout
de me défendre de cette rêverie funeste qui
replonge fâme dans le vague des espé-
rances et des regrets • en s y livrant . on
éprouve une sensation d'abord si douce ,
et ensuite si cruelle • on se croit attiré par
une puissance surnaturelle , elle vous fait
pressentir le bonheur à travers un nuaee,
mais ce nuage s eclaircit par degrés . et
découvre enfin un abîme où vous aviez
cru voir une route indéfinie de vertus et
de félicités.
Oui, me répétais-je, j'étoufferai en moi
tout ce qui me distinguait pami les fem-
mes, pensées naturelles, mouvemens pas-
sionnés, élans généreux de l'enthousiasme*
mais j'éviterai la douleur, la redoutable
douleur. Mon existence sera toute entière
concentrée dans ma raison , et je traver-
serai la vie, ainsi armée contre moi-même
et «outre les autres
Sans interrompre ces réflexions , je me
Tome IL 3
26 DELPHINE.
levai , et je marchai d'un pas pins ferme ,
me confiant davantage dans ma force. Je
m'arrêtai près des orangers que vous m'a-
vez envoye's de Provence } leurs parfums
délicieux me rappelèrent le pays de ma
naissance , où ces arbres du midi croissent
abondamment au milieu de nos jardins.
Dans cet instant , un de ces orgues que j'ai
si souvent entendus dans le Languedoc,
passa sur le chemin, et joua des airs qui
m'ont fait danser quand j'étais enfant. Je
voulais m* éloigner , un charme irrésistible
me retint} je me retraçai tous les souvenirs
de mes premières années , votre affection
pour moi , la bienveillante protection dont
votre frère cherchait à m'environner , la
douce idée que je me faisais , dans ce
temps , de mon sort et de la société ; com-
bien j'étais convaincue qu'il suffisait d'être
aimable et bonne , pour que tous les cœurs
s'ouvrissent à votre aspect , et que les rap-
ports du monde ne fussent plus qu'un
échange continuel de reconnaissance et
d'affection. Hélas ! en comparant ces déli-
cieuses illusions avec la disposition actuelle
de mon âme , j 'éprouvai des convulsions de
DELPHINE. 27
larmes ? je me jetai sur la terre avec des
sanglots qui semblaient devoir mYtoufFer :
j'aurais voulu que cette terre m'ouvrît son
repos éternel.
En me relevant j'aperçus les étoiles
brillantes , le ciel si calme et si beau. —
O Dieu ! m'écriai-je , vous êtes là , dans ce
sublime séjour, si clique de la toute-puis-
sance et de la souveraine bonté! les souf-
frances d'un seul être se perdent-elles dans
celte immensité? ou votre regard paternel
se fixe— t— il sur elles pour les soulager el
les l'aire servir à la veru iJ Non ? vous n'êtes
point indifférent à la douleur, c'est elle
qui contient tout le secret de l'univers j
secourez-moi 5 grand Dieu , secourez-moi.
Ali! pour avoir aimé, je n'ai pas mérite
d'être oubliée de vous! Aucun être, dans
le petit nombre d'années que j'ai passées
sur cette terre , aucun être n'a souffert par
moi, vous n'avez entendu aucune plainte
qui fut causée par mon existence, j'ai été
jusqu'à ce jour une créature innocente 7
pourquoi donc me livrez-vous à des tour-
mens si cruels ? Ma Louise , en pro-
nonçant ces mots , j'avais pitié de moi—
28 DELPHINE.
même : ce sentiment a quelque douceur.
Un secours plus efficace pénétra dans
mon cœur, je me blâmai d'avoir tardé si
long-temps à recourir à la prière 5 je re-
poussai le système que je m'étais fait de
froideur et d'insensibilité } ce que je crai-
gnais, c'était l'amour , c'était la faiblesse ,
qui m'inspirait quelquefois le désir d'aller
vers Léonce, de me justifier moi-même à
ses yeux , de braver, pour lui parler, tous
les devoirs, tous les sentimens délicats. Je
trouvai bien plus de ressource contre ces
indignes mouvemens , dans l'élévation de
mon àme vers son Dieu , dans les promesses
que je lui fis de rester fidelle à la morale ,
et je revins chez moi plus satisfaite de
mes résolutions.
Depuis , je me suis occupée de Thérèse,
il y avait quelques jours que je ne l'avais
vue 5 elle passe presque toutes ses heures
seule avec un prêtre vénérable qui a pris
beaucoup d'ascendant sur elle 5 son dessein
est d'aller à Bordeaux pour arranger ses
affaires , lorsqu'elle se croira sûre de n'a-
voir rien à craindre de la famille de son
jnari. Gemme nous causions ensemble , je
D E L T H I N E. 29
reçus des lettres de M. de Serbellane que
mon banquier m'envoyait, parce que c'est
sous mon nom qu'il écrit à Thérèse} je les
lui remis , elle pleura beaucoup en les li-
sant et me dit : — Il m'est permis de les
recevoir encore , mais dans quelques mois
je ne le pourrai plus. — Je voulais qu'elle
s'expliquât davantage , elle s'y refusa : je
n'osai pas insister. J'ignore par quelles pra-
tiques , par quelles pénitences elle essaie
de se consoler 5 sans partager ses opinions ,
je n'ai point cherché jusqu'à ce jour à les
combattre 5 qui sait , Louise , s'il n'y a pas
des malheurs pour lesquels toutes les idées
raisonnables sont insuffisantes ?
LETTRE VI.
Delphine <i mademoiselle tï Albémar.
B,?llcrive, ce 6 août.
J e me croyais mieux , ma sœur , la der-
nière ibis que je vous ai écrit} ajourdhui
les circonstances les plus simples , telles
qu'il en naîtra chaque jour de semblables,
3o
DELPHINE.
ont rempli mon âme d'amertume : îe fond
triste et sombre sur lequel repose ma des-
tinée . ne peut varier , et cependant ma dou-
leur se renouvelle sous mille formes ,, et
chacune d'elles exige un nouveau combat
pour en triompher. Oh î qui pourrait sup-
porter long-temps l'existence à ce prix ?
Ce matin un de mes gens m'a apporté
de Paris des lettres assez insignifiantes ? et
la liste des personnes qui sont venues me
voir pendant mon absence : je regar fiais
avec distraction ces détails de la société
qui m'intéressent si peu maintenant , lors-
qu'une lettre imprimée que je n'avais point
remarquée, attira mon attention:, je l'ouvris
et j'y vis ces mots : M. Léonce de Mon-
doville a Tlioueurde vous faire part de son
mariage avec mademoiselle de Vemon.\*z
mal que m'a fait cette vaine formalité est
insensé .; mais tout n'est-il pas folie dans
les sensations des malheureux F J'ai été in-
dignée contre Léonce 5 il me semblait qu'il
aurait du veiller à ce qu'on ne suivit pas
l'usage envers moi . je trouvais de l'insulte
dans cet envoi d'une annonce à ma porte 3
comme s'il avait oublié que c'était une sen-
}> T. L P H 1 N F. 01
tence de mort qu'il in1 adressait ainsi, par
forme de circulaire 5 sans daigner y joindre
je ne sais quel mot de douceur ou de pitié.
Je passai la matinée entière dans un senti-
ment d'irritation inexprimable. Le eroiriez-
vous ':' je commençai vingt lettres à Léonce
pour m'abandonner à peindre ce qui m'op-
pressait ; mais je savais en les écrivant que
je les brûlerais toutes , soyez-en sûre 5 je
le savais. Je ne puis répondre des mon-
vemens qui m'agitent, mais quand il s'a-
gira des actions , ne doutez pas de moi.
Ce jour si péniblement commencé me
réservait encore des impressions plus cruel-
les : mad. de Vernon vint me demander à
dîner 5 une demi-heure après son arrivée,
comme j'étais appuyée sur ma fenêtre , je
vis dans mon avenue cette voiture bleue
de Léonce qui m'était si bien connue } un
tremblement affreux me saisit, je crus qu'il
venait avec sa femme accomplir encore son
barbare cérémonial ; j'étais dans un étal d'a-
gitation inexprimable , je regardai mad. de
Vernon , et ma pâleur L'effraya tellement ,
qu'elle avança rapidement vers moi pour
me soutenir } elle aperçut alors cette voi—
DELPHINE,
ture que je regardais fixement sans pou-
voir en détourner les veux : — C est ma
fille seule , me dit— elle promptement , il
n'y sera pas , j'en suis sure , il ne viendrait
pas chez vous. — Ces mots produisirent
sur moi les impressions les plus diverses ,
je respirai de ce qu'il ne menait pas. L'at-
tente d'une si douloureuse émotion me fai-
sait éprouver une terreur insupportable}
mais je fus couverte de rougenr , en me
répétant les paroles de mad. de Vernon : Il
ne viendrait pas chez vous. Elle sait donc
qu'il me croit indigne de sa présence , ou
qu'il a pitié de ma faiblesse , de l'amour
qu'il me croit encore pour lui. Àh ! si je
3e voyais . combien je serais calme , flère ,
dédaigneuse ! Pendant que je cherchais à
reprendre quelque force, les deux battans
de mon salon s'ouvrirent, et l'on annonça
mad, de Mondo ville.
Louise, c'est ainsi que l'heureuse Del-
phine se tut appelée . si Thérèse. . . . Ah !
ce n'est pas Thérèse } c'est lui , c'est lui
seul ! A l'abri de ce nom de Mondoville ,
si doux , si harmonieux quand il présageait
»a présence , à l'abri de ce nom, Matilde
DELPHINE; 33
s'avançait avec fierté , avec confiance , et
moi qu'il en a dépouillée , je n'osais lever
les regards sur elle, je pouvais à peine me
soutenir. Elle m'aborda fort simplement ,
et ne me parut pas avoir la moindre idée
des motifs de mon absence } elle attribua
tout à mes soins pour mad. d'Ervins , et
me parut avoir gagné depuis qu'elle passait
sa vie avec Léonce. Je ne suis pas la rose ,
dit un poëte oriental, mais j 'ail habité avec
elle. Dieu ! que deviendrai— je 5 moi con-
damnée à ne plus le revoir !
Une fois , dans la conversation , il me
sembla que Matilde avait pris un geste, un
mot familier à Léonce , mon sang s'arrêta
tout-à-coup à ce souvenir si doux en lui-
même , si amer quand c'était Matilde qui
me le retraçait. In des gens de Léonce ser-
vait Matilde à table, tous ces détails de la
vie intime me faisaient mai. Si je restais
ici , j'éprouverais à chaque instant une dou-
leur nouvelle. Voir sans cesse Matilde ,
sentir son bonheur goutte à goutte : non 7
je ne le puis. Quand il fallait m'adresser à
elle , lui offrir ce qui se trouvait sur la table,
j'évitais de lui donner aucun nom : mad. de
IL \*
34 DELPHINE.
Vernon l'appelait souvent mad. de Mon—
dovilîe, et chaque fois je tressaillais.
Je m'aperçus aisément que mad. de
Vernon était blessée contre sa fille , mais
je gardais le silence sur tout ce qui pou-
vait amener une conversation animée } à
peine pouvais-je articuler les mots les plus
insignifians sans me trahir. Enfin, après le
dîner , mad. de Vernon demanda à Matilde
quand son nouvel appartement serait prêt.
— Dans six jours, répondit Matilde 5 et se
retournant vers moi , elle me dit : Je vois
bien que cet arrangement déplaît à ma mère,
mais je vous en fais juge, ma cousine , n'est-
il pas convenable que nous vivions dans des
maisons séparées P nos goûts et nos opinions
diffèrent extrêmement 5 ma mère aime le
!*eu j elle passe une partie de la nuit au mi-
ieu du monde , la solitude me convient ,
et nous serons beaucoup plus heureuses
toutes les deux , en nous voyant souvent ,
mais en n habitant pas sous le même toit.
— Finissons-en sur ce sujet , lui dit mad. de
Vernon assez vivement, j'aurais modifié mes
habitudes avec plaisir , je les aurais même
sacrifiées , si je m'étais crue nécessaire à
DELPHINE. 35
votre bonheur ; quant à vos opinions, puis-
que c'est moi qui ai dirigé votre éducation ,
il ny a pas apparence que je ne sache pas
ménager une manière de penser que j'ai
voulu vous inspirer 5 mais vous parlez de
goûts , d'habitudes , et jamais d'affections ,
celle que vous avez pour moi , en effet , a
bien peu d'ascendant sur votre vie } n'en
parlons plus, j'avais encore une illusion,
vous venez de me prouver qu'il suflit d'en
avoir une, quelque aride que soit d'ailleurs-
la vie, pour éprouver de la douleur. —
M itilde rougit, je serrai la main de mad. de
Vernon , et nous gardâmes toutes les trois le
silence pendant quelques minutes: enfin
mad. de Vernon le rompit, en demandant
à Matilde si elle avait été voir sa cousine
mad. de Lebensei. — Je ne pense pas assu-
re'ment, répondit Malilde, que vous exi-
giez de moi d'aller voir une femme qui s'est
remariée, pendant que son premier mari
vivait encore 5 un pareil scandale ne sera
jamais autorisé par ma présence. — mais
son premier mari était étrange! et protes-
tant, lui répondit mad. de Vernon, elle a
fait divorce avec lui selon les lois de son
36 DELPHINE.
pays. — Et sa religion, à elle-même, reprît
Matilde , la comptez-vous pour rien ? Elle
est catholique, pouvait-elle se croire libre
quand sa religion ne le permettait pas? —
Vous savez, reprit mad. de Yernon , que
son premier mari était un homme très-mé-
prisabîe 5 qu'elle aime le second depuis six
ans : qu'il lui a rendu des services géné-
reux. — Je ne m'attendais pas, je l'avoue,
interrompit Matilde, que ma mère justi—
fierait la conduite de mad. de Lebensei. —
Je ne sais si je la justifie , répondit mad. de
Yernon , mais quand mad. de Lebensei
aurait commis une faute , la charité chré-
tienne commanderait l'indulgence envers
elle. — La charité eh rétienne , répondit
Matilde , est toujours accessible au repen-
tir ] mais quand on persiste dans le crime ,
elle ordonne au moins de s'éloigner des
coupables. — Et vous voudriez , ma fille ,
que mad. de Lebensei quittât maintenant
M. de Lebensei? — Oui , je le voudrais,
s'écria Matide , car il n'est point , car il ne
peut être son mari. On dit de plus, que c'est
un homme dont les opinions politiques et
religieuses ne valent rien \ mais je ne m'en
DELPHINE. 3*7
mêle point, il est protestant, il est tout
simple que sa morale soit fort relâchée. Il
n'en est pas de même de mad. de Lcbensei7
elle est catholique, elle est ma parente: je
vous le répète , ma conscience ne me per-
met pas de la voir. — Fie bien, j'irai seule
chez elle, répondit mad. de Yernon. — Je
vous y accompagnerai, ma chère tante,
lui dis-je, si vous le permettez. — Aimable
Delphine, s'écria mad. de Yernon en sou-
pirant , eh bien ! nous irons ensemble} elle
demeure à deux lieues de chez vous, elle
passe sa vie dans la retraite, elle sait com-
bien sa conduite a été, non-seulement blâ-
mée, mais calomniée, elle ne veut point
s'exposer à la société qui est très*-mal pour
elle. — Dites-lui bien, reprit Matilde avec
assez de vivacité, que ce n'est point ce
qu'on peut dire d'elle qui m'empêche daller
la voir^ je ne suis point soumise à l'opinion,
et personne ne saurait la braver plus volon-
tiers que moi , si le moindre de mes devoirs
y était intéressé- au premier signe de re-
pentir que donnera mad. de Lebensei , je
volerai auprès d'elle, et je la servirai de
tout mon pouN oir. — Matilde , m'écriai-je
33 BELPHINE.
involontairement , Ma tilde , croyez-vous
qu'on se repente d'avoir épousé ce qu'on
aime ? — A peine ces mots m'étaient-ils
échappés, que je craignis d'avoir attiré son
attention sur le sentiment qui me les avait
inspirés: mais je me trompais, elle ne vit
dans ces paroles qu'une opinion qui lui
parut immorale 5 et la combattit dans ce
sens. Je me tus , elle et sa mère repartirent
pour Paris, et je vis ainsi finir une con-
trainte douloureuse. Mais que de senti-
mens amers se sont ranimés dans mon
cœur! Quelle conduite que celle de Léonce 1
Il ne me fait pas dire un mot, il ne veut pas
me voir , il m'accable de mépris!.... Louise,
j'ai écrit ce mot , malgré ce qu'il m'en a
coûté, j'ai pu l'écrire! car c'est de toute
la hauteur de mon âme que je considère
l'injustice même de Léonce. Je voudrais
cependant, je voudrais au prix de ma mi-
sérable vie , qu'il me fut possible de le ren-
contrer encore une fois par hasard , sans
qu'il pût me soupçonner de l'avoir recher-
ché. Je saurais alors, soyez-en sûre, je sau-
rais reconquérir son estime j je m'enor-
gueillis à cette idée , je l'aime peut-être
DELPHINE. 39
encore^ mais ce qui m'est nécessaire sur-
tout, c'est qu'il me rende cette considé-
ration à laquelle il a sacrifie' son bonheur,
oui son bonheur Je valais mieux pour
lui que Matilde. Se peut-il qu'un mouve-
ment de regret ne lui inspire pas le be-
soin de me parler! Louise, ne condamnez
pas celle que vous avez élevée 5 ce sou-
hait, le Ciel m'en est témoin, je ne le
forme point pour me livrer aux senti mens
les plus criminels. Mais je voudrais du
moins refuser de le voir, qu'il le sût, qu'il
en souffrît un moment, et qu'il cessât de
me croire le plus faible des êtres , le plus
indigne de son inflexible caractère. Louise ,
j'éprouve les douleurs les plus poignantes,
et celles que je confie, et celles qui me
font mal à développer î Pardonnez-moi si
j'y succombe j c'est pour vous seule que je
vis encore.
40 DELPHINE.
LETTRE VIL
Delphine à mademoiselle cTAlbémar.
Bellerive, ce 8 août.
IN e puis-je donc faire un pas qui ne re-
nouvelle plus cruellement encore les cha-
grins que je ressens ? pourquoi ma— t— on
conduite chez mad. de Lebensei ? Elle est
heureuse par le mariage} elle Test parce
que son mari a su braver l'opinion, parce
qu'il a méprisé les vains discours du mon-
de , et qu'à cet égard il est en tout Top-
posé de Léonce. Mad. de Lebensei est heu-
reuse , et je l'aurais été bien plus qu'elle,
car son caractère ne la met point entière-
ment au-dessus du blâme 5 son cœur est
bien loin d'aimer comme le mien 5 et quel
homme, en effet, pourrait inspirer à per-
sonne ce que j'éprouve pour Léonce ?
Mad. de "Vernoii vint me prendre hier
pour aller à Cernay, comme nous en étions
convenues. En arrivant nous apprîmes que
M. de Lebensei était absent. Mad. de Le—
DELPHINE. 4 l
bensei , en nous voyant, fut émue; elle
cherchait à le cacher, mais il était aisé de
démêler cependant qu'une visite de ses
parens était un événement pour elle , dans
la proscription sociale où elle vivait. Vous
avez connu mad. de Lebensei à Montpel-
lier^ elle a près de trente ans} sa figure,
calme et régulière, est toujours restée la
même. Nous parlâmes quelque temps sur
tous les sujets convenus dans le monde ,
pour éviter de se connaître et de se pé-
nétrer : cette manière de causer n'inté-
ressait point une personne qui , comme
mad. de Lebensei , passe sa vie dans la
retraite } néanmoins elle craignait de s'ap-
procher la première d'aucun sujet qui pût
nous engager à lui parler de sa situation.
J'essayai de nommer quelques personnes
de sa connaissance ; il me parut, parce
qu'elle m'en dit, qu'elle ne les voyait plus}
je remarquai bien qu'elle souffrait d'en
avoir été abandonnée, mais je ne m'en
aperçus qu'à la fierté même avec laquelle
elle repoussait tout ce qui pouvait ressem-
bler à une tentative pour se justifier, ou à
des eiïbrts pour se rapprocher du monde.
4^ DELPHINE.
Elle veut briser ce qu' elle pourrait con-
server encore de liens avec la société , non
par indifférence, mais pour n'avoir pins
aucune communication avec ce qui lui fait
mal.
Mad. de Lebensei a pris tellement l'ha-
bitude de se contenir en présence des au-
tres, qu'il était difficile de l'amener à nous
parler avec confiance. Cependant comme
mad. de Yernon lui faisait quelques ex-
cuses polies sur l'absence de sa fille, il lui
échappa de dire : — Vous avez la bonté de
me cacher , madame , la véritable raison
de cette absence; mad. de Mondoviîîe ne
veut pas me voir depuis que j'ai épousé
M. de Lebensei. — Mad. de Yernon sourit
doucement, je rougis, et mad. de Leben-
sei continua : — Vous, madame, dit-elle
en s'adressant à mad. de Yernon, vous,
qui m'avez connue dans mon enfance , et
qui avez été l'amie de ma famille , je vous
remercie d'être venue me trouver dans
cette circonstance, je remercie mad. d'Àl-
bémar de vous avoir accompagnée ici; jo
ne cherche pas le inonde • je ne veux pas
lui donner le droit de troubler mon bon-
DELPHINE. 43
beur intérieur } mais une marque de bien-
veillance m'est singulièrement précirusr ,
et je sais la sentir. — Ses yeux se rempli-
rent alors de larmes} eu se levant pour
nous les dérober, elle nous mena voir son
jardin et le reste de sa maison.
L'un et l'autre était arrangé avec soin?
goût et simplicité ; c'était un établissement
pour la vie, rien n'y était néglige : tout
rappelait le temps qu'on avait déjà passé
dans cette demeure, et celui plus long en-
core qu'on se proposait d'y rester. Mad.
de Lebensei me parut une femme d'un es-
prit sage sans rien de brillant , éclairée ,
raisonnable plutôt qu'exaltée. Je ne con-
cevais pas bien comment, avec un tel ca-
ractère*; sa conduite avait été celle d une
personne passionnée, et j'avais un grand
désir de l'apprendre d'elle: mais mad. de
\ (Tiion ne m'aidait point à l'y engager: elle
était triste et rêveuse , et ne se mêlait
point à la conversation.
En parcourant les jardins de mad. de
Lebensei , je découvris, dans un bois re-
tiré , un autel élevé sur quelques marches
de gazon ^ j'y lus ces mots : A six ans de
44 DELPHINE.
bonheur , Elise et Henri» Et plus bas :
L'amour et le courage réunissent toujours
les cœurs qui s'aiment. Ces paroiesme frap-
pèrent} il me sembla quelles faisaient un
douloureux contraste avec ma destinée } et
je restai tristement absorbée devant ce
monument du bonheur. Mad. de Lebensei
s'approcha de moi} et, troublée comme je
Tétais, je m'écriai involontairement : —
Ah ! ne m'apprendrez-vous donc pas ce
que vous avez fait pour être heureuse ?
Hélas ! je ne croyais plus que personne le
iùt sur la terre. — Mad. de Lebensei , tou-
chée sans doute de mon attendrissement,
me dit avec un mouvement très-aimable:
— Vous saurez, madame, puisque vous
le désirez, tout ce qui concerne mon sort:
je ne puis être insensible à l'espoir de cap-
tiver votre estime. Un sentiment de timi-
dité, que vous trouverez naturel, me ren-
drait pénible de parler long-temps de moi ,
j'aurai plus de confiance en écrivant. —
Mad. de \ernon nous rejoignit alors, et
fut témoin de l'expression de ma recon-
naissance.
Mad. de Lebensei nous pria toutes les
DELPHINE. 4^
deux de rester chez elle quelques jours ,
je niy refusai pour cette fois , n'en ayant
pas prévenu Thérèse; mais nous promîmes
de revenir 5 je désirais revoir mad. de Le-
bensei, et j'aurais craint de la blesser en
la refusant : on a de la susceptibilité' dans
sa situation , et cette susceptibilité , les
âmes sensibles doivent la ménager, car elle
donne aux plus petites choses une grande
influence sur le bonheur.
En revenant avec mad. de Yernon , je
fus encore plus frappée que je ne lavais
e'té le matin de sa pâleur et de sa tristesse,
et je lui demandai à quelle heure elle
s'était couchée la nuit dernière. — À cinq
heures du matin, me répondit-elle. —
Vous avez donc joué? — Oui. — Mon
Dieu, repris-je, comment pouvez -vous
vous abandonner à ce goût funeste ? vous
y aviez renoncé depuis si long-temps. — Je
m ennuyé dans la vie, me répondit-elle,
je manque d'intérêt , de mouvement , et
mon repos n'a point de charmes : le jeu
m'anime sans m émouvoir douloureuse-
ment:, il me distrait de toute autre idée, et
je consume ainsi quelques heures sans les
/\6 DELPHINE.
sentir! — Est-ce à vous , lui dis-je , de tenir
ce langage ? votre esprit — Mon esprit ,
interrompit-elle! vous savez bien que je
nen ai que pour causer, et point du tout
pour lire , ni pour réfléchir : j'ai été élevée
comme cela 5 je pense dans le monde ,
seule, je m'ennuie ou je souffre. — Mais
ne savez-vous donc pas, lui dis-je, jouir
des sentimens que vous inspirez ? — Vous
voyez quelle a été la conduite de ma fille
pour moi, répondit-elle, de ma fille à qui
j'avais fait tant de sacrifices; peut-être
qu'en voulant la servir, je me suis rendue
moins digne de votre amitié, vous me Tac-
cor dez encore , mais votre confiance en
moi n'est plus la même 5 tout est donc al-
téré pour moi. Néanmoins les momens que
je passe avec vous sont encore les plus
agréables de tous 5 ainsi ne parlons pas de
mes peines dans le seul iustant où je les
oublie. — Alors elle ramena la conversation
sur mad. de Lebensei : et comme elle a
tout à la fois de la grâce et de la dignité
dans les manières, il est impossible de per-
sister à lui. parler d'un sujet qu'elle évite ?
ni de résister au charme de ce quelle dit.
DELPHINE. 47
Elle fut si parfaitement aimable pendant
la route, qu'elle suspendit un moment
F amertume de mes chagrins. La finesse de
son esprit , la délicatesse de ses expressions ,
un air de douceur et de négligence , qui
obtient tout sans rien demander } ce talent
de mettre son âme tellement en harmonie
avec la vôtre, que vous croyez sentir avec
elle , en même temps quelle, tout ce que
son esprit développe en vous } ces avan-
tages qui n'appartiennent qu'a elle, ne
peuvent jamais perdre entièrement leur
ascendant. Il me semble impossible quand
je vois mad. de Vernon , de ne pas nie
confier à son amitié} et cependant, des
que je suis loin délie , le doute me res-
saisit de nouveau. Que le cœur humain est
bizarre ! on a des sentimens que Ton cher-
che à se justifier, parce qu'on a toujours
en soi quelque chose qui les blâme 5 et l'on
cède à de certains agrémens , à de cer-
tains esprits, avec une sorte de crainte,
qui ajoute peut-être encore à l'attrait qu'ils
inspirent et qu on voudrait combattre.
Ce matin, comme je me levais, ayant
passe presque toute la nuit à réfléchir sur
48 DELPHINE.
l'heureux et doux asile de Cernay, je reçus
la lettre que mad. de Lebensei m'avait
promis de m écrire : la voici j jugez , Louise,
de ce que j'ai du souffrir en la lisant.
Madame de Lebensei à madame cl ' Al-
bèmar,
Pabmi les sacrifices qui me sont imposés ,
madame , le seul que j'aurais de la peine
à supporter , ce serait de vous avoir con-
nue, et de ne pas chercher à vous prouver
que je ne mérite point l'injustice dont on
a voulu me rendre victime. Mettez quel-
que prix à mes efforts pour obtenir votre
approbation : car jusqu'à ce jour, satisfaite
de mon bonheur . et fière de mon choix ,
je n'ai pas fait une démarche pour expli-
quer ma conduite à personne.
En prenant la resolution de faire di-
vorce avec mon premier mari, et d'épouser
quelques années après M. de Lebensei , j'ai
parfaitement senti que je me perdais dans
le monde, et j'ai forme', dès cet instant,
le dessein de n'y jamais reparaître. Lutter
contre l'opinion , au milieu de la société ,
DELPHINE.
est le plus grand supplice dont je puisse
me faire l'idée. 11 faut être , ou bien auda-
cieuse , ou bien humble pour s'y exposer.
Je n'étais ni Tune ni l'autre , et je compris
très-vite qu'une femme qui ne se soumet
pas aux préjugés reçus, doit vivre dans la
retraite , pour conserver son repos et sa
dignité 5 niais il y a une grande différence
entre ce qui est mal en soi , et ce qui ne
l'est qu'aux yeux des autres } la solitude
aigrit les remords de la conscience , tandis
qu'elle console de l'injustice des hommes.
Si j'avais été très-aimable , très— remar—
quable par la grâce et l'esprit de société' ?
le sacrifice de mes succès m'eût peut-être
été pénible} mais j'étais une femme ordi-
naire dans la conversation , quoique j'eusse
une manière de sentir très-forte et très-
profonde } je pouvais donc renoncer au
monde , sans craindre ces regrets conti-
nuels de l'amour— propre , qui troublent
toi ou tard les affections les plus tendres.
Je n'avais point à redouter nou plus le
réveil des passions exaltées } j'ai de la rai-
son, quoique ma conduite ne soit pas d'ac-
cord avec ce qu'on appelle communément
Tome IL 3
5o P EL PHI NE.
ainsi. C'est d'après des reflexions sages et
calmes , que j'ai pris un parti qui sort de
toutes les règles communes, et rien de ce
qui m'a décidée ne peut changer , car c'est
d'après mon caractère et celui de Henri,
que je me suis déterminée.
Les événemens de ma vie sont très-sim-
ples et peu multiplies } la suite de mes
impressions est le seul intérêt de mon his-
toire.
Un Hollandais , M. de T. , avait rap-
porté des colonies une très— grande for-
tune} il passa quelque temps à Montpellier,
pour rétablir sa santé. Il se prit, je ne sais
pourquoi , d'une passion très— vive pour
moi . me demanda , m'obtint , et m'em-
mena dans son pays, où je ne connaissais
personne. Il fallut, à dix-huit ans , rompre
avec tous les souvenirs de ma vie. Je vou-
lais m'attacher à mon mari } il y avait
dans nos esprits et dans nos caractères,
une opposition continuelle } il était amou-
reux de moi , parce qu'il me trouvait jo-
lie , car , d'ailleurs , il semblait qu'il aurait
dû me haïr. Cette espèce d'attachement
que je lui inspirais, ajoutait donc encore
DELPHINE. 5 1
a mon malheur • car si ma figure ne lui
avait pas été agréable , il se serait éloigné
de moi, et je n'aurais pas senti à chaque
instant de la journée les défauts qui me le
rendaient insupportable.
Avarice, dureté, entêtement, toutes les
bornes de l'esprit et de l'âme se trouvaient
en lui. Je me brisais sans cesse contre elleSj
j'essayais sans cesse un plan quelconque
de bonheur, et tous échouaient contre son
active et revêche médiocrité.
Il avait fait sa fortune en Amérique , en
exerçant sur ses malheureux esclaves un
despotisme tyrannique j il y avait contracté
l'habitude de se croire supérieur h tout ce
qui l'entourait } les sentimens nobles, les
idées élevées lui paraissaient de l'affec-
tation ou de la niaiserie 5 exerciez-vous
une vertu généreuse à vos dépens ? il se
moquait de vous* l'opposiez-vous à ses
désirs P non-seulement il s'irritait contre
vous, mais il cherchait à dégrader vos mo-
tifs} il voulait qu'il n'y eût qu'une seule
chose de considérée dans le monde , l'art
de s'enrichir , et le talent de làire prospé-
rer j en tout genre , ses propres intérêts*
52 DELPHINE.
Enfin, \e l'ai eloublement senti dans le
temps de mon malheur, et dans les anne'es
heureuses qui Font suivi, Tétendue des
lumières, le caractère et les idées que Ton
nomme philosophiques , sont aussi néces-
saires au charme, à l'indépendance , et à
la douceur de la vie privée, qu'elles peu-
vent Tètre à l'éclat de toute autre car-
rière.
Il fallait, pour vivre bien avec M. de T. ,
que je renonçasse à tout ce que j'avais de
bon en moi , je n'aurais pu me créer un
rapport avec lui qu'en me livrant à un mau-
vais sentiment.
Quoiqu'il ne cherchât point à plaire, il
e'tait très-inquiet de ce qu'on disait de
lui 5 il n'avait ni l'indifférence sur les ju-
gemens des hommes , que la philosophie
peut inspirer, ni les égards pour 1" opinion ,
qu'aurait du lui suggérer son désir de la
captiver. Il voulait obtenir ce qu'il était
résolu de ne pas mériter , et cette manière
d'être lui donnait de la fausseté dans ses re-
lations avec les étrangers, et de la violence
dans son intérieur domestique.
Il songeait , du matin au soir y à Faccrois-
D E L P II 1 N E.
5.1
sèment de sa fortune ; et je ne pouvais pas
même me représenter cet accroissement
comme de nouvelles jouissances , car fêtais
assurée qu'une augmentation de richesses
lui faisait toujours naître l'idée d'une di-
minution de dépense, et je ne disputais sur
rien avec lui dans la crainte do prolonger
l'entretien, et de sentir nos âmes de trop
près dans la vivacité de la querelle*
L'exercice d'aucune vertu ne m'était
permis; tout mon temps était pris par lo
despotisme ou l'oisiveté de mon mari. Quel-
quefois les idées religieuses venaient à
mon secours; néanmoins combien elles
ont acquis plus d'influence sur moi depuis
que je suis heureuse ! Des souiliauces ari-
des et continuelles , une liaison de toutes
les heures avec un être indigne de soi?
gâtent le caractère au lieu de le perfec-
tionner. Lame qui n'a jamais connu le
bonheur ne peut être parfaitement bonne
et douce ; si je conserve encore quelque
sécheresse dans le caractère , c'est à ces
années de douleur que je le dois. Oui , je
ne crains pas de le dire, s'il était une cir-
constance qui put nous permettre un«
54 DELPHINE.
plainte contre notre créateur , ce serait du
sein d'un mariage mal assorti que cette
plainte échapperait ; c'est sur le seuil de
la maison habitée par ces époux infortu—
ne's 3 qu'il faudrait placer ces belles paroles
du Dante, qui proscrivent l'espérance.
Non, Dieu ne nous a point condamnes à
supporter un tel malheur ! le vice s y sou-
met en apparence, et s'en affranchit cha-
que jour : la vertu doit le briser , quand
elle se sent incapable de renoncer pour
jamais au bonheur d'aimer, à ce bien dont
le sacrillre coûte bien plus à notre nature ,
que le mépris de la mort.
Je ne vous développerai point ici mon
opinion sur le divorce} quand M. de Le-
bensei sera assez heureux pour vous con-
naître , madame , il vous dira mieux que
personne les raisonnemens qui m'ont con-
vaincue } je ne veux vous peindre que les
sentimens qui ont décidé de mon sort.
Un jour, à la Haye, chez l'ambassadeur
de France , on m'annonça qu'un jeune
Français était arrivé le matin de Paris , et
devait nous être présenté le soir même.
Une femme me dit que ce Français passait
DELPHINE. 55
pour sauvage , savant et philosophe , que
sais— je T tout ce que les Français sont ra-
rement à vingt-cinq ans 5 elle ajouta qu il
avait fait ses études à Cambridge, et que ,
sans doute, il s'était gâté par les manières
anglaises^ mais comme il n existe pas, se-
lon mon opinion , de plus noble caractère
que celui des Anglais , je ne me sentais
point prévenue contre l'homme qui leur
ressemblait. Je demandai son nom, elle
me nomma Henri de Lebensei , gentil-
homme protestant du Languedoc :; sa fa-
mille était alliée de la mienne 5 je ne l'avais
jamais vu, mais il connaissait le séjour de
mon enfance} il était Français, il avait au
moins entendu parler de mesparens } celte
idée, dans léloignement où je vivais de
tout ce qui m'avait été cher, cette idée
m1 émut profondément.
M. de Lebensei entra chez l'ambassa-
deur avec plusieurs autres jeunes gens}
je reconnus à l'instant l'image que je m'en
étais faite : il avait l'habillement et l'exté-
rieur d'un Anglais, rien de remarquable
dans la (igurc, que de l'élégance , de la no-
blesse, et une expression très-spirituelle.
56 BELPHINE.
le ne fus point frappée en le voyant, maïs
plus je causai avec lui , plus j'admirai re-
tendue et la force de son esprit , et plus je
sentis qu'aucun caractère ne convenait
mieux au mien.
Depuis ce jour jusqu'à présent, depuis
six années , loin de me reprocher d'aimer
Henri de Lebensei 5 il m'a semblé toujours
que si je l'éloignais de moi, je repousse-
rais une faveur spéciale de la Providence ,
le signe le plus manifeste de sa protection ,
Vami qui me rend l'usage de mes qualités
naturelles , et me conduit dans la route de
la morale , de l'ordre et du bonheur.
Vous avez peut-être su les cruels traite-
mens que M. de T. me fit éprouver quand
il sut que j'aimais M. de Lebensei. Je
n'avais point d'enfans, je demandai le di-
vorce selon les lois de Hollande. M. de T.,
avant d'y consentir , voulut exiger de moi
une renonciation absolue à toute ma for-
tune; quand je la refusai, il m'enferma dans
sa terre et me menaça de la mort } son
amour s'était changé en haine, et toute sa
conduite était alors soumise à sa passion
dominante, à l'avidité. Henri me sauva par
son courage, exposa mille fois sa vie pour
me délivrer , et me ramena enfin en France
après deux années, pendant lesquelles il
m'avait rendu tous les services que l'amour
et la générosité peuvent inspirer.
Mon divorce fut prononcé} je ne vous
fatiguerai point des peines qu'il m'en coûta
pour l'obtenir 5 c'est Henri que je veux
vous faire connaître, toute ma destinée est
en lui. Je vais peut-être vous étonner ,
jeune et charmante Delphine, mais ce n'est
point la passion de l'amour •, telle qu'on peut
la ressentir dans l'effervescence de la jeu-
nesse , qui m'a décidée à choisir Henri
pour le dépositaire de mon sort:, il y a de
la raison dans mon sentiment pour lui, de
cette raison qui calcule l'avenir autant que
le présent, et se rend compte des qualités
et des défauts qui peuvent fonder une liai-
son durable. On parle beaucoup des folies
que l'amour lait commettre, je trouve plus
de vraie sensibilité dans la sagesse du cœur
que dans son égarement 5 mais toute cette
sagesse consiste à n'aimer , quand on est
jeune, que celui qui vous sera cher égale-
ment dans tous les âges de la vie. Quel
IL 3*
58 DELPHINE.
doux précepte de morale et de bonheur !
Et la morale et le bonheur sont insépara-
bles, quand les combinaisons factices de
la société ne viennent pas mêler leur poi-
son à la vie naturelle.
Henri de Lebensei est certainement
riiomme le plus remarquable par l'esprit ?
qu'il soit possible de rencontrer } une édu-
cation sérieuse et forte lui a donné sur tous
les objets philosophiques , des connais-
sances infinies , et une imagination très-
vive lui inspire des idées nouvelles sur tous
les faits qu'il a recueillis. Il se plaît à causer
avec moi d'autant plus , qu'une sorte de ti-
midité sauvage et (1ère le rend souvent ta—
citurne dans le monde ; comme son esprit
est animé et son caractère assez sérieux 7
plus le cercle se resserre , plus il déploie
dans la conversation d'agrémens et de res-
sources , et seul avec moi il est plus aima-
ble encore qu'il ne s'est jamais montré aux
autres. Il réserve pour moi des trésors de
pensées et de grâces , tandis que le com-
mun des hommes s'exalte pour les audi-
teurs, s'enflamme par l'amour-propre j et
se refroidit dans l'intimité. Tous ceux qui
DELPHINE, 5g
aiment la solitude , ou que des circonstan-
ces ont appelés à y vivre, vous diront de
quel prix est dans les jouissances habituel-
les , ce besoin de communiquer ses idées,
de développer ses sentimens , ce goût de
conversation qui jette de l'intérêt dans une
vie , où le calme s'achète d'ordinaire aux
dépens de la Variété} et ne croyez point
que cet empressement de Henri pour mon
entrelien, naisse seulement de son amour
pour moi} ma raison m'aurait dit encore,
qu'il ne faut jamais compter sur les quali-
tés que l'amour donne, ou se croire pré-
servé des. défauts dont il corrige. Ce qui me
rend certaine de mon bonheur avec Henri,
c'est que je connais parfaitement son ca-
ractère tel qu'il est , indépendamment de
l'affection que je lui inspire , et que je suis
la seule personne au monde avec laquelle
il ait entièrement développé ses vertus
comme ses défauts.
Henri possède un genre d'agrément et
de gaîté, qui ne peut se développer que
dans la familiarité des sentimens intimes 3
ce n'est point une grâce de parure, mais une
grâce d'originalité dont la parfaite aissu
6o
DELPHINE,
augmente beaucoup le charme: quand l'in-
timité est arrivée à ce point, qui fait trou-
ver du charme dans des jeux d'enfant, dans
une plaisanterie vingt fois répétée, dans
des petits détails sans fin auxquels per-
sonne que vous deux ne pourrait jamais
rien comprendre , mille liens sont enlacés
autour du cœur, et il suffirait d'un mot
d'un signe, de l'allusion la plus légère à
des souvenirs si doux, pour rappeler ce
qu'on aime du bout du monde.
J'ai de la disposition à la jalousie, Henri
ne m'en fait jamais éprouver le moindre
mouvement : je sais que seule je le con-
nais , que seule je l'entends , et qu'il jouit
d'être senti , d'être estimé par moi , sans
avoir jamais besoin de mettre en dehors ce
qu'il éprouve. Il a des opinions très-indé-
pendantes , assez de mépris pour les hom-
mes en général , quoiqu'il ait beaucoup de
bienveillance pour chacun deux en parti-
culier. On a dit assez de mal de lui , sur-
tout depuis que , dans les querelles politi-
ques, il s'est montré partisan de la révolu-
tion:, il tient cette injustice pour acceptée ?
et rien au inonde ne pourrait le contrain-
DELPHINE. 6l
cire à une justification , pas même à une
démonstration de ce qu il est : dès que
cette démonstration peut être demandée,
elle lui devient impossible. Le parfait na-
turel de son caractère m'est cn< ore un ga-
rant de sa fidélité 3 s'il tonnait une nou-
velle liaison, il serait obligé d'entrer dans
des explications sur lui-même , sur ses dé-
fauts, sur ses qualités, 'dont sa conduite
envers moi le dispense \ il m'a parlé par
ses actions , et c'est de cette manière qu'un
caractère fier , et souvent calomnié , aime
à se faire connaître.
Sous des formes froides et quelquefois
sévères , il est plus accessible que personne
à la pitié } il cache ce secret de peur qu'on
n'en abuse , mais moi je le sais et je m \
confie. Sans doute je serais bien malheu-
reuse, s'il n'était rclenu près de moi que
par la crainte de m1 affliger en s1 éloignant }
mais tout en jouissant de l'amour que je lui
inspire , je songe avec bonheur que deux
vertus me répondent de son cœur, la vérité
et la bonté. Nous nous faisons illusion ,
mais quand l'on observe la société, il est
aisé de voir que les hommes ont bien peu
02 DELPHINE.
besoin des femmes } tant d'intérêts divers
animent leur vie , que ce n'est pas assez du
goût le plus vif, de Fattrait le plus tendre ,
pour répondre de la durée dune liaison }
il faut encore que des principes et des qua-
lités invariables préservent l'esprit de se
livrer à une affection nouvelle , arrêtent les
caprices de l'imagination , et garantissent
le cœur long-temps avant le combat} car
s'il y avait combat , le triomphe même ne
serait plus du bonheur.
Que de qualités cependant , que de sin-
gularités même ne faut-il pas trouver réu-
nies dans le caractère d'un homme, pour
avoir la certitude complète de son affec-
tion constante et dévouée ! et , sans cette
certitude , combien le parti que j'ai adopté
serait insensé ! car , lorqu'on prend une
résolution contraire à l'opinion générale j
rien ne vous soutient que vous-même 5 vous
avez contracté l'engagement d être heu-
reuse , et si jamais vous laissiezéchapper
quelques regrets , le public et vos amis se-
raient prêts à les repousser au fond de votre
cœur , comme dans leur seul asile.
Je ne le dissimulerai point , ks opinions
DELPHINE. 63
philosophiques de Henri, la force de son
caractère , son indifférence absolue pour
la manière de penser des autres , quand
elle n'est pas la sienne } tous ces appuis
m'ont été bien nécessaires pour lutter contre
la défaveur du monde. In homme s'af-
franchit aisément de tout ce qui n'est pas
sa conscience , et s'il possède des talcns
vraiment distingués, c'est en obtenant de
la gloire qu'il cherche à captiver l'opinion
publique } la gloire commence à une grande
distance du cercle passager de nos rela-
tions particulières 7 et n'y pénètre même
qu'à la longue. M. de Lebensei , par un
contraste singulier, mais naturel , est par-
faitement indifférent à l'opinion de ce qu'où
appelle la société, est très-ambitieux d'.a-
teindre un jour à l'approbation du monde
éclairé • moi , qui ne puis être connue
qu'autour de moi , je ne nie point que je
ne sois affligée quelquefois d'être généra-
lement blâmée 5 mais comme ce blâme ne
produit pas sur Henri la plus légère impres-
sion, comme je suis assurée qu'il v est tout-
à-fait indifférent , je me distrais facilement
de ma peine. L'un n'est inconsolable dans
64 D&LPBIN'^i
un sentiment vrai , que de la douleur de ce
qu'on aime ; l'on finit toujours par oublier
la sienne propre.
J'étais convaincue que la morale et-la re-
ligion bien entendues , ne me défendaient
point d'épouser Henri, puisque je ne trou-
niais , par cette résolution , la destinée de
personne, et que je n'avais à rendre compte
qu'à Dieu de mon bonheur. Devais-je donc,
quand le Ciel m'avait fait rencontrer le seul
caractère qui pût s'identifier avec le mien ,
le seul homme qui pût tirer de mes quali-
tés et de mes défauts des sources de féli-
cité pour tous les deux 5 devais— je sacrifier
ce sort unique au mal que pouvaient dire
de moi de froids amis qui m'ont bientôt
oubliée , des indifférens qui savent à peine
mon nom :J Ils me conseilleraient de renon-
cer au seul être qui m'aime , au seul être
qui me protège dans ce monde , tout en se
préparant à me refuser du secours si j'en
avais besoin , si, redevenue isolée par dé-
férence pour leurs avis , j'allais leur de-
mander l'un des milliers de services
qu'Henri me rendrait sans les compter.
2\on j ce n'est point à l'opinion des
DELPHINE. 65
hommes, c'est à la vertu seule qu'on peut
immoler les affections du cœur : entre
Dieu et l'amour, je ne reconnais d autre
médiateur que la conscience.
De quoi vous menace donc la société ?
de ne plus vous voir? la punition n'est pas
égale à la sévérité des lois qu'elle im-
pose. Cependant, je le repète à vous, ma-
dame, qui êtes encore dans les premières
années de la jeunesse , mon exemple ne
doit entraîner personne à /n'imiter. C'est
un grand hasard à courir pour une fem-
me , que de hraver l'opinion , il laut ,
pour l'oser, se sentir, suivant la compa-
raison d'un poète , un triple airain autour
du cœur , se rendre inaccessible aux traits
de la calomnie , et concentrer en soi-même
toute la chaleur de ses sentimens • il faut
avoir la force de renoncer au monde , pos-
séder les ressources qui permettent de
s'en passer , et ne pas être douée cepen-
dant d'un esprit ou d'une beauté rare, qui
feraient regretter les succès pour tou-
jours perdus. Enfin , il faut trouver dans
l'objet de nos sacrifices , la source toujours
vive des jouissances variées du cœur et de
€6 DELPHINE.
la raison , et traverser la vie appuyés Y un
sur l'autre, en s'aimant et faisant le bien.
Yods connaissez maintenant ma situa-
tion , madame : vous aurez aperçu que
mon bonheur n'est pas sans mélange; mais
le bonheur parfait ne peut jamais être le
partage d'une femme à qui l'erreur de ses
pareils ou la sienne propre ont fait con-
tre ter un mauvais mariage. Si l'enfant
que je poite dans mon sein est une iiile ,
ah ! combien je veillerai sur son choix!
combien je lui répéterai que , pour les
femmes , toutes les années de la vie dé-
pendent d'un jour ! et que d'un seul acte
de leur volonté dérivent toutes les peines
ou toutes les jouissances de leur destinée.
Quand des personnes que j'estime, con-
damnent la résolution que j'ai prise: quand
j'éprouve la faiblesse ou la dureté de mes
amis, quelquefois je ne retrou \ e plus, même
dans la solitude, le repos que j'espérais, et
le souvenir du monde s'y introduit pour
la troubler. Mais dans les momens où je
suis le plus abattue , un beau jour avec
Henri relève mon ame ": nous sommes
jeunes encore l'un et l'autre , et néanmoins
DELPHINE. 67
nous parlons souvent ensemble de la mort ,
nous cherchons dans nos bois quelque re-
traite paisible pour y déposer nos cendres }
là , nous serons unis , sans que les généra-
tions successives qui fouleront notre tom-
be, nous reprochent encore notre affection
mutuelle !
Ps'ous nous entretenons souvent sur les
idées religieuses, nous interrogeons le Ciel
par des regards d'amour } nos âmes, plus
fortes de leur intimité, essaient de pénétrer
à deux dans les mystères éternels. Nous
existons par nous-mêmes , sans aucun ap-
pui , sans aucun secours des hommes }M. de
Lebensei , je L'espère , est plus heureux que
moi , car il est beaucoup plus indépendant
des autres. Quand les chagrins causes par
l'opinion me font souffrir, je me dis que
j'aurais été trop heureuse, si les hommes
avaient joint leur suffrage à ma félicité in-
térieure , si j'avais vu , pour ainsi dire,
mon bonheur se répéter de mille minières
dans leurs regards approbateurs. L'impar-
faite destinée jette toujours des regrets à
travers les plus pures jouissances } la peine
que j'éprouve , la seule de ma vie , me ga-
68
DELPHINE.
rantit peut-être la possession de tout ce
qui m'est cher ; elle m'acquitte envers la
douleur, qui ne veut pas qu' on l'oublie ,
et j'obtiendrai peut-être en compensation
le seul bien que je demande maintenant
au Ciel mourir avant Henri , rece-
voir ses soins à ma dernière heure ; en-
tendre sa douce voix me remercier de l'a-
voir rendu heureux . de l'avoir préfère à
tout sur cette terre 5 alors j'aurai vécu de
la vraie destinée pour laquelle les femmes
sont faites; aimer 7 encore- aimer , et rendre
enfin au Dieu qui nous l'a. donnée, une
âme que les affections sensibles auront
seules occupée.
Elise de Lebersei.
Ah ! ma chère Louise , maintenant qne
vous avez fini cette lettre , avez-vous donné
quelques larmes aux regrets qu'elle a ra-
nimés dans mon cœur ? Avez-vous pres-
senti toutes les réflexions amères qu'elle
m'a suggérées? Que d'obstacles M, de Le-
bensei n'a-t-il pas eu à vaincre pour épou-
ser celle qu'il aimait ! Et Léonce , comme
aisément il y a. renoncé ! C'est mad. de Le-
DELPHINE. (>[)
bensei qui pense à la défaveur de l'opi-
nion, mais son mari ne s en est pas occupé
un seul instant } il ne dépend que de ses
propres aflèctions , il ne se soumet qu'à
ce qu'il aime } et Léonce IS'e GTOJ ez
pas cependant que son caractère ait moins
de lorce 5 qu'il soit en rien inférieur à per-
sonne } mais il a manqué d'amour : je veux
en vain me laiic illusion, tout le mal est là.
llelas ! sans le savoir , mad. de Leben-
sei condamne à chaque li^ue la conduite
de Léonce ! La douleur que ma causée
cette lettre ne me sera point inutile g si je
le revoyais , je pourrais lui parler , je se-
rais calme et lière eu sa présence.
LETTRE VIII.
Delphine à mademoiselle tï Jlbémar.
.Louise, qu'ai-je éprouve? Que ma'-t-il
dit? Je n'en sais rien 5 je lai vu, mon
âme est bouleversée} je croyais entrevoir
ime espérance , mad. de A ernon me l'a
presque entièrement ra\ie. Pouvez— ^t ous
•JO DELPHINE.
m1 éclairer sur mon sort ? Ah ! je ne suis
plus capable de rien juger par moi-même.
Je reçus hier à Paris , où j'étais venue
pour reconduire mad. de Vernon, une lettre
vraiment touchante de mad. d'Ervins. Dans
cette lettre, elle me conjurait d'aller chez un
peintre au Louvre 3 où le portrait de M. de
Seibellane était encore , et de le lui appor-
ter pour le considérer une dernière fois.
Elle me disait : « Je me suis persuadée la
» nuit passée que ses traits étaient effacés
» de mon souvenir ; je les cherchais comme
» à travers des nuages qui se plaçaient
» toujours entre ma mémoire et moi : je
» le sais 7 c'est une chimère insensée ; mais
» il faut que l'essaie de me calmer avant
» le dernier sacrifice. Ces rondesrendances
» que j'ai encore pour mes faiblesses , ne
» vous compromettront plus long-temps,
» ma chère amie 5 ma résolution est prise ,
» et tout ce qui semble m'en écarter 7 m'y
» conduit. »
Je n'hésitai pas à donner à Thérèse la
consolation qu'elle désirait , et mad. de
Yernon , à qui j'en parlai , fut entière-
ment de mon avis.
DELPHINE. 71
J'allai donc ce matin au Louvre } mais
avant d'arriver à l'atelier du peintre de
M. de Serbellane, je m'arrêtai dans la ga-
lerie des tableaux } il y en avait un qu'un
jeune artiste venait de terminer : il me
frappa tellement, qu'à l'instant où je le
regardai , je me sentis baignée de larmes.
Vous savez que de tous les arts , c'est à la
peinture que je suis le moins sensible }
mais ce tableau produisit sur moi l'im-
pression vive et pénétrante , que jusqu'a-
lors je n'avais jamais éprouvée que par
la poésie et la musique.
Il (i) représentait Marcus Sextus , re-
venant à Rome après les proscriptions de
Sjlla. En rentrant dans sa maison , il re-
trouve sa femme étendue , sans vie, sur son
lit } sa jeune fille, au désespoir, se pros-
terne à ses pieds. Marcus tient la main
pâle et livide de sa femme dans la sienne,
il ne regarde pas encore son visage } il a
peur de ce qu'il va souffrir; ses cheveux
se hérissent , il est immobile , mais tous
ses membres sont dans la contraction du
(i) Ce tableau a été exposé au salon il y a
trois ans,
■J 2 DELPHINE.
desespoir. L'excès de l'agitation de Tâme
semble lui commander l'inaction du corps.
La lampe s'éteint , le trépied qui la sou-
tient se renverse 3 tout rappelle la mort
dans ce tableau • il n"y a de vivant que
la douleur.
Je fus saisie , en le voyant , de cette
pitié profonde que les fictions n'excitent
jamais dans notre cœur , sans un retour
sur nous— mêmes ; et je contemplai cette
image du malheur B comme si ., dange-
reusement menacée au milieu de la mer ?
j'avais vu de loin , sur les flots , les débris
d'un naufrage.
Je fus tirée de ma rêverie par l'arrivée
du peintre qui me mena dans son atelier ;
je vis le portrait de M. de Serbellane ,
très-frappant de ressemblance. Je deman-
dai qu'on le portât dans ma voiture : pen-
dant qu'on l'arrangeait , je revins dans la
galerie pour revoir encore le tableau de
Marcus Sextus.
En entrant , j'aperçois Léonce placé
comme je Tétais devant ce tableau , et pa-
raissant ému comme moi de son expres-
sion 3 sa présence nïota dans l'instant toute
w
DELPHINE. ^3
puissance de reflexion, et je m'avançai
vers lui sans savoir ce que je faisais. Il
leva les veux sur moi et ne parut point
surpris de me voir. Son âme était déjà
ébranlée } il me sembla que j'arrivais
comme il pensait à moi , et que ses ré-*
flexions le préparaient à ma présence.
— On plaint, me dit— il, avec une sorte
d'égarement tout-à-fait extraordinaire et
presque sans me regarder, oui, Ton plaint
ce Romain infortuné qui, revenant dans
sa patrie , ne trouve plus que les restes ina-
nimés de l'objet de sa tendresse} eh bien î
il serait mille fois plus malheureux s'il
avait été trompé par la femme qu'il ado-
rait, s'il ne pouvait plus l'estimer, ni la
regretter sans s'avilir. Quand la mort a
frappé celle qu'on aime , la mort aussi peut
réunir à elle} notre âme, en s'échappant
de notre seiu, croit s'élancer vers une
image adorée ; mais si son souvenir même
est un souvenir d'amerlume, si vous ne
pouvez penser à elle sans un mélange d'in-
dignation et d'amour, si vous souffrez au
dedans de vous, par des sentimens tou-
jours combattus , quel soulagement trou-
Tome //. A
*y4 DELPHINE.
verez-vous dans la tombe? Ah! regardez-
le encore , madame , cet homme malheu-
reux qui va succomber sous le poids de
ses peines } il ne connaissait pas les dou-
leurs les plus déchirantes, la nature, iné-
puisable en souffrances, l'avait encore épar-
gné.— Il tient, s1 écria Léonce avec Tac—
cent le plus amer , et en me saisissant le
bras comme un furieux, il tient la main
décolorée de la compagne de sa vie 5 mais
la main cruelle de celle qui lui fut chère ,
na pas plongé dans son sein un fer em-
poisonné.
— Effrayée de son mouvement, ne pou-
vant comprendre ses discours, je voulais
îui répondre, Finterroger , me justifier 3
un de mes gens apporta , dans cet instant,
ïe portrait de M. de Serbellane , et le pein-
tre qui le suivait lui dit : — Mettez ce ta-
bleau avec beaucoup de soin dans la voi-
lure de madame d'Albémar. — Léonce me
quitte, s'approche du portrait, lève la toile
qui le couvrait , la rejette avec violence ,
et se retournant vers moi avec l'expression
de visage la plus insultante : — Pardon-
nez-moi * me dit— il, madame , les momens
DELPHINE. f5
que je vous ai fait perdre , je ne sais ce
qui m'avait troublé- mais ce qui est cer-
tain, ajouta-t-il, en pesant sur ce mot de
toute la fierté de son àme , ce qui est cer-
tain , c'est que je suis calme à présent. —
En prononçant ces paroles . il enfonça son
chapeau sur ses yeux, et disparut.
Je restai confondue de celte scène , im-
mobile à la place où Léonce m'avait lais-
sée, et cherchant à deviner le sens des
reproches sangkns qu'il m'avait adresses:
cependant une idée me saisit, c'est que
tout ce qu'il m'avait dit, et l'impression
qu'avait produite sur lui le portrait de
M. de Serbellane pouvait appartenir à lu
jalousie} cette pensée, peut-être douce,
n'était encore que confuse dans ma tête y
lorsque mad. de Yernon arriva 5 je ne l'at-
tendais point} elle avait été chez moi , ne
me (jfdyant pas encore partie, et voulant
m'aiix-iKT elle— même chez le peintre. Je lui
exprimai dans mon premier mouvement
toutes les idées qui m'agitaient, et je lui
demandai vi\ ement comment i! serait pos-
sible; que Léonce put Croire que j aimais
M. de Serbellane, lui qui devait savoir
<r]6 DELPHINE.
l'histoire de madame d'Ervins ? — Aussi ,
me rép©ndit-elle , ne le croit— il pas. Mais
vous n'avez pas d'idée de son caractère ,
et de l'irritation qu'il éprouve sur tout ce
qui vous regarde. — Cette re'ponse ne me
satisfit pas, et je regardai mad. de Yernon
avec étonnement ; je ne sais ce qui se passa
dans son esprit alors ] mais elle se tut pen-
dant quelques instans , et reprit ensuite
d'un ton ferme , qui me fit rougir des pen-
sées que j'avais eues, et ne me prouva que
trop combien elles étaient fausses.
— Je pénètre , me dit mad. de Yernon ,
l'injuste défiance que vous avez contre
moi, je ne puis la supporter; il faut que
tout soit éclairci } je forcerai Léonce, mal-
gré les motifs qu'il pourrait m'opposer , à
vous expliquer lui-même les raisons qui
l'ont déterminé à ne pas s'unir à vous. Je
fais peut-être une démarche contraire à
mon devoir de mère, en vous rapprochant
du mari de ma fille , car certainement il
ne pourra jamais vous voir sans émotion 9
quelque soit son opinion sur votre con-
duite \ mais ce qu'il m'est impossible de
tolérer , c'est votre défiance , et pour qu'elle
DELPHINE. 77
finisse, je vais écrire dès demain à Léonce,
que je le prie d'avoir un entretien avec
vous.
— Jugez, ma sœur, de l'effroi qu'un tel
dessein dut me causer • je conjurai madame
de Vernon d'y renoncer, elle me quitta
sans vouloir me dire ce qu'elle ferait, elle
r'tait blessée , je n'en pus obtenir un seul
mot} mais je pars à l'instant même pour
passer deux jours à Cernay chez madame
de Lebeusei: si madame de Vernon, malgré
mes instances, me ménage assez peu pour
demander à Léonce de me voir, au moins
il saura que je n'ai point consenti à cette
humiliation , il ne me trouvera point chez
moi j ni à Paris , ni à Bellerive.
LETTRE IX.
Madame de Vernon à Léonce,
/\pbès tout ce que je vous ai dit, après
tout ce qui s'est passé , votre agitation, en
parlant hier matin à madame d'Albémar ,
r$ DELPHIKE.
Ta fort étonnée , mon cher Léonce } elle
voudrait ne point partir sans que vous
fussiez en bonne amitié l'un avec l'autre}
.elle pense avec raison qu'étant devenus
proches parens par votre mariage avec ma
fille, vous ne devez pas rester brouillés}
je désirerais donc que vous vous rencon-^
trassiez tous les deux chez moi demain
soir ; le voulez— vous ?
LETTRE X.
Réponse de Léonce à madame de
Ver non.
Je n'ai rien à dire à madame d'Albémar,
madame, qui put motiver l'entretien que
vous me demandez. Nous sommes et nous
resterons parfaitement étrangers l'un à
l'autre 5 l'amitié comme l'amour doivent
être fondés sur l'estime, et quand je suis
forcé d'y renoncer , dispensez-moi de le
déclarer.
DELPHINE. '()
LETTRE XL
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 14 août.
Je Fai offensée, mortellement offensée 7
mon ami, je le voulais, et néanmoins je
m en repens avec amertume; mais aussi
comment se peut-il que le jour même où
j'apprends par hasard de madame de Ver-
non , que madame d'Albémar doit alier
cliez le peintre de M. de Serbeilane , le jour
où je la vois emporter ce portrait avec elle 5
madame de Y ernon me propose de rencon-
trer chez elle madame d'Aibémar, de lui
dire adieu, lorsqu'elle part pour rejoindre
M. de Serbeilane ! et de quels termes ma-
dame de \ ernon , inspirée sans doute par
madame d'Aibémar , se sert-elle pour m Y
engages-! elle me j'appelle l'aminé. les liens
de famille qui doivent nie rapprocher de
sa nièce! Non, je ne suis ni le paient ni
1 ami de Delphine} je la liais on je l'adore,
mais lien ne sera simple entre nous , i ■
80 DELPHINE.
ne se passera selon les règles communes.
Il est vrai 5 je ne devais pas me servir d ex-
pressions blessantes en refusant de la voir}
tant de circonstances cependant sY'taient
reunies pour m'irriter ! je fus tout le jour
assez content de moi-même, mais la nuit,
mais le lendemain qui suivit, je ne pus me
défendre du remords d'avoir outrage celle
que j'ai si tendrement aimëe. J'allai chez
madame de Vernon pour la conjurer de ne
pas montrer ma réponse à madame d'Àlbé-
mar. Madame de Vernon était partie pour
la campagne de madame de Lebensei,il
n'y avait pas une heure, me dit-on, qu1 elle
était en route : j'eus l'espoir en montant à
cheval de la rejoindre , et je partis à l'ins-
tant 5 j'arrive à Cernay, sans rencontrer
madame de Vernon 5 un de mes gens me
précède , on ouvre la grille , j'entre , et
j'aperçois d'abord la voiture de madame
d'Àlbémar,qui était avancée devantla porte
de l'intérieur de la maison. J'imaginai que
mad. dÀlbémar était au moment départir ,
et je ne sais par quelle inconséquence du
cœur , quoique je ne fusse pas venu dans
lintention de la voir , je ne supportai pas
DELPHINE. 8 1
l'idée que cela me serait impossible. Sans
projet ni réflexion, j'avance et je crie au
cocher : — R.eculez. — J'attends madame ,
me répondit-il. — Reculez, lui dis— je ^
— et je sautai en bas de mon cbeval avec
une action si véhémente , qu'il rn obéit de
frayeur. Je fus honteux de ma folle colère ,
quand je me trouvai seul au milieu de la
cour, examiné par tous les domestiques
qui y étaient. Celui de madame d'Albémar 7
se ressouvenant du temps où sa maîtresse
avait du plaisir à me voir, me dit qu'elle
était dans le jardin ; j'y entrai par la porte
de la cour, toujours dans le même égare-
ment* j'étais dans une maison étrangère,
je n'y connaissais personne, mais j'allais
où elle était comme un malheureux en-
traîné par une force surnaturelle. Il était
neuf heures du soir, le ciel était parfai-
tement serein , et la beauté de la nuit au-
rait calmé tout autre cœur que le mien }
mais dans mon agitation je ne pouvais
éprouver aucune impression douce. Je la
cherchais, et mes yeux repoussaient tout
ce qui n'était pas elle. J'aperçus d'une
des hauteurs du jardin , à travers l'ombre
IL 4*
8 2 DELPHINE.
des arbres , cette charmante figure que je
ne puis méconnaître} elle était appuyée
sur un monument , qurelle semblait con-
sidérer avec attention } une petite fille à ses
pieds, habillée de noir, la tirait par sa robe
pour la rappeler à elle. Je m'approchai sans
me montrer, Delphine levait ses beaux
yeux vers le Ciel, et je crus la voir pâle et
tremblante , telle que son image m'était ap-
parue à l'église. Elle priait, car toute l'ex-
pression de son visage peignait lenthou-
siasme et l'inspiration. Le vent venait de
son côté 5 il agitait les plis de sa robe avant
d'arriver jusqu'à moi j en respirant cet air
je croyais m'énivrer d'elle, il m'apportait
un souille divin. Je restai quelques instans
dans cette situation : depuis un mois mon.
cœur oppressé n'avait pas cessé de me faire
mal : je le sentais alors battre avec moins
de peine, j'y pouvais poser la main sans
douleur. Je serais resté long— temps dans
cet état, si je n'avais pas vu Delphine sortir
du bosquet pour lire aux rayons de la
lune, une lettre qu'elle tenait entre ses
mains : il me vint dans l'esprit que c'était
celle que } avais écrite à mad. de Yernon .
PELP H I N K,
et que les signes de douleur que je remar-
quais sur le visage de Delphine , venaient
petit-être de la peine que je lui avais cau-
se'e. Je ne pus résister à cette idée , je
m'approchai précipitamment de madame
d'Albéinar, elle se retourna, tressaillit, et
prête à tomber , elle s'appuya sur un arbre.
Je reconnus ma lettre quelle regardait
encore, j'allais mVii saisir pour la dé-
chirer, lorsque Delphine, reprenant ses
ibrees , s'avança vers moi , et tenant ma
lettre dans l'une de ses mains, elle leva
l'autre vers le Ciel. Jamais je ne l'avais vue
si ravissante, je crus un moment que moi
seul j'étais coupable } il me semblait que
j'entendais les anges quelle invoquait à
son secours, parler pour elle et m'accuser.
Je tombai à genoux devant le Ciel i devant
elle, devant la beauté , je ne sais ce que
j'adorais , mais je n'étais plus à moi. —
Parlez, m'écriai— je. parlez : prosterne de-
vant vous, je vous demande de vous jus-
tifier. — Non, me dit-elle en mettant sa
main sur sou cerur, ma réponse est là,
celui qui put na'offenser n'a pas Bûe'rité de
l'entendre. — Elle s'éloigna de moi
8$ BELPHINE.
conjurai de s'arrêter , mais en vain} je vis
de loin madame de Vernon qui venait rapi-
dement vers nous avec mad. de Lebensei y
je fis un dernier effort pour obtenir un
mot . il fut inutile, et mon cœur irrité re-
prit l'indignation que le regard de Del-
phine avait comme suspendue. Je voulus
paraître calme en présence des étrangers ,
et ne pas rendre Delphine témoin de mon
abattement. Je parlai vite, je rassemblai an
hasard tout ce que je pouvais dire à mad»
de Lebensei et à mad. de Vernon 5 et quand
je crus en avoir assez fait pour avoir iair
d être tranquille , je regardai Delphine ,
cVabord avec assurance. Elle n'avait point
essayé, comme moi, de cacher son émotion 7
elle s'appuyait sur la fille de mad. dErvins^
marchait avec peine , ne répondait à rien ,
et cherchait seulement avec ses regards ,
la route qui conduisait hors du parc» Dès
que je vis sa tristesse , je me tus, et je la
suivis en silence 5 mad. de Vernon et mad.
de Lebensei tâchaient en vain de soutenir
Ja conversation. Au moment où nous ap-
prochâmes de la porte , les yeux de mad.
cTÀlbémar tombèrent sur moi} si je n'avais
DELPHINE. 85
vu que ce regard 5 il me semble que ma
situation ne serait point amère, mais elle
a refusé de se justifier Insensé que je
suis! que pouvait-elle me dire ï désavoue-
ra-t-elle son choix? ne m'a-t-elle pas trom-
pé, peut-elle anéantir le passé? mais pour-
quoi donc voulais-je la voir , et pourquoi
ne puis-je jamais oublier cette expression
de douleur qui s'est peinte dans tous ses
traits ? Est-ce encore un art perfide ? mais
de Fart avec ce visage , avec cet accent :
feignait-elle aussi l'état où je l'ai vue, lors-
qu'elle ne pouvait m'apercevoir ? Sa voi-
ture, en s'en allant , passait devant une des
allées du parc, j'ai fait quelques pas der-
rière les arbres, pour la suivre encore des
yeux 5 la fille de mad. d'Ervins avait jeté
ses bras autour d'elle, et Delphine la tenait
serrée contre son cœur , avec un abandon
si tendre , une expression si touchante ! il
m'a semblé que sa poitrine se soulevait par
des sanglots. Une femme dissimulée pour-
rait-elle presser ainsi un enfant contre son
sein 5 cet âge si vrai , si pur, serait-il as-
socié déjà par elle aux artifices de la faus-
seté? non, elle a été émue eu me revoyant 5
86 DELPHINE.
non, ce sentiment n'était point un men-
songe 5 mais elle est liée à M. de Serbellane ,-.
elle n'aurait pu me le nier , je devais m'y
attendre, je ne la chercherai plus. Avant de
l'avoir rencontrée, j'espérais toujours que
si je la revoyais , cet instant changerait mon
sort. Je Fai revue , et c'en est fait. Je n'en
suis que" plus malheureux. Que venais-je
faire chez mad. de Lebensei ? Pourquoi
mad. d Albémar y était— elle f G est une
maison qui me déplaît sous tous les rap-
port. M. de Lebensei était absent . je ne
le regrettai point. M. de Lebensei n a-t-il
pas entraîné la femme qu'il aimait dans
une démarche, qui l'expose au blâme uni-
versel f Je suis sûr qu'elle n'est point heu-
reuse , quoiqu'elle ait eu soin de répéter
plusieurs fois qu'elle Tétait : son inquiétude
secrète, son calme apparent, ce mélange
de timidité et de fierté qui rend ses ma-
nières incertaines , tout en elle est une
preuve indubitable qu'on ne peut braver
Fopinion sans en souffrir cruellement, mais
moi qui la respecte, mais moi qui n ai rien
fait que l'on puisse me reprocher, en suis*
je plus heureux f mon ami, il nest pas
DELPHINE. 87
d'homme sur la terre aussi misérable.
Pourquoi, tout en m'écrivait avec in-
térêt, avec affection, ne me dites— vous
rien sur le sujet de mes peines :, craignez-
vous de me montrer que \ ous aimez
encore mad. d'Albémar ? j'y consens , je
suis peut-être même assez faible pour le
désirer 5 mais de grâce, parlez-moi d'elle 7
et ne m'abandonnez pas seul au tourment
de mes pensées.
LETTRE XIL
Mademoiselle d Albémar à Delphine.
Montpellier, 10 août.
I oiiR la première fois, ma chère amie, je
désapprouve entièrement les sentiment
que vous m'exprimez. Quoi ! Léonce en
se refusant à vous voir, écrit formellement
qu'il a cessé de vous estimer , et dans !<•
moment où cette conduite révoltante ne
devrait a ous inspirer que de l'indignation ,
88 DELPHINE.
votre lettre à moi ( 1 ) nest remplie que des
regrets de ne lui avoir pas parlé, de n'avoir
pas essayé de vous justifier à ses yeux! on
dirait que vous devenez plus faible quand
il se montre plus injuste: vainement vous
vous faites illusion , en m' assurant que ce
n'est point l'amour , mais la fierté , maïs
le sentiment de votre dignité blessée , qui
ne vous permet pas de supporter qu'il se
croye le droit de vous offenser en parlant,
en pensant mal de vous. Voulez-vous sa-
voir la vérité P La lettre de Léonce vous
cause une douleur plus vive que toutes
celles que vous aviez ressenties , et vous
n'avez plus la force de vous y résigner : ce
nest pas tout encore \ en revoyant ce re-
doutable Léonce , votre sentiment pour lui
pour
s'est ranimé , et peut-être ? pardonnez-moi
de vous le dire , il le faut pour vous éclai-
rer sur vous-même 5 peut-être avez-vous
aperçu qu'il avait éprouvé près de vous
une émotion profonde , et qu'un plus long
entretien le ramènerait à vos pieds. Pardon
(i) Cette lettre, ainsi que quelques autres dont
il est parlé, ne se trouye pas da»s le recueil,
DELPHINE. Sq
encore une fois, voire cœur ne s'est pas
rendu compte de ses impressions 5 mais
pensez à l'irréparable malheur d'exciter
<lans le cœur de Léonce , une passion qui
lui inspirerait sans doute de réloignemcnt
pour Ma tilde !
Delphine , souvenez-vous que dans vos
conversations avec mon frère , vous répé-
tiez souvent que la vertu dont toutes les
autres dérivaient, c'était la bonté, et que
l'être qui n'avait jamais fait de mal à per-
sonne , était exempt de fautes au tribunal
de sa conscience. Je le crois comme vous,
la véritable révélation de la morale natu-
relle , est dans la sympathie que la douleur
des autres fait éprouver 5 et vous braveriez
ce sentiment, vous Delphine! Je ne rai-
sonnerai point avec vous sur vos devoirs ,
mais je vous dirai : Songez à Matilde , elle
a dix— huit ans , elle a confié son bonheur
et sa vie à Léonce} abuscrez-vous des char-
mes que la nature vous a donnés, pour lui
ravir le cœur (pie Dieu et la société lui ont
accordé pour son appui F Vous ne le vou-
lez pas , mais que d'écueils dans votre situa-
lion j si vous n'avez pas le courage de quit-
90 DELPHINE.
ter Paris , et de retenir auprès de mof,
Je songe aussi avec inquiétude que
celte mad. de Vernon dont la conduite est
si compliquée , quoique sa conversation soit
si simple , est la seule personne qui ait du
crédit sur vous à Paris 5 pourquoi ne ré-
pondez—vous pas à F empressement que
mad. d'Àrtenas a pour vous, depuis que
vous avez rendu service à sa nièce mad*
de R. ? Elle m'a écrit plusieurs ibis qu'elle
désirerait se lier plus intimement avec
vous; je sais que quand elle vint nous voir
à Montpellier, à son retour de Barège , vous
ne me permettiez pas de la comparer à
mad. de Vernon. Elle est certainement
moins aimable , elle n a pas surtout cette
apparence de sensibilité , cette douceur
dans les discours, cet air de rêverie dans le
silence, qui vous plaisent dans mad. de
Vernon 5 mais son caractère a bien plus de
vérité : elle a une parfaite connaissance du
monde , je conviens quelle y attache trop
de prix, et que si elle n avait pas vraiment
beaucoup d'esprit , l'importance qu'elle
met à tout ce qu'on dit à Paris , pourrait
passer pour du corner âge : néanmoins per-
DELPHINE.
9»
sonne* ne donne de meilleurs conseils , et
soit vertu, soit raison , elle est toujours
pour le parti le plus honnête.
Ne vous refusez pas à L'écouter , vous
ne lui parlerez pas, je le comprends, des
sentimens qu'on ne peut confier qu'à des
âmes restées jeunes * mais elle vous don-
nera des avis utiles : tandisque mad. de
Yernon, qui ne cherche qu'à vous plaire,
ne songe point à vous servir.
Je vous en conjure aussi , ma chère Del-
phine , continuez à ne me rien cacher de
tout ce qui se passe dans voire cœur et
dans votre vie 5 vous avez besoin d'être sou-
tenue dans la noble résolution de partir»
Croyez-moi, dans cette occasion, si la pas-
sion ne vous troublait pas , quel être sur la
terre serait assez présomptueux pour com-
parer sa raison à la votre P mais vous aimez
Léonce , et je n'aime que vous } confiez-
vous donc sans réserve à ma tendresse, et
laissez-vous guider par elle.
£2 DELPHINE.
LETTRE XIII.
Madame cTJrtenas à madame de R.
Paris, ce I septembre 1790.
Xvevenez donc à Paris, ma chère nièce,
vous avez pris cette année trop de goût
pour la solitude; depuis cette malheureuse
scène des Tuileries vous êtes triste \ je
voulais bien que vous sentissiez un peu la
nécessité d'en croire mes conseils, mais je
serais bien fâchée que votre caractère
perdit sa gaîté naturelle.
J'ai enfin rencontré chez elle mad. d'AI-
bémar que vous m'aviez chargée de voir,
et que je rechercherais volontiers pour
moi-même , tant je la trouve aimable et
bonne. J'aurais désiré qu'elle me parlât
avec confiance sur sa situation actuelle ,
mais mad. de Vernon possède seule toute
son amitié , et je doute fort cependant
qu'elle en fasse un bon usage. J'ai trouvé
mad. d'Àlbémar triste et surtout fort agi-
tée, elle avait l'air d'une personne tour-
DELPHINE. 9 3
mentée par une indécision cruelle; il était
neuf heures du soir, elle était encore vê-
tue de sa robe du matin , ses beaux che-
veux n1 avaient point encore été rattaches;
à l'extérieur négligé de sa personne , à sa
démarche lente, à sa tête baissée, Ton au-
rait dit que depuis long-temps elle n'avait
rien fait (pie songer à la même pensée , et
souffrir de la même douleur.
Dans cet état cependant , elle était jolie
comme le jour, et je ne pus m'empêcher de
le lui dire. — Moi jolie, me répondit-elle ,
je ne dois plus l'être. — Et elle se tut. Je
voulais apprendre d'elle quelles sont à pré-
sent ses relations avec M. de Seibellane ;
on rapporte à ce sujet des choses très-di-
verses dans Paris; les uns disent qu'elle ne
part pour le Languedoc que pour aller de
là rejoindre M. de Seibellane , s'il n'ob-
tient pas , à cause de son duel , la permission
de revenir en France : d'autres murmurent
tout bas que mad. d'Albémar a été fort co-
quette pour M. de Mondoville , et que M. de
Seibellane irrité s'est brouillé tout-à-fait
avec elle : enfin une lettre de Bordeaux
m'avait fait naître une idée très-diiîérente
<)4 DELPHINE.
de toutes celles-là , et je Pavais gardée jus-
qu'à présent pour moi seule 5 je pensais
qu il se pourrait bien que M. de Serbellane
fût l'amant de mad. dErvins , et que mad.
d'Albémar les ayant réunis tous les deux
chez elle un peu indiscrètement, M. dEr-
vins les y eût surpris 5 et se fût battu avec
M. de Serbellane pour se venger de 1 in-
fidélité de sa femme.
J'essayai de provoquer la confiance de
mad. d'Albémar, en lui disant ce qui était
vrai , c'est que je voyais avec peine que les
différens bruits qui se répandaient dans Pa-
ris , sur son compte , pouvaient nuire à sa ré-
putation } elle me répondit avec un décou-
ragement qui me toucha beaucoup : — Il
fût une époque de ma vie dans laquelle
j'aurais attaché de l'importance à ce qu'on
pouvait dire de moi , mais à présent que
mon nom ne doit plus être uni à celui de
personne, je ne m'inquiète plus de l'injus-
tice dont ce nom peut être l'objet. — Ces
paroles me persuadèrent qu'elle était en
effet brouillée avec M. de Serbellane , et
comme je commençais à lui donner des
consolations douces sur la peine qu'elle de-
DELPHINE. go
vait en éprouver , elle in arrêta pour me
demander de m'expliquer mieux 5 et lors-
que je Te us fait , elle eut l'air étonnée 5 mais
sans y mettre un intérêt très— vif , elle me
déclara quelle n'avait jamais pensé à
épouser M. de Scrbcllane.
Le soupçon que j'avais formé sur mad.
d'Ervins me revint à l'instant, et je le dis
à Delphine, en lui avouant que je regar-
dais dans ce cas mad. dErvins, comme la
véritable cause de la mort de son mari.
Delphine ne meut pas plutôt comprise ,
que se relevant de rabattement où je l'avais
vue jusqu'alors, elle me protesta que je me
trompais. Je persistai dans mon opinion,
et je lui dis positivement qu'un duel aussi
sanglant ne pouvait avoir été provoqué par
de simples discussions politiques , et que
l'amour de M. de Serbellane pour elle ou
pour mad. d El vins en devait être la cause :
quand mad. d'Albémar vit que cette opi-
nion était arrêtée dans ma tête, elle finit
par me laisser croire tout ce que je voulus
sur son attachement pour M. de Serbel-
lane , exigeant seulement que je n accu^
sasse pas mad. d'Ervins.
f)6 DELPHINE.
Que vous dirai- je , ma chère nièce ? Il
me fut impossible de démêler la vérité. Ce
n'est pas qu'assurément mad. d'Albémar
ne soit la femme la plus vraie que j'aie ja-
mais connue , mais il y a dans son carac-
tère une générosité si singulière, que je ne
suis pas parvenue à découvrir avec certi-
tude 5 si tout le mystère ne vient pas de
la crainte qu'elle a de compromettre mad.
d'Ervins. Aime— t— elle réellement M. de
Serbellane ? sa tristesse vient-elle de leur
séparation , et peut-être de leur brouille-
rie ? ou bien a— t— elle consenti à tout ce
qu'on pourrait dire d'elle et de lui, pour
détourner l'attention qui se serait portée
sur mad. d'Ervins 5 et la sauver de l'indi-
gnation qu'elle aurait excitée dans le pu-
blic, et dans la famille de son mari? je
l'ignore , mais j'exige de vous le plus pro-
fond secret sur cette dernière supposition ,
vous en sentez les conséquences.
Quoi qu'il en soit, mad. d'Albémar a
rendu ma pénétration tout-à-fait inutile }
je me vante de deviner les caractères dis-
simulés 5 mais quand une âme franche ne
v$ut pas laisser connaître un secret, sa ré-
D E L P H I K E.
97
serve simple et naturelle, déconcerte les
efforts cle l'esprit observateur.
Après quelques inomens cle silence, je
n'insistai plus 5 et me bornant à tacher d'é-
clairer Delphine sur madame de Vernon,
je lui dis : — Quels que soient vos motifs
pour ne pas donner à ceux qui s in ter es—
sent à vous , le moyen de répondre claire-
ment aux malveillans qui vous supposent
des torts , de bons amis en imposent tou-
jours, quand ils le veulent, aux discours
me di sans de la société de Paris : pourquoi
donc mad. de Vernon qui se dit votre amie,,
ne fait-elle pas taire la phalange des sots ?
Ils attaquent, il est vrai, de préférence ,7
les personnes distinguées } mais ils ne s y
hasardent cependant, que dans les momens
où ils ne les croient pas courageusement
défendues par leurs parens ou leurs amis.
— Je dois croire, me repondit Delphine,
en retombant dans cet état de tristesse in-
souciante dont elle était un moment sor-
tie, je dois croire que madame de 'Vernon
est mon amie. — Je n ai pas entendu du
répondis-je, qu'elle se permit aucun genre
de blâme sur Vous , nia chère Delphine;
Tome IL 5
Q§ DELPHINE.
mais cependant je n'ai pos une confiance
entière dans son amitié ; ceux qui l'entou-
rent se montrent souvent mal pour vous*
rarement on peut se tromper à cet indice 5
on inspire à ses amis ce que 1 on êpiouve
sincèrement: et dans son cercle du moins,
une femme sait faire aimer ce quelle aime :
elle vous loue beaucoup 5 j'en conviens ,
mais à haute voix, comme s'il lui impor-
tait surtout qu'on vous le répétât; et je
ne vois pas, dans sa conversation, quand
il s'agit de vous , ce talent conciliateur
qu'elle porte sur tous les autres sujets : elle
dit souvent que vous êtes la plus jolie, la
plus spirituelle : mais c est à des femmes
qu'elle s'adresse pour vous donner cet
éloge qui peut les humilier; et je ne l'en-
tends jamais leur parler de cette bonté ,
de cette douceur, de cette sensibilité tou-
chante qui pourraient vous faire pardon-
ner tous vos charmes, par celles mêmes
qui en sont jalouses. Enfin, souffrez que
je vous le dise, on pourrait croire, en en-
tendant mad. de Yernon parler de vous ,
qu'elle s'acquitte par ses discours plutôt
qu'elle ne jouit par ses sentimens, et que
Delphine. gg
prévoyant d'une manière confuse que vo-
tre amitié finira peut-être un jour, elle ne
veut pas à tout hasard vous donner des ar-
mes contre elle, en contribuant elle-même
à consolider votre réputation.
— Si vous avez raison , me répondit
Delphine, je n'en suis que plus à plaindre^
je l'aime, je l'ai aimée, mad. de Yernon ,
de F attrait du monde le plus \l£ et le plus
tendre; si tant de dévouement, tant d'af-
fection n ont point obtenu son amitié , il
est donc vrai qu'il n'est rien en moi qui
puisse attacher à mon sort, il est donc
vrai que je ne puis être aimée. — Vous
vous trompez , ma chère Delphine, repris-
je alors vivement 5 vous méritez d'avoir
des amis plus que personne au monde •
unis vous ne savez pas encore ce que c'est
que la vie : vous vous croyez deux excel—
lens guides, l'esprit et la bonté 5 hé bien 1
ma chère , ce n est pas assez d'être aima-
ble et excellente pour se démêler heureu-
sement des difficultés du inonde • il y a
d'utiles défauts , tels que la froideur , la
défiance, qui vaudraient beaucoup mieux
pour é^ide que vos qualités mêmes 5 tout
ÎOO DELPHINE.
au moins faut-ii diriger ces qualités avec
une grande force de raison : moi qui ne suis
pas née très-sensible , j'ai deviné le monde
assez vite, laissez— moi tous rapprendre.
Mad. de Vernon vous parait plus digne de
votre amitié, elle sait mieux vous tenir le
langage qui vous séduit : moi je reste tou-
jours ce que je suis* je n'ai pas assez d'i-
magination pour feindre, je le voudrais en
vain : je ne suis plus jeune , mon esprit
n'est plus flexible, il ne peut aller que
dans sa ligne 5 mais je sais que mes aver—
tissemens vous sont nécessaires, et c'est
cette conviction qui me fait solliciter vo-
tre confiance. On vous L'aura dit, je crois }
d'ordinaire je ne me mets pas en avant :
je suis sur la défensive avec la société , et
c'est ainsi qu'il faut être} je m'offre à vous
cependant , ma chère Delphine , parce que
vous avez un caractère qui donne tout, et
n'abuse de rien : servez-vous donc de moi ,
si je puis vous être utile, ce sera ce que
je pourrai faire de mieux de mon oisive
existence.
— Mad. d'Àlbémar parut fort touchée
des preuves d'amitié que je lui donnais.
DELPHINE. 1 0 1
et je croyais môme l'avoir un peu ébran-
lée clans son aveugle amitié pour mad. de
\crnon • mais le surlendemain elle est re-
venue chez moi presque uniquement pour
me dire quelle avait revu depuis moi
rnad. de Vernon, et sVtait assurée qu'elle
n'avait aucun tort. — Elle n'aurait pu me
défendre, continua mad. d'Albe'mar, sans
compromettre mes amis • elle a bien fuit
de se conduire avec prudence, et de ne
pas se livrer à son sentiment. — Je vous
le répète , ma chère nièce , on ne peut ar-
racher madame d'AIbémar à l'empire de
madame de Vernon.
Je l'ai souvent remarqué en vivant dans
leur société, madame de Vernon met beau-
coup d'intérêt à captiver Delphine 5 elle
est avec elle (ière, sensible, délicate} elle
rend hommage au caractère de son amie ,
en imitant toutes les vertus pour lui plaire :
moi. je ne puis ni ne veux me montrer
autrement que la nature ne ma laite ,
bonne et raisonnable, mais point du tout
exaltée^ je vaux mieux réellement que
madame de Vernon 5 Delphine a tort de
ne pas s'en apercevoir.
102 DELPHINE.
J'obtiendrai cependant un jour l'amitié
de mad. d'Aibémar , si quelques circons-
tances me mettent dans le cas de la ser-
vir : je vous promets que je veillerai sur
elle comme sur ma fille • vous aussi , ma
chère nièce, vous allez devenir l'objet de
tous mes soins , si vous continuez à m'é—
coûter et à me croire.
H. d'Artenàs.
LETTRE XIV.
Delphine à mademoiselle d'Aibémar.
Paris, ce 3 septembre.
on, vous l'exigez en vain , non , je n'ai
N
pas la force de souffrir une telle incerti-
tude ; qu'il me dise ce qu'il éprouve , que
je connaisse la cause de l'état extraordi-
naire où je le vois, et je me soumets à
mon sort: mais le doute, le doute! cette
douleur qui prend toutes les formes pour
vous poursuivre, sans que vous ayez ja-
mais aucune arme pour l'atteindre , je ne
/
DELPHINE. 1 03
puis me résoudre à la supporter. Les mal-
heureux , condamnes au supplice, savent
au moins pour quels crimes ils sont punis,
et moi je l'ignore. Ce que je croyais ne
me parait plus vraisemblable} écoutez ce
qui s'est passe hier, et, si vous le pouvez ?
continuez à me commander de partir sans
le voir.
On jouait hier Tancrède ; mad. de Ver-
non me proposa dy aller, j'y eonsentis ,
parce que de toutes les tragédies , c'est
celie qui m'a fait verser le plus de larmes }
nous nous plaçâmes dans la loge de mad.
de Yernon , qui est en bas sur l'orchestre.
Pendant le premier a^te , je remarquai , à
quelque distance de nous , un homme en-
veloppé d'un manteau , la tète appuyée sur
le banc de devant, couvrant son visage
avec ses mains, et mettant du soin à se ca-
cher. Malgré tous ses efforts , je reconnus
Léonce 5 il y a tant de noblesse dans sa
taille, que rien ne peut la déguiser.
Mes yeux étaient fixés sur lui , je n'en-
tendais presque rien de la pièce, mais je
le regardais. Il tressaillit en écoutant la
scène où Tancrède apprend l'infidélité
1 €>4 DELPHINE.
d'Aménaïde } son émotion ,. depuis cet
instant, semblait s'accroître toujours} il
cherchait à la dérober à tous les regards,
Biais je ne pouvais mj méprendre. Ali !
que j'aurais voulu m'approcher de lui !
combien j'étais touchée de ses larmes !
C'étaient les premières que je voyais ré-
pandre à cet homme d'un caractère si
ièrme et si soutenu : était-ce pour moi
qu'il pleurait? serait-il possible que son
âme fut ainsi bouleversée, si Ma tilde suf-
fisait à son bonheur F Ne donnait-il point
de regrets à celle qui entend mieux les
senti mens d'Aménaide , qui est plus digne
d'admirer avec lui le langage que le génie
prête à l'amour ?
Enfin, au quatrième acte, il me parut
qu'il n'avait plus le pouvoir de se con-
traindre 5 je vis son visage baigné de pleurs,
et je remarquai dans toute sa personne un
air de souffrance qui m'effraya : je crois
même que, dans mon trouble, je fis un
mouvement qu'il aperçut, car à l'instant
même il se baissa de nouveau pour se dé-
rober à mes regards :; mais lorsque Tan-
crède , après avoir combattu et triomphé
D E L P H I TS E. I O 5
pour Àménaide, revient avec la résolution
de mourir 5 lorsqu'un souvenir mélancoli-
que, dernier regret vers l'amour et la vie?
lui inspire ces vers , les plus touchans qu'il
y ait au monde :
Quel charme, dans son crime, à mes esprits rappelle
L'image des vertus que je crus voir en elle ! etc. (J).
Un soupir, un cri même étouffé, sortit du
cœur de Léonce} tous les jeux se tour-
nèrent vers lui • il se leva avec précipita-
tion, et se hâta de s'en aller} mais il chan-*
celait en marchant , et s'arrêta quelques
instams pour s'appuyer} son visage me pa-
rut dune pâleur mortelle} et comme ou
refermait la porte sur lui, je crus le voir
manquer de force et tomber.
(i) Vers de Tancrède, acte 4, scène 2.
Quel charme , dans son crime, à mes esprits rappelle
Limage des vertus que je crus voir en elle!
Toi qui me fais descendre avec tant de tourment
Dans l'horreur du tombeau, dont je t'ai délivrée,
Odieuse coupable !... et peut-être adorée!
Toi qui Jais mon destin, jusqu'au dernier moment i
Ali I -s'il était possible, ah 1 si tu pouvais être
Ce que mes yeux trompes fout vu Toujours paraître'
No.., ce n'cil quVn nwuia.it que je peai l'oublier'-
1 OO DELPHINE.
Dieu! comment ne l'ai-je pas suivi! La
présence de mad. de Yernon , qui me fixait
attentivement, et la curiosité des specta-
teurs, que j'aurais attire'e sur moi, me re-
tinrent} mais jamais un sentiment plus pas-
sionné ne m'avait entraînée vers Léonce :
il me suffisait de le retrouver sensible 7
j'oubliais qu'il ne Tétait plus pour moi , et
qui! avait pris volontairement des liens
qui nous séparaient pour toujours 5 je me
hâtai de revenir chez moi , et quand je fus
seule, une réflexion me saisit fortement,
je crus voir quelques rapports entre les
vers qui avaient touché Léonce, et les
sentimens qu'il pouvait éprouver, s'il m'ai-
mait encore et me croyait coupable. Néan-
moins , quelque exagéré que soit Léonce
sur les vertus qu'impose le monde , pour-
rait-il donner le nom de crime à la con-
duite que j'ai tenue ? Non ! m'écriai— je
seule avec transport, on m'a calomniée
près de lui , je ne puis deviner de quelle
manière 5 mais il faut qu'il m'entende , il
le faut à tout prix ! Louise , il n'est aucun
devoir sur la terre, qui pût me faire con-
sentir à lui laisser une opinion injuste de
DELPHINE. 1
07
moi : que je meure , mais qu1 il me re-
grette } n'exigez pas que je vive avec son
mépris.
Cependant , en me rappelant la lettre
qu'il a répondue, la seule pensée de lui
écrire, de le chercher, me fait mourir de
honte. Quoi qu'il arrive , je ne confierai
point à madame de Vernon les pensées qui
m'agiteut } je ne sais ce qu'elle a cru de-
voir ou me dire ou me taire, mais la voix
seule de Léonce peut me persuader main-
tenant } c'est de lui seul que j'apprendrai
s'il me liait ou s'il m'aime, s'il est injuste
ou malheureux. C'est à lui Eh quoi !
bravant tout ce qui devrait me retenir ,
j'irais implorer une explication de ce ca-
ractère si soupçonneux, si rigide et si fier !
Quelle perplexité cruelle! comment jamais
en sortir !
Ne me dites pas que tout est fini . qu'il
est marié, que je dois renoncer à son opi-
nion comme; à son amour 5 son estime est
encore mon seul bien sur la terre, il a be-
soin des suffrages de tous : je ne veux que
le sien, mais il faut que je l'emporte dans
ma retraite ; si je ne l'obtenais pas, vous
10S BEL PHI NE»
me verriez poursuivie par une agitation que
rien ne pourrait calmer } je n'aurais pas le
repos que peut donner le malheur même r
quand il n'y a pins rien à faire ni rien à
vouloir. Je ne me résignerais jamais, et en
expirant 3 ma dernière parole serait encore
pour me justifier auprès de lui.
LETTRE XY.
Léonce à M. Barton.
Ce 4 septembre 1790,
J b vous envoie un courier , qui a ordre
de revenir dans vingt-quatre heures , avec
une lettre de vous } vous ne répondez pas-
depuis huit jours aux lettres que je vous
ai écrites sur ce qui s-était passé entre
madame dAlhémar et moi. Quel est le
motif de votre silence ? Pourquoi ne in avez-
vous pas écrit? Me trouvez-vous injuste en-
vers Delphine? et si vous le croyez, juste
Gel ! pensez-vous que ce serait me faire du
mal que de me le dire ? N
DELPHINE. ! OC)
LETTRE XVI.
Réponse de M. Bar ton à Léonce.
Mondoville , 6 septembre.
V ors avez eu tort d'attacher autant d'im-
portance à un silence de quelques jours, je
soufT're toujours de mon bras, et j'ai de la
peine à écrire jusques à ce que je sois guéri.
Vous êtes l'époux de mademoiselle de
Vernon , c'est une personne très-vertueuse ,
uniquement attachée à vous 5 il me semble
que vous ne devez plus vous occuper des
circonstances qui ont précédé votre ma-
riage. Je ne puis les approfondir de loin •
ce que vous m'en avez dit ne su (ht pas
pour juger une femme à qui j'ai voué de
l'estime et de rattachement • mais ce dont
je me crois sûr? c'est qu elle-même à pré-
sent désire que vous soyez occupé de votre
bonheur et de celui de Matikle, et (pie
vous oubliez entièrement L'affection que
vous avez pu concevoir lun pour L'autre ,
quand \ous étiez libres-
110 DELPniNE.
Je vous en conjure, mon cher e'îève ,
calmez-vous sur toutes ces idées 5 le temps
en est passé , votre sort est fixé comme
votre devoir} rappelez-vous ce que vous
avez toujours pensé des liens que vous ve-
nez de contracter, et songez qu'il faut se
soumettre , quand la passion nous aveugle ,
aux jugemens qu'on a prononcés dans le
calme de sa raison. Je suis désolé d'être
hors d'état d'aller en voiture , je pourrais
espérer que nos entretiens vous feraient
du bien. Adieu.
LETTRE XYII.
Madame de R. à Madame iï Artenas.
Ce 14 septembre.
J e suis arrivée il y a deux jours , pour
vous voir, mon aimable tante , et Ton m'a
dit chez vous que vous étiez à la campagne ;
vous auriez du m en prévenir ,t je ne reviens
à Paris que pour vous : quand nous serons
bien seules une fois , je vous expliquerai
mon goût pour la retraite 5 vous ni'encou-
DELPHINE. 111
ragerez à vous en parler , car ce sujet
m'est pénible.
J'ai commencé par rn informer de mad.
d'Àlbémar, je ne veux point aller chez elle}
hélas ! je sais trop que sa liaison avec moi
ne pourrait que lui nuire : mais je n'ai pas
dans le cœur un sentiment plus vif que
mon intérêt pour son sort. Mad. de A er-
non me lit inviter hier à une grande assem-
blée quelle donnait, et j'y allai dans l'es-
pérance de rencontrer mad. d'Albémar
qui n'y (in point. En traversant les appar-
tenons de mad. de Vernon, je me rappe-
lai la dernière lois que j y vins, le jour de ce
grand bal où Delphine eut tant de succès ,
et montra si visiblement son intérêt pour
M. de Mondoville 5 je réfléchissais aux
e'vénemens inattendus qui avaient suivi ce
jour, lorsque M. de Mondoville entra dans
le salon avec sa femme.
Je vous ai dit , je crois , ma tante , que la
première fois que j'avais vu Léonce, je fus
si frappée du charme et de la noblesse de
sa ligure , que tout-à-coup l'impression
que j'en reçus me fit réfléchir avec amer-
tume sur les torts de ma vie. Je sentis que
113 DELPHINE.
Je n'étais pas digne d'intéresser un tel
homme , et mad. d'Albémar me parut la
seule femme crui méritât de lui plaire. Hé
bien ! hier , l'expression du visage de
Léonce était entièrement change 5 la
beauté de ses traits restait toujours la
même , mais son regard sombre et distrait
ne s'arrêtait plus sur aucune femme. Il se
hâta de saluer, et s'assit dans un coin de la
chambre où il n'y avait personne à qui par-
ler. Sa femme s'approcha de lui , je ne sais
ce qu'elle lui demandait, il lui répondit
d'un air doux , mais dès qu'elle l'eut quitté,
il soupira comme s'il venait de se con-
traindre.
Une fois mad. de Yernon voulut con-
duire son gendre auprès d'une dame étran-
gère qui ne le connaissait pas 5 je crus voir
dans les manières de Léonce une répu-
gnance secrète à se laisser ainsi présenter
comme un nouvel époux 5 il restait en ar-
rière j suivait avec peine , et se prêtait gau-
chement à tout ce qui pouvait ressembler
à des félicitations.
Mad. du Marset 5 placée à côté de moi ,.
■vit que j'observais attentivement M. et
DEL PHI H E, 1 L3
mad. de Mondoville , et me dit tort bas en
souriant : — J'ai été leur rendre visite deux
ou trois fois, et les ai mjs souvent < ! > ;■
mad. de Vernon 5 il ny a rien de si singu-
lier que la conduite de Léonce } il semble
qu'il veut être , comme le disait le duc
de B., le moins marié qu'il est possible; il
évite avec un soin extraordinaire les so-
ciétés , les occupations communes avec sa
femme. Maitilde , charmée de sa douceur ,
de sa politesse , de la liberté qu'il lui laisse y
ne remarque pas l'indifférence qu'il a pour
elle 7 et la crainte qu'il ('prouve de resser-
rer ses liens , en se servant du pouvoir
qu'ils lui donnent} Matilde a de l'amour
pour son mari , et se persuade fermement
qu'il en a pour elle : ces dévotes ont eu
toutes choses une merveilleuse faculté de
croire ! On dirait que Léonce attend tou-
jours quelque événement extraordinaire,
et qu'il n'est dans sa maison qu'en passant,
il n arrange rien chez lui, il n'a pas seule-
ment encore fait ouvrir la caisse de ses
livres , aucun de ses meubles n'est à sa
place : ce saut de petites observations ,
mais qui n eu prouvent pas moins l'état de
1 1 4 DELPHINE.
son âme : tout ce qui lui rappelle sa situa-
tion lui fait mal , et quoiqu'il ne puisse la
changer, il s'épargne tant qu'il le peut les
circonstances journalières qui lui retra-
cent la grande douleur de sa vie . son
mariage : enfin je vous garantis qu'il est
très— malheureux.
— J'allais repondre à mad. du Marset et
l'interroger encore , mais notre conversa-
tion fut interrompue. Comme il y avait
beaucoup de jeunes personnes dans la
chambre , on proposa de danser: une femme
se mit au clavecin, une autre prit la harpe }
moi je regardais Léonce , il cherchait les
moyens de sortir de la chambre , mais un
homme âge' , qui lui parlait , le retenait im-
pitoyablement. Je compris que la danse de-
vait lui rappeler des souvenirs pe'nibles ,
et j'espérais qu'on ne lui proposerait pas
de s'en mêler , lorsque mad. du Marset pre-
nant la main de Matilde et la mettant dans
celle de Léonce , leur dit : — Allons , les
jeunes mariés , dansez ensemble. — Bravo !
se mit-on à crier de toutes parts , oui , qu'ils
dansent ensemble. La musique commence
à l'instant 3 et tout le monde s'écarte pour
DELPHINE. 113
laisser Matilde et Léonce seuls au milieu
de la cl: ambre.
Tout cela s'était fait si rapidement 5 que
Léonce , toujours absorbe , ne sut pas
d'abord ce qu'on voulait de lui* mais quand
il entendit la musique , qu'il vit le cercle
forme , et près de lui Ma tilde qui se pré-
parait à danser , saisi à l'instant comme par
un sentiment d'effroi , frappé sans doute
du souvenir de Delphine que tout lui re-
traçait, il rejeta la main de Matilde avec
violence , recula de quelques pas devant elle,
puis se retournant tout-à-coup , il sortit en
un clind'œil de la chambre et s'élança dans
le jardin • le cercle qui l'entourait s'ouvrit
subitement pour le laisser passer 5 la viva-
cité de son action faisait tant d'impression
sur tout le monde , que personne n'eut
Fidée d*1 prononcer un mol pour l'arrêter.
Mad. de \ ernon 5 remarquant l'étonné-
ment de la société, se hâta dé dire que
M. de Mondoville ne pouvait supporter
d'être l'objet de l'attention générale , et
qu'il était très-timide , malgré les bonnes
raisons (pion pouvait lui trouver de ne pas
l'être. Chacun eut l'air de le croire, et,
lit) DELPHIKE.
chose étonnante 5 Matilde qui aime certai-
nement son mari , fut la première à se tran-
quilliser complètement, et se mit à danser
à la même place où Léonce 1 avait quittée;
Je sortis pour prendre l'air 5 à l 'extré-
mité' du jardin de mad. de Vernon , je trou-
vai Léonce assis sur un banc , et profondé-
ment rêvemr } il me vit pourtant au moment
où je me détournais pour ne pas le trou-
bler , et lui qui jusqu'alors ne m'avait ja-
mais adressé la parole, vint à mci , et me
dit : — Mad. de R., la dernière ibis que je
vous ai vue , vous étiez avec mad. d Albé-
niar : vous en souvenez-vous? — Oui sûre-
ment, lui répondis-je , je ne l'oublierai ja-
mais. — Eh bien ! dit-il alors, asseyez- vous
sur ce banc avec moi 7 cela vous fèra-t-il de
la peine de quitter le bal ? — Non , je vous
assure, lui répétai-je plusieurs fois. — Mais
lorsque nous lûmes assis, il garda le silence
et n'eut plus l'air de se souvenir que c'était
lui qui voulait me parier. J'éprouvais un
embarras qui ne me convient plus , et je me
hâtai d'en sortir par mes anciennes maniè-
res étourdies et coquettes ] car c'est une co-
quetterie que de parler à un homme de sas
DELPHINE. 117
scntimens , même pour une autre femme.
— Que vous est-il donc arrivé , lui dis— je ,
en mon absence ? Je croyais avoir remar—
que que mad. d'Albémar vous aimait, que
vous aimiez mad. d'Albémar } je vais passer
un mois à la campagne, je reviens, tout
est changé • une aventure cruelle fait un
bruit épouvantable, mad. d'Albémar, dit-
on , doit épouser M. de Serbellane , je
vous retrouve l'époux de Matilde , et ce-
pendant vous êtes triste , mad. d'Albémar
ne part point , et ne voit plus personne }
qu'est-ce que cela signifie T — Léonce re-
prit Fair de réserve qu'il avait un moment
perdu , et me dit assez froidement : —
Mad. d'Albémar sera sans doute très-heu-
reuse dans le choix qu'elle a fait de M. de
Serbellane. — On ne m'ôtera pas de l'es-
prit, repartis— je, quelle vous préfère à
tout; mais il est inutile de vous en parler
à présent que vous êtes marié 5 ainsi donc ,
adieu. — Je me levais pour m'en aller,
Léonce me retint par ma robe , et me
dit : — Vous êtes bonne, quoiqu'un peu
légère, vous n'avez pas \ou!u me faire
de la peine , expliquez-vous davantage.
Il8 DELPHINE.
— Je ne sais rien, repris-je, je vous as-
sure 5 je me souviens seulement d'avoir vu
mad. d'Albémar traverser ici la salle du
bal 5 un soir où vous étiez prêt à vous trou-
ver mal après avoir dansé avec elle. L'émo-
tion qui la trahissait ce jour-là ne peut ap-
partenir qu'à un sentiment vrai, pur, aban-
donné, tel qu'on l'éprouve, ajoutai-je en
soupirant , quand d'illusions en illusions on
n'a pas flétri son cœur • il se peut qu'elle
ait eu des en^agemcns antérieurs avec M. de
Serbellane } mais je suis convaincue qu'elle
ne l'épousera pas , parce qu'elle vous
aime , et qu'elle a rompu ses liens avec
lui à cause de vous.
— Léonce parut frappé de ce que je
venais de lui dire } mad. de Yernon étant
venue nous rejoindre, je rentrai dans le
solon , et ne parlai plus à M. de Mondovilie
de la soirée , qu'un moment lorsque je
m'en allais , et qu'il venait d'avoir un assez
Ions? entretien seul avec sa belle— mère. —
IVécouiez pas trop mad. de \ernon, lui
dis— je tout bas , je me méfie beaucoup
même de son amitié pour mad. d'Albémar }
elle est bien fine , mad. de Veinon j elle n'est
DELPHINE. 11
point dévote, elle n'a guères de principes
sui rien, elle a beaucoup desprit , elle n'a
point aimé son mari , et cependant elle n'a
jamais eu d'amant. Déliez — vous de ces
caractères -*- là , il faut que leur activité
s'exerce de quelque manière. Croyez-moi,
les pauvres femmes qui, comme moi, se
sont lait beaucoup de mal à elles-mêmes ,
ont été bien moins occupées d'en faire
aux autres. — Hélas! me répondit Léonce
en me donnant la main pour me recon-
duire jusqu'à ma ^iture, il y a peut-être
une vie dont le sort a été décidé par ce
que vous dites si gaîment.
Mad. de Mondoville sortait en même
temps que moi , elle exprima son mécon-
tentement d'une manière très-visible, de la
politesse que me faisait Léonce} ce n'était
pas la jalousie qui L'irritait , votre pamre
nièce ne passera jamais pour attirer l'at-
tention de L :once , mais mad de Mondo-
ville, avant son mariage comme depuis,
n'a jamais manqué d'exercer sur mol toute
la rigueur de sa pruderie; je le mérite
peut-être , mais que la charmante Delphine,
aussi pure que Matilde , et mille lois plus
120 DELPHINE.
aimable, sait mieux trouver Part de faire
aimer la vertu !
Adieu ma chère tante , revenez , revenez
vite , je puis vous promettre avec certi-
tude, que désormais je contribuerai tous
les jours plus à votre bonheur.
Cécile de R.
LETTRE XYI1I.
Léonce à M. Barton.
Paris , ce l5 septembre.
JlLnfin, je suis décida, mon cher maître,
sur le parti que je dois prendre , je verrai
mad. d'Ahbémar avant d'aller en Espagne 5
une femme à qui je n'aurais pas permis,
dans le temps heureux de ma vie, de pro-
noncer le nom de Delphine, mad. de R.
m'a explique , je le crois , les contradic-
tions qui m'etoimaient dans la conduite de
mad. d'AIbcmar. Avant mon arrivée , elle
avait contracte des engagemens avec M. de
Serbeilane. mais il est vrai que depuis elle
DELPHIN 1'. I 2 I
m'a aimé , et peut-être F est-il aussi que ce
sentiment a blessé M. de Serhcllane, et
qu'ils sont maintenant brouilles. Le séjour
de mad. d'Âlbémarà Bellerive ,. son trou-
ble, son embarras en me voyant, tout peut
se comprendre, si, en effet, elle se repro-
che de n'avoir pas été vraie avec moi.
Je ne puis plus avoir pour elle cet en-
thousiasme sans bornes, qui me la repré-
sentait comme une créature sublime; mais
mest-il pas simple que si elle a sacrifié ses
lieus avec M. de Serbellane , à son atta-
chement pour moi , j éprouve encore pour
elle un attendrissement profond? Cepen-
dant ne me connaissait— elle pas lorsque
son amant a passé vingt-quatre heures chez
elle T oh! pensée de l'enfer! écartons— la
s'il est possible. Je veux revoir Delphine,
c'est un ange tombé, mais il lui reste en-
core quelque chose de son origine.
Je lui dois d'ailleurs quelques excuses
avant de la quitter pour toujours} elle a
peut-être souffert quand elle m'a su répoux
de Maulde : c'était une action dure de me
marier, de rompre avec elle, sans l'infor-i
mer, même par un mot, de mon dessein.
Tome IL 6
122 DELPHINE.
Madame de Yernon m'a fortement pressé
hier encore d'aller en Espagne } elle craint,
je crois, que je ne lui fasse des reproches
sur ses pertes continuelles au jeu , son in-
quiétude est mal fondée } c'est le moment
d'avoir des torts avec moi , je ne me sou-
viens de rien, je suis insensible à tout}
mais pourquoi madame de Yernon ne m'a-
t-elle jamais dit que Delphine m'avait aimé,
qu'elle désirait pouvoir rompre avec son
premir choix ? Mad. de \ernon avait-elle
peur qu'après tout ce qui s'était passé, je
consentisse à remplacer M. de SerbellaneT
c'était bien peu me connaître î mais elle
ne devait pas se refuser à me donner un
sentiment doux qnand j'étais irrité , dé-
voré } quand un mot qui m'eût laissé res^
pirer , m'aurait fait plus de bien qu une
goutte d'eau dans les déserts.
Le soulagement dont j'ai besoin , je le
trouverai peut-être dans une conversation
de quelques heures avec mad. d'Albémar.
Je suis donc résolu de lui écrire pour lui
demander de me recevoir à Bellerive. Ce
n'est point à Paris , c'est dans la solitude
que je veux lui parler } elle j retournera
DELPHINE. 12Î
demain , ma lettre lui sera remise après-
demain à son réveil.
Vous n'avez rien à redouter pour mes
devoirs, de cette explication, mon cher
maître:, j'apprendrais que Delphine m'aime
encore , que mes résolutions ne seraient
point changées } elle ne peut plus se mon-
trer à moi telle que je la croyais , et l'idée
parfaite que j'avais d'elle pourrait seule
décider de mon sort. Si 5 comme je l'es-
père , mad. dAlbémar consent à me rece-
voir, si elle me montre quelques regrets*
je saurai me tracer un plan de vie triste-
mais calme. Je partirai pour l'Espagne , j'y
resterai quelques années, dusse— je J faire
venir mad. de Mondoviile. Je veux quitter
la France après avoir vu mad. d'Àlhémar*
nous nous séparerons sans amertume , je
pourrai supporter mon sort } mes regrets
ne finiront point, mais la plupart des
hommes ne vivent-ils pas avec un senti—
ment pénible au fond du cœur P
Enfin ne me blâmez pas, j'ose vous le
répéter, ne me blâmez pas} on doit per-
mettre aux caractères passsionnés. de cher-
cher une situation d'âme quelconque , qui
1^4 DELPHINE.
leur rendre l'existence tolérable. Pensez-
vous que je pourrais vivre plus long-temps
dans lëtat où je suis depuis deux mois ? Il
me faut une autre impression , fut-ce une
autre douleur, il me la faut ! Vous me con-
naissez de la force, de la fermeté :; je sais
souffrir, hé bien! je vous le dis, je suc-
combais , et ce cri de miséricorde ne
m'échappe , qu'après les combats les plus
violens que le caractère et le sentiment, la
raison et la souffrance, se soient jamais
livrés.
LETTRE XIX (i).
M, de Serbellane à madame d? Albémar.
Lisbonne, ce 4 septembre 1790.
J e viens vous demander, madame, le plus
éminent service , le seul qui puisse dé-
tourner l'irréparable malheur dont je suis
menacé.
(1) Cette lettre fut remise le 16 septembre au
soir à madame d'Albémar,
DELPHINE. 125
Thérèse , après avoir assuré le sort de sa
fille , en passant quelques mois dans ses
terres près de Bordeaux , veut obtenir de
la famille de son mari la permission de
vous confier l'éducation dTsore, et tran-
quille alors sur le sort de cette enfant, elle
est résolue à se faire religieuse dans un cou-
vent, dont le père Antoine, son confesseur
actuel , a la direction : ainsi mourrait au
monde et à moi, la meilleure et la plus
charmante créature que le Ciel ait jamais
formée. Le Dieu que Thérèse adore serait-
il un Dieu de bonté, sil lui commandait
un tel supplice !
Les coutumes barbares des sociétés civi-
lisées, ont fait de Thérèse, à quatorze ans,
l'épouse d'un homme indigue d'elle } la na-
ture, en faisant naître M. dErvins vingt—
cinq ans avant Thérèse, semblait avoir
pris soin de les séparer } les indignes calculs
crime famille insensible les ont réunis, et
Thérèse serait coupable de in avoir choisi
pour le compagnon de sa vie!
Il est impossible , je le sens , qu'au
milieu du monde, elle porte le nom de
mon épouse} il faut respecter la morale
126 DELPHINE.
publique qui le défend } elle est souvent
inconséquente , cette morale, soit dans ses
austérités, soit dans ses indulgences} néan-
moins telle quelle est, il ne faut pas la
braver, car elle tient à quelques vertus
dans l'opinion de ceux qui l'adoptent \ mais
quel devoir, quel sentiment peut empê-
cher Thérèse de changer de nom, et d'aller
en Amérique rnepouser et s'établir avec
moi ? Tous trouverez ce projet bien roma-
nesque pour le caractère que vous me con-
naissez :; il in est inspiré par un sentiment
honnête et réfléchi. J'ai fait imprudemment
le malheur d'une innocente personne, je
dois lui consacrer ma vie, quand cette vie
peut lui faire quelque bien. D'ailleurs si la
disposition de mon âme me rend peu ca-
pable de passions très-vives, elle me rend
aussi les sacrifices plus faciles. L/Europe ,
l'Amérique, tous les pays du monde me
sont égaux. Quand une fois on connaît bien
les hommes , aucune préférence vive n est
possible pour telle ou telle nation , et l'ha-
bitude qui supplée à la préférence n1 existe
pas en moi, puisque j'ai constamment
voyagé ; peut-être même est-il assez doux .
DELPHINE, 127
lorsque Ton n'est point poursuivi par les
remords , de rompre tous ces rapports que
la durée de la vie vous a fait contracter avec
les hommes, de s'affranchir ainsi de cette
foule de souvenirs pénibles qui oppressent
famé , et souvent arrêtent ses élans les plus
généreux-, je me replacerai au milieu de la
nature, avec un être aimable qui partagera
toutes mes impressions. J'essaierai sur cette
terre ce qu est peut-être la vie à venir, l'ou-
bli de tout, hors le sentiment et la vertu.
Thérèse est beaucoup plus digne quao*
cune autre femme de la destinée que je lui
propose 5 en Renfermant dans un couvent
pendant le reste de ses jours, elle exerce
plus de courage pour le malheur , que je
ne lui en demande pour le bonheur. In
principe de devoir fortifié par la religion ,
peut seul, j'en suis sur, la déterminer à se
sacrifier ainsi 5 mais en quoi consiste-t-il
donc ce devoir, à quelle expiation esl-elle
obligée? Quel bien peut-il résulter puni
les morts comme pour les vivans, du mal-
heur qu'elle veut subir Y Si elle se croit des
torts, ne vaut-il pas mieux les réparer par
des vertus active»? Noue emploierons eu
)20 DELPHINE.
Amérique , la fortune que je possède a des
étabiissemens utiles, à une bienfaisance
ree^ Thérèse n'aura pas rempli . , j'en
conviens , les devoirs que les hommes lui
avaient imposes , mais ceux quelle a choi-
sis, mais ceux que son cœur lui permettait
d'accomplir , elle y sera fidèle.
Il faut que je la voie : c'est le seul moyen
qui me reste pour la faire renoncer à sa
cruelle résolution : toute autre tentative
serait vaine : mes lettres n'ont rien produit,
le spectacle seul de ma douleur peut la
toucher. Obtenez-moi donc, madame, un
saul-conduit pour passer quinze jours en
France. L" envoyé de Toscane le deman-
dera, si vous le désirez: je voulais arriver
sans toutes ces précautions misérables ,
mais j'ai craint pour Thérèse féclat que
pourrait avoir mon emprisonnement, si la
famille de M. d'Ervins l'obtenait : je ne
doule pas que l'intention de cette famille
ne soit de persécuter Thérèse} mais ce ne
sont point de semblables motifs qui pour-
ront l'engager à me croire 5 il ny a que ma
peine qui puisse agir sur elle, et jamais il
n'en exista de plus profonde.
DELPHINE. 129
Depuis qu'une expérience rapide m'a
donne de bonne heure les qualités des
vieillards, en me décourageant, comme
eux 5 de l'espérance , je ne fatiguais plus
le Ciel par la diversité des vœux d'un jeune
homme , je ne lui demandais qu'une grâce }
c'était de n'avoir jamais à me reprocher le
malheur d'un autre; car le remords est
la seule douleur de l'âme , que le temps
et la réflexion n'adoucissent pas. Elle va
me poursuivre, cette douleur* c'est en
vain que j'avais émoussé la vivacité de tous
mes sentimens , la raison aura détruit mon
illusion sur les plaisirs , sans adoucir
Fàpreté de mes chagrins.
L'image de cette douce, de cette ange—
lique Thérèse, immolant sa jeunesse, en-
sevelissant elle— même sa destinée , cette
image enveloppée des voiles de la mort,
me poursuivra jusqu'au tombeau. Tous ,
madame, qui avez le génie de la bonté,
la passion du bien , et tout l'esprit des an-
ges , secourez-moi.
Je vous envoie un ami fidèle qui, après
vous avoir remis cette lettre et reçu vo
réponse, doit revenir sur les ironii-
IL
l3o DELPHINE.
de France, où je l'attendrai. C'est à lui
seul que vous voudrez bien donner le sauf-
conduit qne je de'sire si ardemment} vous
l'obtiendrez 5 car jamais rien n'a pu être
refusé à vos prières 5 et vous sauverez
Thérèse et moi d'un malheur , d'un sup-
plice éternel. Adieu , madame 5 je me confie
à votre bonté 9 elle ne trompera point mon
espoir.
Ch. DE SlRBELLANE.
P. S. Il importe que madame d'Ervins
ne sache pas que mon intention est de re-
venir en France.
LETTRE XX.
Léonce à Delphine.
Paris , ce 17 septemBre.
JL.es nouveaux devoirs que j'ai contrac-
tés doivent désormais me rendre étranger
à votre avenir : cependant ne me refusez
pas de le connaître 5 permettez-moi de
m' en [retenir quelques instaus seul avec
DELPHINE. ï3l
vous, à riieure que vous voudrez bien
m1 indiquer. Je pars pour l'Espagne après
vous avoir vue } cette grâce que je vous
demande , sera sans doute le dernier rap-
port que vous aurez jamais avec ma triste
vie. Je ne devrais plus conserver aucun
doute sur vos torts envers vous-même ,
comme envers moi 5 cependant si vous
aviez des chagrins, si je pouvais vous par-
donner, je partirais plus calme, et peut-
être moins malheureux.
Léonce.
LETTRE XXI.
Delphine à Léonce.
Ce 17 septembre.
rJlv pardonner! Je vous verrai , monsieur,
quoique votre billet ne méritât peut-être
pas cette réponse , j'ai besoin , pour ma
propre dignité, d'une explication avec
vous. Je dois consacrer ce jour tout entier
à des devoirs d'amitié que vous ne D
prendrez point à négliger} mais demain ,
l33 DELPHINE.
choisissez l'instant que vous préférerez ;
je vous forcerai , je l'espère , à me rendre
toute l'estime que vous me devez • c'est
dans ce but seul que je consens à vous
entretenir. Je* ne puis concevoir ce que
vous voulez me demander sur mon avenir 5
il vous est facile de le deviner; je vais pas-
ser le reste de mes jours avec ma belle-
sœur, et je n'ai plus dans ce monde où
ma confiance a été trompée , ni un intérêt ^
ni un espoir de bonheur.
Delphine.
LETTRE XXII.
Delphine à mademoiselle cYAlbémar*
Ce 17 septembre au soir.
JLiÈonce m'a écrit pour me demander
de me voir , je n'ai point hésité a y con-
sentir^ je dirai plus, j'ai regardé comme
•une faveur du Gel , l'occasion qui m'était
offerte de connaître enfin les torts dont
DELPHINE. l33
il m'accuse et d'y répondre avec vérité ,
peut-être avec hauteur.
Ne vous livrez, ma sœur, à aucune in-
quiétude en apprenant que je n'ai pas cédé
à vos conseils- Léonce n'est point à crain-
dre pour moi , quels que soient les senti—
mens qu'il m'exprime; s'il voulait faire
renaître dans mon à me la passion qui m'at-
tachait à lui} s'il voulait me rendre me'—
prisable par cet amour même dont il au-
rait pu iàire ma gloire et son bonheur.....
— Non, Léonce, non, celle que vous
n'avez pas jugée digne d'être votre femme ,
n'accepterait pas vos regrets si vous en
éprouviez } je ne suis pas comme vous ,
impitoyable envers les torts de conve-
nance, de* fautes apparentes, des actions
condamnées par la société, mais que le
cœur justifie } je vous montrerai que la \ é-
ritable vertu a d'autant plus de force sur
mon âme, que j'abjure. tout autre empire.
Cette Delphine que vous croyez si faible,
si entraînée, sera courageuse et ferme con-
tre l'affection la plus passionnée de son
cœur, contre vous} — Oui, je le serai t
ma sœur, quoique je donnasse ma vie pour
l34 DELPHINE.
obtenir encore une heure 5 pendant la-
quelle je pusse me persuader qu'il m'aime,
et qu'il n'est pas l'époux de Matilde.
C'est demain quo Léonce doit venir î
j'ai eu la force de m'occuper encore au-
jourd'hui de faire avoir à M. de Serbellane
un sauf-conduit pour rentrer en France ;
il m'avait e'crit pour m'en conjurer 5 et j'ai
trouvé son désir bon et raisonnable 5 car
je crois comme lui qu'il n'existe aucun
autre moyen d'empêcher Thérèse de se
faire religieuse. Elle ne m'a point encore
confié cette funeste résolution } mais M. de
Serbellane m'a mandé qu'il la sait d'elle ,
et toutes mes observations me confirment
ce qu'il m'écrit. J'ai donc été à Paris ce
matin pour voir renvoyé de Toscane 5 il
était absent , mais comme il doit passer
la soirée chez mad. de Vernon, je l'ai
priée
de lui remettre une lettre de moi
qui contient ma demande pour M. de Ser-
bellane, et de l'appuyer en la lui donnant.
Mad. de Yernon réussira tout aussi bien
que moi dans cette affaire} et troublée
comme je le suis, il m'était impossible de
paraître au milieu du monde*
D R L P n I N E.
35
Je suis donc revenue ce soir même à
Bellerive* il est déjà tard, le jour qui pre'-
cède demain va finir } F agitation de mon
cœur est violente 5 et cependant je n'ai
pas d'incertitude } il ne peut rn arriver rien
de nouveau que plus ou moins de dou-
ceur, dans un adieu sans espoir. Ma sœur ,
du haut du Ciel, votre frère, mon protec-
teur, veille sur moi 5 il ne souffrira pas
que Delphine infortunée, mais pure, mais
irréprochable, deshonore ses soins, ses
bontés , son affection , en se permettant
des sentimens coupables ! Je ne sais ce
que j'éprouve maintenant dans cette émo-
tion de l'attente , qui suspend toutes les
puissances de l'àme} mais quand Léonce
sera venu , mon àme se relèvera } et dût
la vertu réordonner de le voir demain
pour la dernière Ibis de ma vie, Louise ,
j'obéirai,
36 DELPHINE.
LETTRE XXIII.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce l3 septembre à minuit.
J'avais tort, ma sœur, véritablement
tort de nf occuper de la conduite que je
tiendrais avec M. de Mondoville 5 il se
préparait à m'en .épargner le soin 5 il ne
voulait, sans doute, que m1 éprouver . sa-
voir si je serais assez faible pour consen-
tir à le revoir: il se jouait de mon cœur
avec insulte } il est parti la nuit dernière
pour 1 "Espagne: la nuit dernière, et c'é-
tait aujourd'hui Ah! c en est trop,
toute mon âme est changée} je vous par-
lerai de lui avec sang-froid , avec dédain}
ce départ est mille lois plus coupable que
son mariage ! aucune erreur, de quelque
nature qu'elle soit , ne peut l'expliquer !
c'est de la barbarie froide, légère: je ne
retrouve pas même ses défauts dans cette
conduite: je me suis trompée, j'ai mis une
illusion , la plus noble ^ la plus séduisante
DELPHINE. 1 37
de toutes, à la place de son caractère^ hé
bien ! renonçons à celte illusion comme
à toutes celles dont le cœur est avide 5 il
faut, tant qu'il est ordonné de vivre, re-
pousser les affections qui rattachent à l'idée
du bonheur : dès qu'elles le pi omettent,
elles trompent. Adieu, Louise :; je n'ai que
des sentimens amers , je répugne à les
exprimer } adieu.
LETTRE XXIV.
Delphine à mademoiselle cVAlbémar.
Ce 21 septembre.
Je n'ai pas eu depuis deux jours la force
de vous écrire, je craindrais cependant
qu'un plus lon^ silence ne vous inquiétât,
je ne veux pas le prolonger 5 mais que
puis-je dire maintenant? rien, plus rien
du tout} il n'y a p >s même dans ma vie de
la douleur à confier. J'ai du dégoût de moi
puisque je ne peux plus penser à lui ; il
n'y a rien clans mon âme, rien dans mon
esprit qui m'intéresse. Je ne pars pas im-
l38 DELPHINE.
médiatement , parce que Thérèse reste en-
core quelque temps chez moi , et que
mad. de Yernon est malade, peut-être rui-
née 5 je veux la consoler et réparer ainsi
mes injustes soupçons contre elle. J'ai en-
core en ma puissance de la fortune et des
soins, je veux faire de ce qui me reste , du
bien à quelqu'un, et s'il se peut surtout à
mad. de Yernon. Je mVtonne que je puisse
servir à quoi que ce soit dans ce monde ,
mais enfin si je le puis , je le dois.
Je veux tacher d'engager mad. de Yer-
non à venir avec moi dans les Provinces
méridionales, ce voyage est nécessaire à
l'état menaçant de sa poitrine. Si elle a
dérange sa fortune, je lui offrirai les ser-
vices que je peux lui rendre, mais je ne
lui donnerai point de conseils sur la con-
duite qu'elle doit tenir désormais * hélas !
sais-je juger, sais-je découvrir la vérité 1
sur quoi pourrait-on s'en rapporter à moi ,
quand je ne puis me guider moi-même !
Ma tète est exaltée , je n'observe point , je
crois voir ce que j'imagine, mon cœur est
sensible , mais il se donne à qui veut le dé-
chirer ! je vous le dis 3 Louise , je ne suis
DELPHINE.
plus rien qu'un être assez bon, mais qu'il
faut diriger, et dont surtout il ne faut ja-
mais parler à personne au monde , comme
d'une femme distinguée sous quelque rap-
port que ce soit.
J'ai pourtant encore une sorte de besoin
de vous raconter les dernières heures dont
je gardai L'idée, celles qui ont terminé
l'histoire de ma vie } je ne veux pas que
vous ignoriez ce que j'ai encore éprouvé
pendant que j'existais : seulement ne me
repondez pas sur ce sujet, ne me parlez
que de vous, et de ce que je peux faire
pour vous; ne me dites rien de moi : il ny
a plus de Delphine , puis ju il n y a plus de
Léonce! crainte, espoir, tout s'est éva-
noui avec mon estime pour lui 5 le monde
et mon cœur sont vides.
Il faut l'avouer pour m'en punir, le jour
où je l'attendais , il m'était plus cher que
dans aucun autre moment de ma vie. De-
puis l'instant où le soleil se leva, quel in-
térêt je mis à chaque heure qui s'écoulait!
de combien de manières je calculai, quanti
il était vraisemblable qu'il viendrait'. 1 ) "a-
bord il me parut qu'il devait arriver à
l4o DELPHINE.
l'heure qu'il supposait celle de mon ré-
veil, afin d'être certain de me trouver seule.
Quand celte heure fut passée, je pensai que
j'avais eu tort d'imaginer qu'il la choisirait,
et je comptai sur lui , entre midi et trois
heures. A chaque bruit que j'entendais,
je combinais par mille raisons minutieuses ,
s'il viendrait à cheval ou en voiture. Je
n'allai pas chez Thérèse , je n'ouvris pas
un livre, je ne me promenai pas, je restai
à la place d'où Ton voyait le chemin.
L'horloge du village de Eellerive ne sonne
que toutes les demi-heures , j'avais ma
montre devant moi , et je la regardais ,
quand mes yeux pouvaient quitter la fe-
nêtre. Quelquefois je me fixais à moi-
même un espace de temps, que je me
promettais de consacrer à me distraire }
ce temps était précisément celui pendant
lequel mon àme était le plus violemment
agitée.
Ce que j'éprouvai peut-être de plus pé-
nible dans cette attente, ce fut l'instant où
le soleil se coucha} je l'avais vu se lever
lorsque mon cœur était ému par la plus
douce espérance } il me semblait qu'en
DELPHINE. 1 4 1
disparaissant, il m'enlevait tons les senti—
mens dont j'avais été remplie à son aspect.
Cependant à cette heure de décourage-
ment succéda bientôt une idée qui me
ranima} je m'étonnai de n'avoir pas songé
que c'était le soir que Léonce choisir;) it
pour s'entretenir plus long-temps avec
moi, et je retombai dans cet état le plus
cruel de tous, où l'espoir même fait pfes-
qu'autant de mal que l'inquiétude. L'obs-
curité ne me permettait plus de distinguer
de loin les objets } j'en étais réduite à quel-
ques bruits rares dans la campagne , et plus
la nuit approchait, plus ma souffrance était
uniforme et pesante } combien je regrettais
le jour , ce jour même , dont toutes les
heures m'avaient été si pénibles!
Enfin, j'entends une voiture, elle s'ap-
proche, elle arrive , je ne doute plus 5 j'en-
tends monter mon escalier , je n ose a\ an-
cer, mes gens ouvrent les deux battans,
apportent des lumières , et je vois entrer
mad. de Mondoville et mad. de Vernon !
Non, vous ne pouvez pas vous peindre ce
qu'on éprouve, lorsqu'après le suppliée de
l'attente, on passe par toutes les sensations
\^1 DELPHINE.
qui eu font espérer la fin , et que trompé
tout-à-coup, on se voit rejeté en arrière 5
mille fois plus désespéré qu'avant le sou-
lagement passager qu'on vient d'éprouver.
Je n'avais pas la force de me soutenir,
l'idée me vint que Léonce allait arriver,
qu'il s'en irait en apprenant que je n'étais
pas seule, et que je ne retrouverais peut-
être jamais l'occasion de lui parler. Je re-
çus mad. de Mondoville et sa mère avec
une distraction inouie ; je me levai , je me
rassis , je me relevai pour sonner, je de-
mandai du thé, et craignant tout— à-coup
que cet établissement ne les retînt, je leur
dis : — Mais vous voulez peut-être retour-
ner à Paris ce soir ? — Elles arrivaient ,
rien n'était plus absurde , mais je ne pou-
vais supporter la contrariété que leur pré-
sence me faisait éprouver.
Mad. de Yernon s'approchait de moi
pour me prendre à part avec l'attention la
plus aimable, lorsque mad. de Mondoville
la prévint et me dit : — J'ai voulu accom-
pagner ma mère ici ce soir; son intention
était de venir seule, mais j'avais besoin de
votre société, pour me distraire du chagrin
DELPHINE. l43
que j'ai éprouvé ce matin , en apprenant
que mon mari avait été obligé de partir
cette nuit pour l'Espagne. — A ces mots
un nuage couvrit mes jeux, et je ne vis
plus rien autour de moi. Mad. de Mondo—
ville se serait aperçue de mon état , si sa
mère, avec cette promptitude et cette pré-
sence d'esprit qui n'appartiennent qu'à
elle, ne se iiït pla< ée entre sa fille et moi,
comme je retombais sur ma chaise , et ne
Feût priée très— instamment daller dire à
un de ses gens de lui apporter une lettre
qu'elle avait oubliée dans sa voiture.
Pendant que Matilde était sortie , mad.
de Vernon me porta presque entre ses bras
dans la chambre à côté, et me dit : — At-
tendez-moi, je vais vous rejoindre. — Klle
alla conseiller à sa lille de monter dans
la chambre qui lui était destinée, et lui
dit que j'avais besoin de repos 5 sa fdle ne
demanda pas mieux que de se retirer, et
ne conçut pas le moindre soupçon de ce
qui se passait. Mad. de Vernon revint,
j'avais à peine repris mes sens, et lors-
quelle s approcha de moi , oubliant entiè-
rement les soupçons que j'avais conçus,
1 44 DELPHINE,
je me jetai clans ses bras avec la confiance
la plus absolue} ah! j'avais tant de besoin
dune amie! je l'aurais forcée à Têtre^
quand son cœur riy aurait pas été disposé.
Combien de fois lui répétai-je avec dé-
chirement : — Il est parti . Sophie , quand il
devait me voir, aujourd'hui même} quelle
insulte ! quel mépris ! — J'avouai tout à
mad. de Yernon , elle avait tout deviné }
elle me fit sentir avec une grande délica-
tesse, quoiqifavec une parfaite évidence ,
à quel point j'avais eu tort de me défier
d'elle. — INTe voyez-vous pas, me dit-elle ?
combien un homme qui se conduit ainsi
avait de préventions contre vous ! vous
avez cru qu'il était jaloux de M. de Ser-
bellane , pouvait-il l'être après la confi-
dence que je lui avais faite de votre part ?
le dernier billet même que vous lui avez
écrit, où vous lui annoncez, me dites-vous,
votre résolution de rester en Languedoc,
ce billet ne détruisait-il pas tout ce qu'on
a répandu sur votre prétendu voyage en
Portugal? Non, je vous le dis, c est un
homme qui a conservé du goût pour vous,
ce qui est bien naturel , mais qui ne veut
DELPHINE. 1 /| j
pas s'y livrer 5 parce que votre caractère ne
lui convient pas 5 et quand son goût l'en-
traîne , il pred des partis décisifs pour s'y
arraclier. Il n'y a rien de plus violent que
Léonce 5 vous le savez , sa conduite le
prouve 5 il s'en est allé cette nuit sans me
prévenir., il a instruit seulement sa femme
par un billet assez froid , qu'une lettre de
sa mère le forçait h partir à l'instant , et j'ai
su positivement par ses gens qu'il n'avait
point reçu de lettres d'Espagne ; c'était
donc vous qu'il évitait 5 celle crainte même
est une preuve qu'il redoute votre as-
cendant, mais jamais il ne s'y soumettra ,
quand votre délicatesse pourrait vous per-
mettre à présent de le désirer.
— Je voulus me justifier auprès de mad.
de \ernon, de la moindre pensée qui pût
ofïénscr Malilde 5 mais cette généreuse
amie s'indigua que je crusse cette expli-
cation nécessaire , elle me témoigna I.i plus
parfaite estime} l'embarras que je remar-
que quelquefois en elle était entièrement
dissipé, et du moins à travers ma douleur,
j'acquis plus de certitude que jamais qu'elle
m'aimait avec tendresse. Hélas ! sa santé
Tome IL 7
1 46 DELPHINE.
est bien mauvaise , les veilles ont abîme sa
poitrine. J'ai voulu l'engager à parler d'elle,
de ses affaires , de ses projets, mais elle ra-
menait sans cesse la conversation sur moi ,
avec cette grâce qui lui est propre } ne se
lassant pas de in interroger , cherchant, dé-
couvrant toutes les nuances de mes sen—
timens, réussissant quelquefois à me sou-
lager , et n'oubliant rien de tout ce que
Ton pouvait dire sur mes peines : enfin ,
sans elle , je ne sais si j'aurais supporté
cette dernière douleur. Ce que je ressen-
tais était amer et humiliant } Sophie m'a
relevée à mes propres yeux } elle a su.
adoucir mes impressions , et me préserver
du moins d'une irritation , d'un ressenti-
ment qui auraient dénaturé mon carac-
tère.
Louise, vous n'étiez pas auprès de moi,
il a bien fallu qu'une autre me secourût}
mais dès que Thérèse m'aura quittée , dans
un mois, je viendrai, je m'abandonnerai à
vous , et si je ne puis vivre, vous me le
pardonnerez*
DELPHINE. 1 47
LETTRE XX Y.
Léonce à M, Barton,
Bordeaux, 23 septembre.
.L'atj riez-vous cru que c'était de cette
ville que vous recevriez ma première lettre?
je devais la voir, et je suis parti } je suis
venu sans rn arrêter jusqu'ici} je comptais
aller de même jusqu'à ce que j'eusse ren-
contré cet homme insolemment heureux j
que Ton fait revenir en France 5 la fièvre
m'a pris avec tant de violence, qu'il faut
bien suspendre mon voyage *, mais M. de
Serbellane passe par ici , je le sais 5 il a
mandé qu'il y viendrait, il est peut-être
plus sûr de l'y attendre.
Oui , je suis parti , lorsqu'elle avait con-
senti à me voir , lorsqu'elle avait , sans
doute , prépaie quelques ruses pour me
tromper } je suis parti sans regrets , mais
avec un sentiment d'indignation qui a
changé totalement ma disposition pour
elle. Mon ami , lisez bien ces mots qui
1 48 DELPHINE.
m1 étonnent plus que vous-même en -les
traçant : Mad. cï Albêmar n'a mérité ni
votre estime ni mon amour.
Quand elle me répondit qu elle me re-
cevrait , je n'osai pas vous l'écrire , mon
cher maître } mais je ne pouvais contenir
dans mon sein la joie que je ressentais :
je me promenais dans ma chambre avec
des transports dont je n' étais plus le maî-
tre : quelquefois cette vive émotion de
bonheur m'oppressait tellement , que je
voulais la calmer en me rappelant tout ce
qu'il y avait de cruel dans ma situation ,
dans mes liens } mais il est des momens où
l'âme repousse toute espèce de peines , et
ces idées tristes qui , la veille , me péné-
traient si profondément, glissaient alors
sur mon cœur , comme s'il avait été in-
vulnérable.
Je m'étais enfermé } un de mes gens
frappa à ma porte } je tressaillis à ce bruit }
tout événement inattendu me faisait peur }
je redoutais même une lettre de mad. d'Al-
hémar \ je craignais une émotion , fût-elle
douce ! On me remit un billet de mad. de
Ytrnon 5 qui nie demandait de venir la
DELPHINE. 1 49
voir à l'instant pour une affaire de famille
importante; il fallut y aller:, mad. cle Yer-
non me dit d'abord ee dont il s'agissait 1
et je regrettai, je Fa\oue. d'être venu
pour un si lâible intérêt 5 l'instant d'après
elle prit à part l'envoyé de Toscane qui
éta t cliez elle , et me pria d'attendre un
moment pour qu'elle put me parler en-
core.
Je l'entendis qui lui disait : — A oiei
la lettre de mad. d'Àîbémar , appuyez au-
près du minisire sa demande en laveur
de M. de Seibcllane. — A ce nom, je mô
levai 5 je m'approchai de mad. de Yernon ^
malgré l'inconvenance de celte brusque
interruption • elle continua de parler de-
vant moi j et j'appris , juste Ciel ! j'appris
que mad. d'Albémar avait été le matin
même chez l'envoyé de Toscane pour ob-
tenir , par son crédit , un sauf-conduit qui
permit à M. de Serbe! lane de revenir en
France , malgré son duel. N'ayant point
trouvé l'envoyé de Toscane , elle lui écri-
vait pour lui renouveler cette demande }
elle en chargeait mad. de Yernon. J'ai vu
récriture de mad. d'Albémar} elle a oi>-
1 5o DELPHINE.
tenu ce qu'elle desirait , et dans quinze
jours M. de Serbellane doit être en France}
oui, il y sera, mais il m y trouvera } je le
forcerai bien à me donner un prétexte de
vengeance.
Mon parti fut pris touf-à— coup } je ré-
solus d'aller au-devant de M. de Serbellane,
et de partir sans délai. Si j'étais resté un
seul jour, je n'aurais pu résister au besoin
de voir mad. d'Albémar , pour l'accabler
des reproches les plus insultans , et c'était
encore lui accorder une sorte de triom-
phe } mais ce départ à l'instant même où
son billet faible et trompeur me donne
la permission de la voir , ce départ , sans
un mot d'excuse ni de souvenir , l'aura ,
je l'espère , offensée.
J'ai écrit à Mad. de Mondoville , pour
lui donner un prétexte quelconque de mon
voyage } je n'ai voulu dire adieu à per-
sonne } mes gens, en recevant mes ordres
pour mon départ , me regardaient avec
e'tonnement} je me croyais calme , et sans
doute quelque chose trahissait en moi
l'état où j'étais. Si j'avais vu quelqu'un ,
mon agitation eût été remarquée : peut-
DELPHINE. 1 5 i
être Delphine lui aurait-elle appris ! il faut
cju'elle me croye dédaigneux et tranquille 7
c'est tout ce que je désire : si je mourais
du mal qui me consume, mon ami, jamais
vous ne lui diriez que c'est elle qui me tue 7
j'en exige votre serment; je me sentirais
une sorte de rage contre ma lièvre , si
je pensais qu'elle pût l'attribuer à l'a-
mour.
J'ai voulu m'éloigner aussi de mad. de
Vernon^ je la hais, c'est injuste, je le sais}
mais enfin toutes les peines que j'ai éprou-*
vées , c'est elle qui me les a annoncées }
depuis mon mariage même , chaque foi#
qu'une idée, une circonstance me faisait
du bien , le hasard amenait de quelque
manière cette femme pour me découvrir
la vérité, j'en conviens, la vérité, mais
celle qu'on ne peut eu tendre sans détes^
ter qui vous l'a dit. Ne combattez pas cette
prévention , je la condamne } mais que ne
condamné-je pas en moi ! et je ne puis me
vaincre sur rien ! Ah ! qu'il serait heureux
que je mourusse ! cependant ne craignez
pas que M. de Serbellane me tue } non . il
n'est pas juste que tout lui réussisse } il me
102 DELPHINE.
semble que c'est assez des prospérités dont
il a joui} s'il met le pied en France, il en
trouvera le terme.
LETTRE XXYI.
Delphine à mademoiselle cï Aibêmar.
Bellerive , 2 octobre.
y\ É bien'. Thérèse est inflexible : hé bien !
celle à qui j'ai sacrifié tout le bonheur de
ma vie , ne jouira pas un seul jour du fu-
neste dévouement de ma trop facile ami-
tié. Louise 5 le récit que je vais vous faire
vous inspirera de la pitié pour Thérèse } il
m'en faut aussi pour moi. Ah! que de dou-
leurs sur la terre! où sont-ils les heureux ?
en est-il parmi ceux qui seraient dignes
du bonheur ?
Depuis quelque temps , je voyais mad.
d Ervins plus rarement : un prêtre d'un
couvent voisin, d'un extérieur simple et
respectable, passait une partie du temps
seul avec elle } moi-même accablée de dou-
leur , et craignant , si je confiais mes peines
DELPHINE. l51
à Thérèse , de ne pouvoir lui cacher qu'elle
en était la cause involontaire , je me rési-
gnais à son goût pour la retraite , et je ne
voulais pas lui parler des projets que je lui
connaissais. Je comptais sur l'arrivée de
M. de Serbellane et sur ses prières pour
l'y faire renoncer} mais le frère de M. eFEr-
vins étant venu à Paris, Thérèse eut hier
matin un long entretien avec lui , et je me
hâtai d'aller chez elle quand il lut parti 7
pour en savoir le résultat.
J'ai retenu toutes les paroles de Thérèse,
et je vous les transmettrai fidèlement.
Qui pourrait oublier un langage si plein
d'amour et de repentir F — J'ai apaise le
frère de M. d'Ervins, me dit-elle 5 main-
tenant qu'il sait ma résolution 5 il n'a plus
de haine contre moi} cette resolution met
la paix entre les ennemis , Dieu qui l'ins-
pire la rend efficace ; mais vous à qui je
dois tant ? vous qui avez peut-être fait pour
moi plus de sacrifices que vous ne m'en
avez avoues 3 vous avez failli me perdre
dans un mouvement de bonté} vous aviez
encouragé M. de Serbellane à revenir, je
l'ai appris à temps , j'ai yu le lui défendre)
IL 7*
1 54 DELPHINE.
il sera instruit que s'il me voyait, il ne
pourrait me faire changer de dessein j mais
qu'il renouvellerait , par son retour , le
courroux des parens de M. d Ervins , et
qui! perdrait ma fille en déshonorant sa
mère.
Je voulus l'interrompre 5 elle m'arrêta.
— Demain 5 me dit-elle , venez me cher-
cher en vous levant , nous nous promène-
rons ensemble} je vous dirai tout ce qui
se passe en moi , je n'en ai pas la force ce
soir } il me semble que quand la nuit est
venue , la présence d'un Dieu protecteur
se fait moins sentir , et j'ai besoin de son
appui pour vous annoncer avec courage
mes résolutions. A demain donc avec le
jour , avec le soleil.
— Quand elle m'eut quittée, je réfléchis
douloureusement sur les obstacles que sa
ferveur religieuse opposerait à mes efforts ,
et je plaignis le triste destin de deux nobles
créatures , Thérèse et son ami. C'était moi,
moi si malheureuse , qui devais essayer de
soutenir le courage de mad. d'Ervins , et
mon cœur au désespoir était chargé de la
consoler ! Ah l combien souvent dans la
DELPHINE. iSS
vie cet exemple s'est présenté 5 et que d'in-
fortunés ont encore trouvé Fart de secourir
des infortunés comme eux !
J'entrai chez Thérèse de très - bonne
heure , et je la trouvai toute habillée , priant
dans son cabinet devant un crucifix qu'elle
y a placé, et aux pieds duquel elle a déjà
répandu bien des larmes. Elle se leva en me
voyant, ouvrit son bureau, et me dit : —
Tenez , voilà loutes les lettres de M. de Ser-
bellane , que j'ai reçues depuis deux mois ,
je vous les remets avec son portrait 5 il ne
vous a point ordonné à vous de les brû-
ler, conservez-les pour qu'elles me survi-
vent et que rien de lui ne périsse avant
moi. — J'insistai pour qu'elle connût la
lettre que m'avait écrite M. de Serbellane 5
en la lisant, elle rougit et pâlit plusieurs
fois. — Il m'a fait dans ses lettres , reprit-
elle , l'offre dont il vous parle 5 il me l'a
faite avec une expression bien plus vive,
bien plus sensible encore, et cependant
ma résolution est restée ■inébranlable. Des-
cendons dans le jardin, je ne suis pas bien
ici , l'air me donnera des forces , il m'en
faut pour vous ouvrir encore une fois
1 56 DELPHINE,
cœur qui doit se refermer pour toujours.
— Je la suivis ; ses cheveux noirs , son
teint pâle 5 ses regards qui exprimaient al-
ternativement l'amour et la dévotion, don-
naient à son visage un caractère de beauté'
que je ne lui avais jamais vu. Nous nous
assîmes sous quelques arbres encore verds 5
Thérèse alors tournant vers l'horizon àes
regards vraiment inspirés , me dit :
— Ma chère Delphine, je vous le confie
en présence de ce soleil qui semble nous
écouter au nom de son divin maître , l'ob-
jet de mon malheureux amour n'est point
encore effacé de mon cœur. Avant qu'un
prêtre vénérable eut accepté le serment
que j'ai fait de me consacrer à Dieu , je lui
ai demandé si, parmi les devoirs que j'al-
lais m'imposer , il en était un qui m'in-
terdit les souvenirs que je ne puis étouf-
fer 5 il m'a répondu que le sacrifice de ma
vie était le seul qui fut en ma puissance } il
m'a permis de mêler aux pleurs que je ver-
serais sur mes fautes , le regret -de n'avoir
pas été la femme de celui qui me fut cher,
et de n'avoir pu concilier ainsi l'amour et
la vertu. Je ne craignais , dans l'état que
DELPHINE. 137
je vais embrasser, que des luttes intérieures
contre ma pensée} dès qu'on n'exige que
mes actions, je me voue avec bonheur à
l'expiation de la mort de M. dErvins.
» M. de Serbellane m'offre de m'èpouser
et de passer le reste de sa vie en Améri-
que avec moi 5 juste Ciel ! avec quel trans-
port je l'accepterais, quel sentiment près—
que idolâtre n'e'prouverais-je pas pour lui!
Mais le sang , la mort nous srpare ! un
spectre de'fènd ma main de la sienne, et
l'enfer s'est ouvert entre nous deux! Si je
succombais, j'entraînerais ce que j'aime
dans mon crime } le malheureux ! il parta-
gerait mon supplice éternel , et je n'ob-
tiendrais pas de la Providence comme des
hommes, de ne condamner que moi seule*
Mes pleurs et mon sacrifice serviront peut-
être aussi sa cause dans le Ciel. — Oui ,
s'ècria-t-elle, d'une voix pins élevée; oui,
je prierai sans cesse } et si mes prières tou-
chent 1 Etre suprême, ô mon ami ! c est
toi qu'il sauvera. — Delphine, me dit-elle
en m'embrassai!! , pardonnez ., je ne puis
parler de lui sans mVgarer, et je confonds
ensemble et l'amour et le sentiment qui
1 58 DELPHINE.
m'ordonne d'immoler l'amour. Mais ils
in ont dit que , dans le temple , après de
longs exercices de piété, mes idées de-
viendraient plus calmes: je les crois, ces
bons prêtres , qui ont fait entendre à mon
âme le seul langage qui 1 ait consolée.
» Il m'eut été beaucoup plus difficile de
vivre au milieu du monde , en renonçant
à M. de Serbellane. que de lui prouver
encore par la résolution que je prends,
combien mon âme est profondément at-
teinte ! Ce motif n'est pas digne de l'auguste
état que j'embrasse: mais ne faut-il pas
aider de toutes les manières la faiblesse de
notre nature? et si je me sens plus de force
pour revêtir lesbabits de la mort, en pen-
sant que ce sacrifice obtiendra de lui des
larmes plus tendres , pourquoi m'interdi-
rais-je les idées qui me soutiennent dans
ce grand combat du cœur.
» Un seul devoir , un seul , pouvait me
retenir dans le monde 5 c'était l'éducation
d'Isore. Ma chère Delphine, c'est vous qui
m'avez tranquilisée sur cette inquiétude j
je vous remettrai ma fille, la fille du mal-
heureux dont j'ai causé la mort. Yous êtes
DELPHINE. 1 5g
bien plus cligne que moi de former son es-
prit et son âme } mon éducation négligée
me me permet pas de contribuer en rien à
son instruction , et mon cœur est trop
troublé pour être jamais capable de forti-
fier son caractère contre Je malheur. Elle
a dix ans, et j'en ai vingt-six 5 le spectacle
de ma douleur agit déjà trop sur ses jeunes
organes. Hélas! ma chère Delphine, vous
n'êtes pas heureuse vous-même } j'ai peut-
être à jamais perdu votre destinée * mais
votre âme plus habituée que la mienne à la
réflexion, sait mieux contenir aux regards
d'un enfant les sentimens qu'il faut lui lais-
ser ignorer. L'étendue de votre esprit, la
variété de vos connaissances vous permet-
tent de vous occuper et d'occuper les au-
tres de diverses idées. Pour moi, je vis et
je meurs d'amour. Dans cette religion à la-
quelle je me livre, je ne comprends rien
que son empire sur les peines du cœur , et
je n'ai pas , dans ma faible et pauvre tète ,
une seule pensée qui ne soit née de l'amour.
» Hélas! le parti que je vais prendre af-
fligera sans doute M. de Serbellane; peut-
être aurait-il goùtc quelque bonheur avec
l6o DELPHINE,
moi. Ce sanglant hyménée ne lui inspirait
point d'horreur 5 et pendant quelques an—
nées du moins , il n'aurait point été trou-
blé par l'attente dune autre vie ! Oh ! Del-
phine , il m'en a coûté long-temps pour lui
causer cette peine 5 il me semblait qu'un
jour de la douleur d'un tel homme, comp-
tait plus que toutes mes larmes : cepen-
dant une idée que l'orgueil aurait repous-
sée j ma soulagée enfin de la plus accablante
de mes craintes. Je lui suis chère, il est
vrai . mais c'est moi qui l'aime mille fois
plus qu'il ne m'a jamais aimée j une car-
rière , un but à venir lui reste : il ne don-
nera jamais à personne, je le crois, cette
tendresse première dont je faisais ma
gloire, alors même qu'elle me coûtait
l'honneur et la vertu : l'amour finit avec
moi pour lui ; mais une existence forte ,
énergique . peut le remplir encore de gé-
néreuses espérances.
» Quant à moi , ma chère Delphine 7
pu'squ un devoir impérieux me sépare de
lui , qu est— ce doue que je sacrifie en me
faisant religieuse ? J'ai éprouvé la vie, elle
m'a tout dit 5 il ne me reste plus- que de
D E L P TI I N B, 1 6 1
nouvelles larmes à joindre à celles que
j'ai déjà répandues. Si je conservais ma
liberté, je ne pourrais écarter de moi l'idée
tràgue de la possibilité d'aller le rejoindre.
J'aurais besoin, chaque jour, de lutter con-
tre cette idée, avec toutes les forces de
ma volonté :y jamais je n'obtiendrais le re-
pos. Mon amie, croyez-moi, il nest pour
les femmes sur cette terre que deux asi—
les, l'amour et la religion: je ne puis re-
poser ma tête dans les bras de l'homme
que j'aime, j'appelie à mon secours un au-
tre protecteur qui me soutiendra, quand
je penche vers la terre , quand je voudrais
de'jà qu'elle me reçut dans sou sein.
» Le malheur a ses ressources 5 depuis
un mois, je l'ai appris- j'ai trouvé dans les
impressions qu'autrefois je laissais échap-
per sans les recueillir, dans les merveilles
de la nature, que je ne regardais pas, des
secours, des consolations qui me feront
trouver du calme dans Fétat que je vais
embrasser. Enfin, il me sera permis de
rêver et de prier : ce sont les jouissances
les plus douces qui restent sur la terre aux
âmes exilées de l'amour.
l62 DELPHINE.
» Peut— être que, par une faveur spé-
ciale , les femmes éprouvent d'avance les
sentimens qui doivent être un jour le par-
tage des élus du Ciel 5 mais si j'en crois mon
cœur, elles ne peuvent exister de cette vie
active , soutenue , occupée , qui fait aller
le monde et les intérêts du monde } il leur
faut quelque chose d'exalté , d'enthousiaste ,
de surnaturel , qui porte déjà leur esprit
dans les régions éthérées.
» J'ai confondu dans mon cœur l'amour
avec la vertu , et ce sentiment était le seul
qui pût me conduire au crime par une suite
de mouvemens nobles et généreux } mais
que le réveil de cette illusion est terrible l
il a fallu pour la faire cesser, que je de-
vinsse l'assassin de l'homme que J'avais
juré d'aimer! oh! quel affreux souvenir!
et quel serait mon désespoir, si la reli-
gion ne m'avait pas offert un sacrifice
assez grand , pour me réconcilier avec
moi-même !
» Il est fait, ce sacrifice, et Dieu m'a
pardonné , je le sais , je le sens } mes re-
mords sont apaisés , la mélancolie des
âmes tendres et douces est rentrée dans
DELPHINE. 1 63
mon cœur } je communique encore par elle
avec l'Etre suprême } et si dans un autre
monde mon malheureux époux a perdu
son irritable orgueil 5 s'il lit au fond des
cœurs, lui-même aussi, lui-même aura
pitié de moi ».
— Thérèse s'arrêta en prononçant ces
dernières paroles, et retint quelques Larmes
qui remplissaient ses yeux. J'étais aussi
profondément émue , et je rassemblais
toutes mes pensées pour combattre le des-
sein de Thérèse 5 mais au fond de mon
cœur, je vous l'avouerai, je ne le désap-
prouvais pas • je n'ai point les mêmes opi-
nions quelle sur la religion} mais j'aime-
rais cette vie solitaire , enchaînée , régu-
lière, qui doit calmer enfin les mouvemens
désordonnés du cœur. Je voulus cepen-
dant épouvanter Thérèse , en lui peignant
les regrets auxquels elle s'exposait : mais
elle m'arrêta tout-à-coup.
— Oh! que me direz-vous, mon amie,
s'écria-t-elle , qu'il ne m'ait pas écrit! que
mon amour , plus éloquent encore que lui ,
n'ait pas plaidé pour sa cause dans mon
cœur! Ne parlons plus sur l'irrévocable 5
1 64 DELPHINE.
dit-elle , en m'imposant doucement si-
lence ; mes sermens sont déjà déposes aux
pieds du Tout Puissant ; il me reste à les
faire entendre aux hommes , mais le lien
éternel m'enchaîne déjà sans retour.
» Je ne vous ai point dit que je serais
heureuse 5 il n'y avait de bonheur sur la
terre que quand je le voyais, quand il me
parlait* sa voix seule ranimait dans mon
sein les jouissances vives de l'existence *7
mais je nVû plus à craindre ces peines vio-
lentes où la vengeance divine imprime son
redoutable pouvoir. Désormais étrangère
à la vie , je la regarderai couler comme ce
ruisseau qui passe devant nous ? et dont le
mouvement égal finit par nous communi-
quer une sorte de calme. Le souvenir de
ma destinée agitera peut-être encore quel-
que temps ma solitude ; mais enfin ils me
l'ont promis , ce souvenir s'affaiblira , le
retentissement lointain ne se fera plus en-
tendre que confusément j c'est ainsi que
je commencerai à mourir , et que je m'en-
dormirai j bénie d'un Dieu clément , et
chère peut-être encore à ceux qui m'ont
aimée.
DELPHI N E. 1 (Î5
» Je pars aujourd'hui pour Bordeaux
avec mon beau-frère , continua Thérèse: jy
resterai quelques mois. Je reviendrai chez
vous, avant de prendre Je voile, pour vous
ramener Isore, et vous remettre tous mes
droits sur eiie. Je vous en conjure, ma
chère Delphine., ne nous abandonnons plus
à notre émotion 5 je u ai pu contenir mon
âme en vous parlant aujourd'hui 5 vous
avez du voir que Thérèse 11 ('tait pas en-
core devenue insensible, jamais elle ne le
sera } mais je dois tâcher de le paraître ,
pour recueillir quelque bien de la résolu-
tion que j'ai prise. II (ànt se dominer, il
faut ne plus exprimer ce qu'on éprouve ,
c'est ainsi qu'on peut étouffer, m a-t— on
dit, les sentimens dont la religion doit
triompher. Ma chère Delphine , ma géné-
reuse amie, retenez ce dernier accent, ce
sont les adieux qui précèdent la mort; vous
n'entendrez plus la voix qui sort l\u cœur:
adieu !
— Thérèse me quitta , je ne la suivis
point , je restai quelque temps seule . pour
me livrer à mes larmes, .le sentis d'ailleurs,
que ce n était pas au moment de son dé-
l66 DELPHINE.
part, que je pourrais produire aucune im-
pression sur elle, et f espérai davantage de
mes lettres pendant son absence. Quand
je rentrai, le beau-frère de mad. d'Ervins
était arrivé 5 Thérèse fit les préparatifs de
son voyage avec une singulière fermeté :
Isore pleura beaucoup en me quittant $
mad. d'Ervins en descendant pour partir,
détourna la tête plusieurs fois , afin de ne
pas voir l'émotion de cette pauvre petite.
Thérèse monta en voiture sans me dire un
mot : mais en prenant sa main , je reconnus
à son tremblement , quelle douleur elle
éprouvait !
Thérèse ! être si tendre et si doux , me
répétais- je souvent quand elle fut partie ,
cette force que vous ne tenez pas de vous-
même, vous sontiendra-t-elle constam-
ment? ne sentirez-vous pas se refroidir en
vous l'exaltation d'une relig'on qui a tant
besoin de crédulité et d'enthousiasme ! et
ne perdiez vous pas un jour cette foi du
cœur, qui vous aveugle sur tout le reste?
— Hélas! et moi qui me crois plus éclai-
rée, que deviendrai-je? l'espérance d'une
vie à venir , les principes qui in ont été don-
DELPHINE. 167
nés par un être parfaitement bon , les idées
religieuses , raisonnables et sensibles , ne
me rendront-elles donc pas à moi-même ?
et F amour ne peut-il être combattu que
par des fantômes superstitieux qui remplis-
sent notre âme de terreur ? Louise, la dou-
leur remet tout en doute, et Ton n'est
contente d'aucune de ses facultés , d'au—
cune de ses opinions 5 quand on n'a pu
s'en servir contre les peines de la vie.
LETTRE XXVII.
Delphine à mademoiselle d1 yllbémar.
Bellerive, ce 14 octobre.
Je vous prie , ma chère Louise, de re-
mettre à M. de Clarimin ce billet, par le-
quel je me rends caution de soixante mille
livres que mad. de Ycrnon lui doit : obte-
nez de lui , je vous en conjure , qu'il cesse
de la calomnier. Il est dans sa terre à quel-
ques lieues de vous , il vous sera facile de
l'engager à venir vous parler. Dès que j'au-
rai reçu votre réponse et que je pourrai tran*
1 68 DELPHINE.
quilliser macl. de Vernon , les affaires qui
la retiennent ici seront terminées , et nous
partirons ensemble pour le Languedoc 5
moi, pour vous rejoindre, elle, pour m'ac-
eompagner, et pour passer l'hiver dans les
pays chauds. Les médecins disent que sa
poitrine est très-affectee , elle paraît elle-
même se croire en danger , mais elle s'en
occupe singulièrement peu 5 ah ! si j'étais
condamnée à la perdre, cette amère dou-
leur inoterait le reste de mes forces!
Je n'ai point appris par mad. de Vernon
Tembarras dans lequel elle se trouvait 5 le
hasard me Ta fait découvrir , et je le savais
seulement de la veille, lorsque madame de
Mondoville et madame de Vernon vinrent
avant-hier chez moi. Je pris mad. de Mon-
doville à part, et je lui demandai si ce que
l'on m'avait dit des plaintes de M. de Cla-
rimin contre sa mère était vrai. — Oui , me
répondit— elle , ma mère voulait que je
m'engageasse pour les soixante mille livres
qu elle lui doit, pendant l'absence de M. de
Mondoville 5 je l'ai refuse, car je n'ai le
droit de disposer de rien sans le consente-
ment de mon mari , et ma mère ne veut pas
DELPHINE. lGiJ
que je le demande. Vous savez que je mets
ibrt peu d'importance à la fortune 5 mais je
prétends être stricte dans l'accomplisse-
ment de mes devoirs. — Elle disait vrai ,
Louise , elle ne met point d'importance à
l'argent , mais sa mère serait mourante ,
qu'elle ne lui sacrifierait pas une seule de
ses idées sur la conduite qu'elle croit de-
voir tenir.
— Je ne sais pas bien, lui dis-je vive-
ment, quel est le devoir au monde qui
peut empêcher d'être utile à sa mère ! mais
enfin — Elle m'interrompit à ces mots
avec humeur , car les attaques directes
l'irritent d'autant plus, qu'elle n'aperçoit
jamais que celles-là. — Vous croyez appa-
remment , ma cousine , me dit-elle , qu'il
n'y a de principes fixes sur rien 5 et que
serait donc la vertu si l'on se laissait aller
à tous ces mouvemens P — Et la vertu, lui
dis— je, est-elle autre chose que la conti-
nuité des mouvemens généreux ? Enfin ,
laissons ce sujet, c'est moi qu'il regarde ?
et moi seule.
Mad. de Yenion s'approchant de nous,
interrompit notre entretien^ en la voyant
Tome IL S
i*JO DELPHINE.
au grand jour , je fus douloureusement
frappée de sa maigrenr et de son abatte-
ment 5 jamais je n'avais senti pour elle une
amitié plus tendre ! Mad. de Mondoville
retourna à Paris } je gardai mad. de Vernon
chez moi , et le lendemain matin, à son ré-
veil, je lui portai une assignation de soixante
mille livres sur mon banquier, en la sup-
pliant de l'accepter. — ]Non, me dit-elle,
je ne le puis , c'était à ma fille , à ma fille
pour qui j'ai tout fait, de me tirer de l'em-
barras où je suis* elle ne le veut pas, c'est
peut-être juste, je ne l'ai pas assez formée
pour moi, j'ai remis son éducation à d'au-
tres, nous ne pouvons ni nous entendre,
ni nous convenir , mais ce n'est pas vous ,
non , ce n'est pas vous , en vérité , ma
chère Delphine , qui devez me rendre un
tel service. — Pourquoi donc me refusez-
vous ce bonheur, lui dis-jef II y a deux
ans que vous }r aviez consenti : nouvelle-
ment encore , dans le mariage de votre
fille.. — Ah ! s'écria-t-elle , le mariage
de ma fille...... — Et puis tout-à-coup s'ar-
rêtant , elle reprit : — Depuis quelque
temps j'ai du malheur en tout, peut-être
DELPHINE. l'-l
îles torts , mais enfin , dans l'état où je
suis, tout cela ne sera pas long. — Ne
voulez-vous pas empêcher que M. de Cla-
riinin ne vous accuse ? — Je le croyais
mon ami 5 me dit-elle en soupirant 5 se
peut-il que je me sois fait des illusions [
je n'y étais pas cependant disposée. Enfin
il veut me perdre dans le monde , et me
ruiner en saisissant ce que je possède 5 il
a tort, car je dois mourir bientôt, et il
est dur de m'ôter à présent l'existence à
laquelle j'ai sacrifié toute ma vie. — Au
nom de Dieu , lui dis-je , en versant des
larmes , repoussez ces horribles idées , et
ne refusez pas le service que je vous con-
jure d'accepter} j'ai des peines, de cruelles
peines, vous le savez, voulez— vous me
ravir le seul bonheur que je puisse tirer
de mon inutile fortune ? — Hé bien! me
répondit mad. de Ycrnon, je vous crois
généreuse : quand je mourrai , quoi qu'il
arrive après moi , vous ne vous repentirez
point de m1 avoir rendu un dernier service.
Il n'est pas nécessaire que vous me prêtiez
ce que je dois, votre caution suffit, et je
F accepte.
l~2 DELPHINE.
Il y avait dans faccent de madame de
Ter non , quelque chose de triste et de
sombre qui me fit beaucoup de peine.
Pauvre femme ! les injustices des hommes
ont peut-être aigri ce caractère si doux,
troublé cette àme si tranquille. Ah ! que
les cœurs durs font de mal ! Je lui dis quel-
ques mots sur son goût pour le jeu. —
Hélas ! reprit-elle , vous ne savez pas com-
bien il est difficile d'être femme , sans for-
tune* sans jeunesse et sans enfans qui nous
entourent} on essaie de tout pour oublier
cette pénible destinée. — Je ne voulus pas
insister sur les pertes qu'elle s'exposait à
faire, dans un moment où je venais de lui
rendre service , et je cherchai à la ramener
air d'autres sujets de conversation.
Le soir il vint assez de monde me voir }
on savait que mad. a Ervins , pour qui
j'avais dit que je quittais la société , n était
plus à Bellerive. Mon départ annoncé avait
attiré chez moi plusieurs personnes, qui
croient toutes qu'elles me regrettent, et
dont la bienveillance s'est singulièrement
ranimée en ma faveur , par l'idée de ma
prochaine absence.
DELPHINE. r'i
Pendant que ce cercle était réuni dans
le salon de Bellerive , mad. de Lebensei y
arriva avec son mari , qu'elle ni avait pro-
mis de m'amencr. Quand elle vit cette
société nombreuse, elle fut entièrement
déconcertée, et descendit dans le jardin 7
sous le prétexte de prendre L'air ; il me
fut impossible de la retenir, et peut-être
val lit— il mieux en' effet qu'elle s'éloignât^
car tous les visages des femmes s'étaient
déjà composés pour cette circonstance.
M. de Lebensei ne s'en alla point} je re-
marquai même que c'était avec intention
qu'il restait- il voulait trouver l'occasion
de témoigner son indifférence pour les
malveillantes dispositions de la société; il
avait raison, car sous la proscription de
l'opinion, une femme s'affaiblit j mais un
homme se relève. Il semble qu'ayant fait
les lois , les hommes sont les maîtres de
les Interpréter ou de les braver.
L'esprit de M. de Lebensei me frappa
beaucoup, il n'eut pas l'air de se douter
du froid accueil qu'on destinait à sa
femme] il parla sur des objets sérieux
avec une grande supériorité, n'adressa la
1^4 DELPHINE.
parole à personne, excepté à moi, et trouva
Fart d'indiquer son dédain pour la cen-
sure dont il pouvait être l'objet , sans
jamais l'exprimer 5 un air insouciant, un
ton calme , des manières nobles . remet-
taient chacun à sa place } il ne changeait
peut-être rien à la manière de penser, mais
il forçait du moins au silence , et c'est beau-
coup; car, dans ce genre, Ton s'exalte par
ce qu'on se permet de dire , et l'homme
qui oblige à des égards en sa présence , est
encore ménagé lorsqu'il est absent.
Quand mad. de Lebensei fut revenue
près de nous après le départ de la société,
M. de Lebensei continua à montrer Tin-
dépendance de caractère et d'opinion qui
le distingue , et je sentis que sa conver-
sation en fortifiant mon esprit me faisait
du bien 5 du bien ! Ah ! de quel mot je me
suis servie. Hélas ! si vous saviez dans quel
état est mon âme Mais puisque je me
suis promise de me contraindre , il faut en
avoir la force, même avec vous.
DELPHINE. I ~ 5
LETTRE XXVIII.
Delphine à mademoiselle tYÀlbémar»
Paris, ce ï6 octobre.
J\ VA5T de nous réunir pour toujours , ma
chère sœur 7 il faut que je m'explique avec
vous sur un sujet que j'avais négligé , mais
que vous développez trop clairement dans
votre dernière lettre ( i ) , pour que je puisse
me dispenser d y répondre. Vous me dites
que M. de Yalorbe a toujours conservé le
même sentiment pour moi , qu'il n'a pu
quitter depuis un an sa mère qui est mou-
rante , mais qu'il vous a constamment écrit
pour vous parler de son désir de me voir et
de son besoin de me plaire } vous me rap-
pelez aussi ce que je ne puis jamais oublier,
c'est qu'il a sauvé la vie à M. d'.VIbéuur. il.
y a dix ans, et que votre frère conservait
pour lui la plus vive reconnaissance. A mis
ajoutez à tout cela quelques clones sur le
(i) Cette lettre est supprimée.
J^6 DELPHINE.
caractère et l'esprit de M. de Valorbe : je
pourrais bien n' être pas , à cet égard , de
votre avis, mais ce n'est pas de cela dont il
s'agit. Si vous aviez connu Léonce, vous ne
croiriez pas possible que jamais je devinsse
la femme d'un autre } je serais très-affligée ,
je l1 avoue, si les obligations que nous avons
à M. de Valorbe vous imposaient le devoir
de l'admettre souvent cbez vous. Je ne
pense pas 5 vous le croyez bien , à revoir
Léonce de ma vie} mais s'il apprenait que
je permets à quelqu'un de me rechercher ,
il croirait que je me console . il n'aurait
pas l'idée , qui peut lui venir une fois , de
plaindre mon sort } et tous les bommages
de l'univers ne me dédommageraient pas
de la pitié de Léonce. C'en est assez }
maintenant que vous connaissez les crain-
tes que j'éprouve , je suis bien sûre que
vous chercherez à me les épargner.
Dès que vous m'aurez mandé si M. de
Clarimin accepte ma caution , nous par-
tirons : mad. de Vernon désire que je vous
prie de l'accueillir avec amitié } ma chère
sœur 5 je vous en conjure , ne soyez pas
injuste pour elle 5 si je ne puis vaincre les
DELPHINE. iffî
préventions que vous m'exprimez encore
dans votre dernière lettre , au moins soyez
touchée des soins infinis quelle a eus pour
moi 5 ces soins supposent beaucoup de
bonté. Depuis le départ de Léonce pour
l'Espagne, je suis presque méconnaissable.
Une femme d'esprit a dit : que la perte de
l'espérance changeait entièrement le carac-
tère. Je l'éprouve ; j'avais , vous le savez,
beaucoup de gaité dans l'esprit, je m'inté-
ressais aux événemens, aux idées : mainte-
nant rien ne me plaît, rien ne m'attire, et j'ai
perdu avec le bonheur tout ce qui me ren-
dait aimable. Quel élat cependant pour
une personne dont l'âme était si vivement
accessible à toutes les jouissances de l'es-
prit et de la sensibilité! J'aimais la socirté
presque trop , elle m'était souvent néces-
saire et toujours agréable; à présent je non
puis supporter qu'une seule, celle de mad.
de \ eruon. Louise, réeompeusez-la <!<•
par votre bienveillance, des < ousolations
qu'elle ui'a donnée*.
Jamais on n"a mis dans l'intimité tant de
désir de plaire! Jamais on n'a consacré un
esprit si fait pour le monde, au soûl
IL
I78 DELPHINE.
ment de la douleur solitaire! je vous le dis
ma sœur, et vous finirez par l'éprouver,
madame de Vernon est une personne d'un
agrément irrésistible. J'ai connu des fem-
mes piquantes et spirituelles 5 je compre-
nais facilement , quand elles parlaient ?
comment on était aimable comme elles, et
si je l'avais voulu , j'aurais réussi par les
mêmes moyens} mais chaque mot de mad.
de Yernon est inattendu , et vous ne pou-
vez suivre les traces de son esprit , ni pour
limiter, ni pour le prévoir. Si elle vous
aime , elle vous l'exprime avec une sorte
de négligence qui porte la conviction dans
votre âme. Il semble que c'est à elle-même
qu'elle parle, quand des mots sensibles lui
échappent , et vous les recueillez , quand
elle les laisse tomber.
Ma vie n'appartient plus qu'à vous et à
mad. de Yernon; de grâce, que je ne vous
\oie pas désunies! elle m'est devenue plus
nécessaire encore quelle ne me l'était ,
c'est un dernier sentiment que j'ai saisi
plus fortement que jamais dans le naufrage
de mon bonheur. Mais je n'ai pas besoin
d'insister davantage 5 vous la trouverez 7
Delphine. i *()
îiélas ! assez triste et bien malade 5 votre
bon cœur s'intéressera sûrement pour
elle.
LETTRE XXIX.
Léonce à M. Barton.
Bordeaux, ce 20 octoLrc.
Une fièvre violente m'a forcé de rester
ici près cVun mois , je l'ai caché à ma fa-
mille à Paris , ma mère seule Ta su 5 je ne
voulais pas que personne excepté elle, se
mêlât de s'intéresser à moi. Le premier
jour de cette fièvre, je vous ai écrit je ne
sais quelle lettre insensée qui contenait ,
je crois , des expressions insultantes pour
mad. d?Albémar$ je vous prie de la brûler,
j'étais dans le délire} ce n'est pas que rien
justifie Delphine des torts dont je P^CCuse ,
mais pour tout autre que moi , elle est, elle
doit être un ange. Si vous sa\ iez comme
on parle d'elle ici! Elle n'y a demeuré (tue
deux mois , mais n'est-ce pas assez pour
qu'on ne puisse pas l'oublies !
l8o DELPHINE.
J'essaierai demain de pénétrer jusqu'à
mad. d'Ervins, elle ne veut voir personne,
elle est résolue, m'a-t-on appris, à se faire
religieuse 5 elle do't remettre sa fille à
madame d'Albémar } cette enfant parle de
Delphine avec transport, je verrai au moins
cette enfant. Ne trouvez-vous pas qu'il y a
un mystère singulier dans tout ?
Il me semble que dans votre dernière
lettre vous vous exprimez moins bien sur
mad. d'Albémar ; vous avez eu tort de
recevoir aucune impression par ce que je
vous ai écrit 5 je n'en dois faire sur per—
sonne. Conservez votre admiration pour
mad. d'Albémar, je serais malheureux de
penser que je l'ai diminuée. 11 circule des
bruits sur mad. d'Ervins, mais c'est im-
possible } la première fois qu'on me les a
dits , j'ai tressailli :; depuis on les a démentis,
tout-à-fait démentis. Adieu , mon cher
maître , j'irai voir madame d'Ervins. D'où
vient que cette idée me bouleverse? elle
est l'amie de Delphine. M. de Serbellane
est allé en Toscane par mer , il ne voulait
donc pas venir en France je ne sais où
j'en suis.
DELPHINE. l8l
LETTRE XXX.
Léonce à Delphine,
Bordeaux, ce 20 octobre,
elphine, oli ! femme autrefois tant
D
aimëe! un enfant m'a-t-il révélé ce que
la perfidie la plus noire aurait trouvé l'art
de me cacher? La voix des hommes vous
avait accusée } la voix d'un enfant, cette
voix du Ciel , vous aurait-elle justifiée ?
écoutez-moi : voici l'instant le plus solen^
nel de votre vie. Je suis lié pour toujours ,
je le sais • il n'est plus de bonheur pour
moi } mais si fêtais seul coupable 5 et que
Delphine fût innocente, mon cœur aurait
encore du courage pour souffrir.
Hier j ai été clic/ mad. cfErvins : quel-
que irrite que je fusse , je \ oulais entendre
parler de vous par ceu\ qui \011s aiment.
Mad. dErvins, toujours livrée aux exer-
cices de piété , a refusé de nie voir. Isore ,
sa fille, jouait dans le jardin, je me suis an-
proche d'elle } on m'avait dit quelle nous
lS2 DELPHINE.
aimait à la folie , je l'ai fait parler de vous ^
et j'ai vu que l'impression que vous pro-
duisez était déjà sentie 7 même à cet âge.
Tous ' l'avouerai— je enfin ? j'ai osé interro-
ger Isore sur vos sentimens : des circons-
tances inouïes avaient plusieurs fois ra-
nimé et détruit nion espoir 5 j'en accusais
quelquefois confusément l'adresse d'une
femme , j'espérai que la candeur d'un en-
fant déconcerterait les calculs les plus
habiles.
— Mad. d'Albémar doit se charger de
vous, ai-je dit à Isore j elle vous emmènera
sûrement en Toscane. — En Toscane ,
pourquoi P répondit-elle^ je serais bien fâ-
chée d'aller en Italie : c'est lorsque maman
a tant aimé ce pays-là que nous ivons été si
malheureux. — Mais votre mère , lui dis—
je j n'a-t-elie pas toujours aimé l'Italie f elle
y est née. — Oh! reprit Isore , elle l'avait
quittée si enfant quelle ne s'en souvenait
plus 5 mais M. de Serbellane lui a tout rap-
pelé ! — M. de Serbellane vous dépïait-il ?
continuai-je. — Non , il ne me déplaît pas ,
répondit Isore : mais depuis qu'il est venu
chez maman , elle a toujours pleuré, —
DELPHINE. 1 83
Toujours pleuré 1 répétai-je avec une vive
émotion^ et ma4. d'AIhémar, que faisait-
ellc alors? — Elle consolait maman • elle
est, si bonne ! — Oh ! sans doute , elle Test !
mV'criai-je. — Et dans ce moment , Del-
phine, je sentis mon cœur revenir à vous.
— Mais cependant, ajoutai-je, elle épou-
sera M. de Serbellane ? — M. de Serhel-
lane ! interrompit Isore , avec la vîvaeita
qu'ont les en fan s , quand ils croient avoir
raison • M. de Serbellane! ! oh! c'est un—
man qui l'aimait . ce n'est pas mad. d \I—
bémar} et puisque maman veut se faire re-
ligieuse , elle ii épousera pas M. de Ser-
bellane, et mad. dAlbémar n'ira sûrement
pas en Italie. — A ces mots , la gouver-
nante d'isore la prit brusquement par la
main, et l'emmena, en lui taisant une sé-
vère réprimande. Je ne prévoyais pas que
j'entraînais cet enfant à foire du tort à sa
mère- mais ce mol qu'elle m'a dit. grand
Dieu! quesiguilie-t-il f Ce serait mad. d'Er-
vins qui aurait aimé M. de Serbellane, ce
serait pour la sauver que vous auriez pris
aux yeux du monde l'apparence de tous
les loris : vous seriez une créature sublime .
1 84 DELPHINE.
quand je vous accusais de parjure , et moi
je mériterais.... non, je ne mériterais pas
ce que j'ai souffert.
Cependant comment puis-je le croire ?
n'ai-je pas une lettre de vous, que je tiens
de mad de Yernon , dans laquelle vous me
dites de m'en rapporter à ce qu'elle me
confiera de votre part ? V a-t-elle pas gardé
le silence? ne s'est -elle pas embarrassée
comme une amie confuse de vos torts en-
vers moi. lorsque je lai interrogée sur les
détails que j avais appris en arrivant à Pa-
ris , et qui se répandaient dans la société ,
à l'occasion de la mort de M. d'Ervins? Ces
détails qui me causaient tous une douleur
nouvelle , c'étaient votre attachement pour
M. de Serbellane , vos engagemens pris à
Bordeaux avec lui , l'instant d'incertitude
que mes sentimens pour vous avaient fait
naître dans votre âme , la délicatesse qui
vous avait ramenée à votre premier amour,
l'obligation où vous étiez de suivie M. de
Serbellane après qu'il s'était battu pour
vous , et lorsque le séjour de la France lui
était interdit. Ne m'avez-vous pas dit vous-
même qu'il était parti quand il ne l'était
DELPHINE. 1 85
pas ? n a-t-il pas passé vingt-quatre heures
enfermé chez vous?.... Oh! je reprends,
en écrivant ces mots, tous les mouvernens
que je croyais calmés ! M. de Serbellane, à
l'instant même où il avait tué M. d'Ervins,
ne vous a-t-il pas nommée? vos gens, au
tribunal , ne vous ont-ils pas citée seule ?
n'avez— vous pas été chercher le portrait
de M. de Serbellane ? ne receviez-vous pas
sans cesse de ses lettres ? avez— vous nié à
personne que vous dussiez l'épouser ?
n'avez-vous pas demandé un sauf-conduit
pour lui? Mais si toute cette conduite
n'était qu'un dévouement continuel à l'a-
mitié, vous seriez bien imprudente, je
serais bien malheureux } mais vous n'auriez
pas cessé de m1 aimer, et il vaudrait encore
la peine de ^ ivre.
Si vous n*a"\ ez pas été coupable , si mad.
de Vernon a su la vérité, si \ ous l'aviez
chargée de me la dire , jamais la fausseté
n'a employé des moyens plus infâmes,
plus artificieux 7 mieux combinés ! Je serai
vengé, si son cœur insensible peut rece-
voir une blessure, si Mais ce n'est pas
de son sort que je dois vous occuper.
1 86 DELPHINE.
Qui pourra jamais comprendre ce génie
du mal qui a dispose' de moi ! Mad. de
Vernon me remit une lettre de ma mère 7
qui me conjurait de tenir la promesse
qu'elle avait donnée, de me marier avec
Matilde ; elle me parlait de vous avec amer-
tume. Dans un autre temps , rien de ce
qu'elle aurait pu me dire n'aurait fait im-
pression sur moi : mais il me semblait que
sa voix était prophétique 3 et me prédisait
Tévénement qui venait d'anéantir mon
sort. Ma mère m'adjurait , au nom du re-
pos de sa vie , d'accomplir sa promesse }
il ne suffisait pas de mon devoir envers elle
pour me condamner au malheur que j'ai
subi , il fallait que mad. de Vernon s'em-
parât de mon caractère avec une habileté
que je ne sentis pas alors , mais qui de-
puis , en souvenir , m'a quelquefois saisi
d'un insurmontable effroi.
11 n'y avait pas un défaut en moi qu'elle
n'irritât. Elle vous défendait avec chaleur 7
et me blessait jusqu'au fond de l'âme par
sa manière de vous justifier} elle m'exa-
gérait le tort que vous vous étiez fait dans
le monde, eiî passant pour la cause du duel
DELPHINE. l8y
de M. d'Ervins avec M. de Scrbellane , et
me proposait en même temps de vous en-
gager, au nom de mon desespoir 5 à m ac-
corder votre main:, c'est ainsi quelle ré-
voltait ma fierté ! En me rappelant aujour-
d'hui tous ses discours , il se peut qu'elle
ne m'ait pas dit précisément que vous ai-
miez M. de Serbellanc 5 mais elle a mis ,
si cela n'est pas , plus de ruses à me le faire
croire 5 qu il n en fallait pour le dire. J'é-
prouvais , en l'écoutant, une contraction
inouie , j'avais le front couvert de sueur ,
je me promenais à grands pas dans sa cham-
bre , je m'écartais et je me rapprochai!
d'elle, avide de ses discours, et redoutant
leur effet} mon ame était fatiguée de cette
conversation , comme par une suite de sen-
sations amères , par une longue vie de pei-
nes *, et cette fatigue cependant ne lassait
point mon agitation, elle me rendait seule-
ment tous les mou\emens plus douloureux.
Cette femme , je ne sais par quelle puis-
sance, agitait mes passions comme on ins-
trument qui s'ébranlait à sa volonté* toutes
les pensées que je fuyais , elle me les of-
frait en face 5 tous les mots qui me lai—
1 88 DELPHINE.
saient mal , elle les répétait 5 et cependant
ce n'était pas contre elle que j'étais irrité ,
car il me semblait toujours quelle vou-
lait me consoler, et que la peine que j'é-
prouvais n'était causée que par des vérités
qui lui échappaient 5 ou qu'elle ne pouvait
réussir à me cacher.
Elle allait chercher en moi tout ce que
je peux avoir d'irritabilité sur tout ce qui
tient à l'opinion et à l'honneur , pour me
convaincre , sans me le prononcer , que je
serais avili , si je montrais encore mon at-
tachement pour une femme publiquement
livrée à un autre, ou si seulement je pa-
raissais indifférent au scandale qu'avait
causé la mort de M. d Ervins. Ce qu'elle
disait pouvait convenir également aux torts
de légèreté ( si je ne vous avais cru cou-
pable que de ceux— là ) , ou aux torts du
sentiment 5 mais je saisissais surtout ce qui
aigrissait ma jalousie. Mad. de Yernon a
fait de moi ce qu'elle a voulu , non par l'em-
pire des affections , mais en exilant tous
les mouvemens amers que le ressentiment
peut inspirer. Quel art ! si c'est de l'art.
Je n'ai rien encore entrevu que confit-
DELPHINE. 1 89
sèment •, mais les plus généreuses vertus
et les plus vils des crimes ne pourraient-
ils pas s'être réunis pour me perdre ? Del-
phine, si cette espérance que je saisis m'a
déçu, si l'enfant n'a pas dit la vérité , ne
me répondez pas , j'entendrai votre silence ,
et je retomberai dans l'état dont je suis un
moment sorti. Que signifiait une lettre de
votre propre main? comment fallait-il la
comprendre F et tous les mystères du jour
fatal , des jours qui l'ont précédé , de ceux
qui Font suivi. Ali! ne me cachez rien , le
secret fait tant de mal !
Depuis mon mariage même . depuis
bientôt cinq mois, madame de ^ ci non se
serait-elle encore servie de sa fatale con-
naissance de mon caractère, pour irriter
en moi, la jalousie par la fierté , la fierté
par la jalousie ; pour empoisonner les
peines de l'amour par l'orgueil 5 et me
déchirer à la fois par tous les bons et
les marnais mouvemens d( mon âme?
Delphine, le cœur de L e esi resté le
même*, si le vôtre n'a point été coup; oie.
souvenez-vous du t \ ous \ ous con-
fiiez à lui; hélas! hélas! depuis ce temps,
I £0 DELPHINE.
un lien funeste et ce serait la fausseté
la plus insigne qui Ne craignez rien
pour madame de Vernon, ni pour sa fille }
qu'une bonté cruelle ne tous inspire pas
encore de me sacrifier à des ménagemens
pour les autres !
Je voulais, après avoir vu Isore, retour-
ner à l'instant même à Paris } mais j'ai reçu
une lettre de ma mère , qui 3 s'inquiétant
de mon séjour à Bordeaux, et me croyant
fort malade, voulait, malgré l'état de sa
santé, se mettre en route pour me re-
joindre 5 j'ai du la prévenir , et je pars. Si
c'est vous dont l'image régnera sur ma vie,
je pars pour accomplir envers ma mère les
devoirs que vous me recommanderiez} s'il
faut vous perdre, c'est en Espagne que re-
posent les cendres de mon père , c'est en
Espagne qu'il faut aller mourir.
Delphine , songez avec quelle émotion
je vais passer les^ours qui me séparent de
votre réponse. Je serai à Madrid le pre-
mier de novembre : si vous êtes à Belle-
rive, ma lettre aura pu retarder de quel-
ques jours; jusqu'au vingt-cinq, pendant
un mois , j'attendrai, j'ai fixé ce terme à
DELPHINE. lf)l
mon espérance. Jusqu'au vingt-cinq, mon
anxiété sera sans doute cruelle} mais que
servirait-il de vous la peindre? elle ne
vous impose qu'un devoir , la vérité.
LETTRE XXXI.
Delphine à mademoiselle cVAlbémar.
Paris , ce 2r) octobre.
.Locise, quelle lettre Léonce vient de
m'écrire! tout est révélé, tout est éelairci.
Mad. de Yernon! vous même , vous n'au-
riez jamais pensé qu'elle put en être ca-
pable ! elle a profité de tous les prétextes
que lui fournissait ma confiance, pour in-
duire Léonce à croire que j'aimais M. de
Serbellane , que je l'avais reçu chez moi
pendant vingt-quatre heures, et que je
partais pour l'épouser. Juste Ciel ! vous
croyez (\uc c'est à îuoi que je pense, et
que je goûterai quelque joie en apprenant
que Léonce m'aime encore ! non . j<- ne
sens qu'une douleur, je n'ai qu'une idée ;
c'est l'amitié traîne, l'amitié la plus tendre,
1 Q2 DELPHINE.
la plus fidèle : on s'attend peut-être , sans
se l1 avouer, que le temps amènera des
changemens dans les sentimens passionnés $
mais tout F avenir repose sur les affections
qui s'entretiennent par la certitude et la
confiance.
Mon amie , si vous me trompiez , croyez-
vous que je pourrais supporter un tel mal-
heur? Hé bien, j'aimais mad. de Vernon
autant que vous , peut-être plus encore :
je m'en accuse, je m'humilie, mais son
esprit séducteur avait un empire inconce-
vable sur moi. J'ai eu des momens de
doute sur elle depuis le mariage de Léonce,
mais elle en avait triomphé , mais mon
cœur lui était plus livré que jamais.
Je suis troublée , tremblante , irritée
comme s'il s'agissait de Léonce. Ah! quand
on a consacré tant de soins , tant de ser-
vices, tant d'années à conquérir une ami-
tié pour le reste de ses jours, quelle dou-
leur on éprouve en considérant tout ce '
temps , tous ces efforts comme perdus ,
loin de vous ! Qui trouverai-je jamais que
jV:e aimé depuis mon enfance avec cette
confiance , avec cette candeur ? Une autre
P EL PHI NE. IQ%
amie que j'aurais après mad. fie Vernon f
je la jugerais , je l'examinerais , je serais
susceptible de crainte , de soupçon } mais
Sophie, je l'ai aimée dans une époque de:
ma vie où j'étais si tendre et si vraie ! Je
ne puis plus offrir à personne ce cœur qu[
se livrait sans réserve , et dont elle a pos-
sédé les premières affections. J'aimerai st
l'on m'aime, je serai reconnaissante des?
marques d'intérêt que Ton pourra me don-
ner } mais cette tendresse vive , involon-
taire, que des agrémeus nouveaux pour
moi m'avaient inspirée , je ne l'éprouve-
rai plus. Je regrette Sophie et moi-même s
car je ne vaudrai jamais pour personne ce
que je valais pour elle.
Se peut-il qu'elle ait pu accepter tant
de preuves d'amitié , si elle ne sentait pas
qu'elle m'aimait, qu'elle m'aimait pour la
vie? de tous les vices humains l'ingratitude
«'est-il pas le plus dur , celui qui suppose
le plus de sécheresse dans l'Ame, le plus
d'oubli du passé , de ce temps qui ébranle
si profondément les âmes sensibles ? et
moi-même aussi faut-il que je ne conserve
plus aucune trace de ce passé qu'elle u
Tome IL y
194 DELPHINE.
trahi? Si je cède à mon cœur, si je con-
firme tous les soupçons de Le'once , ne
vais— je pas l'irriter mortellement contre la
mère de sa femme ? Je connais sa véhé-
mence, sa généreuse indignation, il dé-
fendra à Matilde de voir sa mère 5 je ne
veux pas perdre mad. de Vernon, je le
dois à mes souvenirs, je veux respecter
en elle l'amitié qu'elle m'avait inspirée :
cependant rester coupable aux yeux de
Léonce est un sacrifice au-dessus de mes
forces ! Que faire donc , que devenir ? J'é-
crirai à M. Barton, je lui demanderai de
se charger d'éclairer Léonce, en modé-
rant les effets de son premier mouve-
ment.
Hé quoi ! je me refuserais au bonheur
d'écrire cette simple ligne : Delphine n'a
jamais aimé que Léonce, Il l'espère , il l'at-
tend 5 ah ! quelle affreuse perplexité î Je
vais aller chez mad. de "Vernon, je lui par-
lerai, je n'épargnerai pas son cœur, s'il
peut encore être ému} vous saurez, en
finissant cette lettre , ce qu'elle m'aura dit }
mais que peut-elle me dire? je veux que
du moins une fois, elle entende les plaintes
DELPHINE. 1 rp
amères qu'elle ne pourra jamais se rap-
peler sans rougir.
Minuit.
Non,, je ne conçois point ce qu'est de-
venue l'idée que je m'étais faite de mai
de Vernon } je viens de passer deux heures
avec elle sans avoir pu lui arracher un seu!
mot, qui pût en rien rappeler cette sensi-
bilité naturelle et aimable que je lui ai
trouvc'e tant de fois } il semble que dès
qu'elle a vu son caractère dévoile, elle ne
s'est plus embarrassée de feindre, et si elle
s'était jamais montrée à moi comme au-
jourd'hui, mon cœur ne s'y serait point
•trompé.
Après avoir reçu la lettre de Léonce -
après m'être livrée , en vous écrivant , à
toutes les impressions douces et cruelles
qu'elle faisait naître en moi , j'allai chez
mad. de Vernon. Je ne vous peindrai point
avec quel serrement de cœur je faisais cette
même route, j'entrais dans relie même
maison que je croyais hier plus à moi que
la mienne. Le spectacle des feux toujours
invariables quand notre cœur est si changé.
1Q6 DELPHINE.
produit une impression amère et triste } je
m'arrêtai néanmoins dans l'antichambre de
mad. de Yernon pour demander de ses
nouvelles avant d'entrer chez elle} je sen-
tais que si elle avait été malade, je serais
retournée chez moi. On me dit qu'elle se
portait beaucoup mieux et qu'elle avait
dormi jusqu'à midi} alors je hâtai mes pas
et j'ouvris brusquement sa porte.} elle était
seule et vint à moi avec cet air d'empresse-
ment qui avait coutume de me charmer.
J'en fus irritée , et par un mouvement très-
vif, je jetai sur une table, devant elle, la
lettre de Léonce, et je lui dis de la lire.
Elle la prit, rougit d'abord d'une ma-
nière très-marquée , mais prolongeant à
dessein la lecture pour se remettre} quand
elle se sentit enfin tout-à-fait calme , elle
me dit assez froidement. — Yous êtes la maî-
tresse de semer la haine dans une famille
unie} mais vous auriez du penser plutôt
qu'il était juste que je fisse tous les efforts
qui dépendaient de moi pour bien marier
ma fille, et vous empêcher de lui enlever
ïépoux qui fan était promis. — Grand Dieu !
jn'écriai-je5 il était juste que vous abusas—
DELPHINE. Î97
siez de mon amitié pour vous , de la con-
fiance absolue quelle m'inspirait.... — El
vous, interrompit-elle, n1 abusiez-vous pas
de ce que je vous recevais tous les jours
chez moi, pour venir, dans ma maison
même , ravir à ma fille l'affection de:
Léonce? — Vous ai-je rien caché, répondis-
je avec chaleur, ne vous ai-je pas chargea
vous-même d'expliquer ma conduite et mes
senti mens à Le'once ? — En vérité , inter-
rompit mad. de Vernon , si vous me per-
mettez de vous le dire, il fallait être trop
naïve pour me choisir , moi , pour engager
Léonce à vous épouser. — Trop naïve 7
répétai-je avec indignation , trop naïve \
est—ce vous , madame , qui parlez avec
dérision des sentimens généreux ? Ah ! j en
atteste le Ciel ! dans ce moment où j ap-
prends que mon estime pour votre carac-
tère a détruit tout le bonheur de ma vie 7
je jouis encore de vous avoir oflért une
dupe si facile:, je jouis avec orgueil d'avoir
un esprit incapable de deviner la periidie ,
et dont vous avez pu vous jouer comme
d un enfant.
— Léonce lui-même vous avoue , me
igS DELPHINE.
répondit-elle , que ce n'est pas moi qui
lui ai appris ce que Ton répandait dans
le monde 5 je me suis contentée de ne
pas le nier . c'était bien le moins dans
ma situation. Quant à tout l'esprit que
fait Léonce à propos du prétendu pou-
voir que j'ai exercé sur lui , c'est une ex-
cuse qu'il veut vous donner } on ne gou-
verne jamais personne que dans le sens
de son caractère; l'éclat de votre aven-
ture lui déplaisait , l'imprudence de votre
conduite , l'indépendance de vos opinions
blessaient extrêmement sa manière de
voir } voilà tout. — Non , repris-je vive-
ment , ce n'est pas tout } vous voulez , par
des paroles légères , confondre le bien
avec le mal , et cacher vos actions dans le
nuage de vos discours 5 préparez pour le
monde ces habiles moyens, un cœur blessé
ne peut s'y méprendre. Ecoutez chaque
mot de la lettre de Léonce. — Comme je
voulais la reprendre pour la relire 3 mad.
de Yernon la retint, et me dit négligem-
ment : — Ne voulez— vous pas occuper
tout Paris de nos querelles de famille , et
montrer à vos amis cette lettre de Léonce ?
DELPHINE. 1 f)9
— En prononçant ces paroles , elle Ta
jeta clans le feu. Cette action m'indi-
gna^ mais plus mon impression était vive,
plus je voulus la reprimer , et je me
levai pour sortir. Macl. de Yernon reprit
la parole assez vite } elle recommença l'en-
tretien, afin qu'il ne se terminât pas par
Faction qu'elle venait de se permettre. —
J'avais de l'amitié pour vous , me dit-
elle , mais les intérêts de ma fille devaient
m' être encore plus clicrs. — lié quoi !
repondis-je , ne les avais-je pas assurés
ces intérêts , lorsque je lui donnai la
terre d'Andelys, lorsque je vous ai pré-
servé deux fois de la ruine ? — Delphine ,
interrompit mad. de Vernon , il n'y a
rien de plus indélicat que de reprocher les
services qu'on a rendus. — Vous savez
mieux que personne, madame, continuai-
je froidement, combien j'attache peu de
prix à ce que je puis faire pour les autres;
quand il m'est arrivé de rendre des ser-
vices à ceux que je n'aimais pas , je
n'en ;»i jamais gardé le moindre souve-
nir } mais c'est avec confiance , avec ten-
dresse 5 que je me suis vouée à vous
200 DELPHINE.
être utile } les preuves d'amitié que je
vous ai données , c'est aux sentimens que
je croyais vous avoir inspires quelles
s'adressaient 5 si vous n'aviez pas ces sen-
timens, pourquoi donc avez-vous disposé
de moi ? pourquoi vous exposiez— vous au
leproche le plus humiliant , le plus cruel ,
à celui de l'ingratitude ? — L'ingratitude!
me dit m ad. de Yernon, c'est un grand
mot dont on abuse beaucoup } on se sert
parce que Ton s'aime , et quand on ne
s'aime plus , l'on est quitte } on ne fait
rien dans la vie que par calcul ou par goût;
^e ne vois pas ce que la reconnaissance
peut avoir à faire dans l'un ou dans l'autre.
— Je ne daigne pas répondre , lui dis-je,
à ce détestable sophisme^ mais vous n'a-
viez donc pas d'amitié pour moi 3 quand
vous me montriez tant d intérêt et d'affec-
tion ? l'attachement que j avais pour vous
ne vous avait donc pas touchée ? est-il
donc vrai que depuis six ans nos conver-
sations , nos lettres , notre intimité , tout
fut mensonge de votre part t En me re-
traçant les années heureuses que j'ai pas-
sées avec vous 3 j'éprouve l'insupportable
DELPHINE. 20 T
peine de ne pouvoir me flatter qu1 il a existe
un temps où vous m'aimiez sincèrement :
quand donc avez-vous commence à me
tromper? dites-le moi j je vous en conjure ,
pour que du moins je puisse conserver
quelques souvenirs doux de tous les jours
qui ont précédé cette funeste époque. —
En parlant ainsi ? j'étais inondée de lar-
mes , et je souffrais extrêmement de
n avoir pu les retenir, car mad. de Yernon
me paraissait avoir conservé le plus grand
sang— froid } cependant quand elle reprit
la parole , sa voix était altérée.
— Tout est fini entre nous . me dit-elle
en se levant 5 avec votre caractère , vous
n'entendriez raison sur rien j vous êtes
trop exaltée pour qu'on puisse vous faire
comprendre le réel de la vie. Si je meurs
de la maladie qui me menace , peut-être
vous expliquerai— <je ma conduite: mais
tant que je vivrai , il me corn ienl de soute-
nir mon existence , ma manière d'être'
dans le monde telle quelle est ; je veux-
aussi éviter les émotions pénibles que v<»îi «.
présence et les scènes douloureuses qu'elle'
entraîne me causeraient ; il vaut donc-"
9
302 DELPHINE,
mieux ne plus nous revoir. — Vous le
dirai-je , ma chère Louise ? Je frémis à ces
derniers mots ; j "étais bien décidée à ne
plus être liée avec mad. de Yernon , je sen-
tais que je ne pouvais répéter des repro-
ches de cette nature , et qu il me serait
impossible de la revoir sans les renouveler *
mais je ne m'étais pas dit que ce jour fini-
rait tout entre nous ? et la rapidité de cette
décision , quelque inévitable qu elle fut 7
me faisait peur. — Quoi ! lui dis— je 7 vous
ïie pouvez pas trouver quelques excuses
qui puissent affaiblir mon ressentiment ?
— Le prestige de tout ce que j'étais pour
tous est détruit , me dit mad. de "Yernon 7
je suis trop fière pour essayer de le faire
renaître. — Trop fière ! m écriai-je -, vous
qui avez pu me tromper ! . . . . — Laissons
ces reproches , reprit-elle impatiemment 5
je vaux peut-être mieux que je ne le pa-
rais 7 mais 7 quoi qu'il en soit , je ne veux
pas m entendre dire le mal que Ion peut
penser de moi.
Vous êtes la maîtresse 7 ajouta-t-elle 5 de
rendre les derniers jours de vie qui me res-
tent, horriblement malheureux, eu révélant
DELPHINE.
:o3
tout a Léonce , vous pouvez user de cette
puissance j je n'essayerai point de vous en
détourner. — Ah! m'écriai-je, vous ne sa-
vez pas encore ce que vous pourriez sur
moi , si le repentir. . . , — Du repentir, in*
terrompit-elle avec l'accent le plus ironi-
que , voilà bien une idée dans votre genre !
— A cette réponse , à cet air, je repris toute
mon indignation 3 et m'avançai vers la porte
pour m'en aller j mais tout-à-coup je m'ar-
rêtai 5 je regardai cette chambre dans la-
quelle j'avais passé des heures si douces ,
et je songeai que j'allais en sortir pour n'y
rentrer jamais.
— Hélas ! lui dis— je alors avec douceur ,
combien vous avez mal connu la route de
voire bonheur ! vous avez rencontré au mi-
lieu de votre carrière une personne jeune .
qui vous aimait de sa première amitié -
sentiment presque aussi profond que le pre-
mier amour 5 une personne singulièrement
captivée par le charme de votre esprit et
de vos manières, et qui ne concevait pas
le moindre doute sur la moralité de
caractère : vous le savez , autour de 1
j'avais souvent entendu dire du mal •
20. f DELPHINE.
vous : mais en vous justifiant toujours 3 je
m'étais plus attachée aux qualités que je
vous attribuais, que si je n'avais jamais eu
besoin de vous défendre } vous avez brisé
ce coeur qui vous était acquis ? sans que
même une telle dureté fût nécessaire à au-
cun de vos intérêts : vous auriez obtenu
de moi d'immoler mon bonheur à mon at~
lâchement pour vous , vous m'avez trom-
pée par goût pour la dissimulation 5 car la
a érite eût atteint le même but7 et vous avez
voulu dérober par la fausseté ce que 1 ami-
tié généreuse s'offrait à vous sacrifier 5 je
souhaite néanmoins , oui , je souhaite dû
fond du cœur que vous soyez heureuse ,
mais je vous prédis que vous ne serez plus
aimée comme je vous ai prouvé qu'on
aime : on ne forme pas deux fois des bai-
sons telles que la nôtre , et quelque aima-
ble que vous soyez , vous ne retrouverez
pas l'amitié . le dévouement , l'illusion de
Delphine : je vous quitte dans cet instant
pour ne plus vous revoir, et c'est moi qui
suis émue , moi seule. Ah ! n'essayerez—
vous donc pas d'adoucir îe sentiment que je
vais emporter ave- mol ' ce talent de feindre
DELPHI5E. 205
dont vous avez si cruellement abuse, vous
manquc-t-il donc seulement alors qu'il
pourrait rendre nos derniers momens
moins cruels! — Je ne le puis, me dit-elle,
je ne le puis^ il faut éloigner de soi les-
sentimens pénibles, et ne point recom-
mencer des liens qui désormais ne seraient
que douloureux 5 il n'est plus en votre puis-
sance de ne pas troubler mon repos, adieu
donc , c'est du repos que je veux , si je dois
vivre encore, si non — Elle s'arrêta
comme si elle avait eu l'idée de me parler,
mais changeant de resolution : — Adieu
Delphine, me dit-elle tVunv. voix assez
précipitée, et elle rentra dans son cabinet.
Je restai quelque temps à la même place ;
mais enfin, honteuse de mon émotion», de
cette faiblesse de cœur qui avait entière-
ment changé nos rôles, et (ait de celle qui
était mortellement offensée, celle qui était
prête à supplier l'autre, je quittai cette
maison pour toujours , et je revins impa-
tiente de vous apprendre ce qui s était
passe. S'il ne se mêlait pas à votre allée-
tiou pour moi des vertus maternelles , si
ion aspiriez pas ces seoiùnens 1
2û6 DELPHINE.
appartiennent à l'amour filial , et que la
mort prématurée de mes parens ne m'a
permis de connaître que pour vous, j'au-
rais quelque embarras à vous peindre la dou-
leur que ma causée ma rupture avec mad.
de Vernon } mais votre cœur n'est point
accessible même à la plus noble des jalou-
sies. "\ ous avez de l'indulgence pour votre
enfant, vous lui pardonnez cette amitié
vive que les premiers goûts de l'esprit et les
premiers plaisirs de la société avaient fait
naître } elle existait à côté de l'amour le
plus passionné , cette amitié funeste 5 elle
ne portait donc pas atteinte à la tendresse
reconnaissante que je ne puis éprouver
que pour vous seule ?
Maintenant quel parti prendre ? Ma con-
versation avec mad. de "Vernon- m'a bien
prouvé quelle redoutait extrêmement,
pour le repos de sa famille , que Léonce ne
connût la vérité} mais que dois-je à mad.
de Vernon? mais quelle puissance sur la
terre pourrait obtenir de moi , que je con-
sentisse une seconde fois à être méconnue
de Léonce? Eh! que parlé-je de puissance ?
il n'en est qu'une à craindre ^ c'est la voix
DELPHINE. 207
de mon propre cœur ! mais est— il vrai
qu'elle me le demande ? Non, il faut aussi
que je compte mon sort pour quelque
chose , que la bonté m'inspire quelque
compassion pour moi-même. J'ai le temps
encore de consulter M. Barton , d'avoir sa
réponse 5 la votre aussi peut me parvenir,
il faut quatorze jours pour que les lettres
arrivent à Madrid} Léonce, jusqu'au vingt-
cinq novembre, attendra sans me condam-
ner. Ali! ma sœur, que m'écrirez-vous ?
dans le combat qui me déchire , à quel
sentiment prèterez-vous votre appui?
LETTRE XXXII.
Delphine à mademoiselle cYAlbémar.
Paris, ce 2 novembre 1790.
J'attends impatiemment votre réponse
et celle de M. Barton, je compte les joui s f
et je les redoute } je consume nus heures
dans des réflexions qui me déchirent en
se combattant mutuellement; quelquefois
je trouve de la douceur à penser que ai
20'8 DELPHISÊ.
Ton n'avait pas excité la jalousie de Léonce 1
toute autre prévention ne l'eut jamais assez
éloigné de moi j pour qu'il consentit à
devenir l'époux de Matilde : et l'instant
d'après je me livre au désespoir , en son-
geant que le plus simple hasard pouvait
tout éclaircir, et que si j'avais eu le cou-
rage d'aller vers lui , peut-être encore au
dernier moment, un mot, un seul mot
faisait de la plus misérable des femmes
k plus heureuse !
Quel sentiment éprouvera-t-il , quand
il saura mon innocence! oui., sans doute , il
la saura: Ton n'exigera pas de moi que je
renonce à me justifier auprès de lui. Ce-
pendant quel trouble je vais porter dans
ses affections „ dans ses devoirs, si je [ins-
truis positivement de la vérité ! ne vaut-il
pas mieux que le temps, et ma conduite
l'éclairent ? mais si ie garde le silence, il
m'annonce qu'il me croira coupable , il
croira que dans le moment même où je
paraissais l'aimer, je le trompais } non,
cette pensée est intolérable. Si j'étais mou-
rante, n"cbtiendrais-je pas le droit de tout
révéler après moi? hélas! l'aurais-je même
DELPHINE. 30Q
alors? le bonheur des autres ne doit-il pas
nous être sacré , tant qu'il peut dépendre
de notre volonté f
Cruelle femme ! c'est encore pour vous
que j'éprouve ces affreuses incertitudes }
c'est votre repos, c'est votre bonheur, qui
lutte encore dans mon cœur contre un dé-
sir inexprimable! et Matilde aussi ne souf-
frira-t-elle pr:s de ce que je dirai ? puis— je
écrire à Léonce ce qui doit lui faire Haïr sa
belle-mère, et l'éloigner encore plus de sa
femme f ah! Jamais! jamais personne ne
s'est trouvé dans une situation, où les deux
partis à prendre paraissent tous les deux
également impossibles.
Enfin il le faut , je le dois, attendons les
conseils qui peuvent m'éclairer.
Mon voyage près de vous est forcément
retardé de quelques jours, parce que je
ne vais plus avec mad. de Vernon. J'avais
remis toutes mes aifaires entre les mains
d'un homme à elle : iî faut tout séparer^
après avoir cru que tout était en commun
pour la vie. J ai honte de \ ous avouer com-
bien je suis faible! encore ce matin, je
suis montée en voiture pour aller cliei
210 DELPHINE.
mon notaire, mais comme il fallait, pour
arriver à sa maison , passer devant la porte
de mad. de Yernon , je n'en ai pas eu le
courage } j'ai tiré le cordon de ma voiture
au milieu de la rue , et j'ai donné Tordre
de retourner chez moi. J'ai voulu ranger
mes papiers avant mon départ, je trou-
vais partout des lettres et des billets de
mad. de Yernon : il a fallu ôter son por-
trait de mon salon , lui renvoyer une foule
de livres qu'elle m'avait prêtés} c'est beau-
coup plus cruel que les adieux au moment
de mourir , car les affections qui restent
alors 3 répandent encore de la douceur sur
les dernières volontés 5 mais dons une
rupture, tous les détails de la sépara-
tion déchirent, et rien de sensible ne
s'y mêle , et ne fait trouver du plaisir à
pleurer.
Je n'ai plus personne à consulter sur
les circonstances journalières de la vie;y je
me sens indécise sur tout. Je pense avec
une sorte de plaisir que, par délicatesse
pour mad. de Yernon, je m'étais isolée de
la plupart des femmes qui me témoignaient
de l'amitié:; je ne voulais confier à aucune
DELPHINE. 211
autre ce que je lui disais , j'étais jalouse
de moi pour elle.
Au milieu de ces pensées, plus douces
mille fois qu'une amie si coupable ne de-
vait les attendre de moi, mad. de Lebensei
a trouve le secret, hier, de me faire parler
très-amèrement de mad. de Vernon} elle
était arrive'e de la campagne exprès pour
me questionner 5 mad. de Yernon l'avait
vue, et avait su la captiver entièrement,
soit par l'empire de son charme , soit que ,
dans la situation de mad. de Lebensei , l'on
ne veuille se brouiller avec personne , et
que Ton devienne même très— aisément
favorable à tous ceux qui vous traitent
bien.
Je trouvai d'abord mauvais que mad. de
Vernon eut confié, sans mon aveu, à mad.
de Lebensei, mon sentiment pour Léonce ;
mais la justification de mad.de Vernon,
que me rapporta mad. de Lebensei assez
mal— adroitement, in irrita bien plus en-
core. Elle se fondait entièrement sur les (.lis-
positions que mad. de Vernon supposait à
Léonce, son éloignement pour les femmes
qui ne respectaient pas l'opinion, firicso-
212 DELPHINE.
lution de ses projets relativement à moi 1
le peu de convenance qui existait entre
nos manières de penser. Mad. de "Vernon
se représentait enfin, me dit mad. de Le-
bensei, comme n'ayant (ait que conseiller
Léonce selon son bonheur, et peut— être
son penchant : c'était me blesser jusqu'au
fond du cœur, que se servir d'un tel pré-
texte. Si quelqu'un avait senti fortement
les torls de mad. de Yernon envers moi,
peut-être aurais-je adouci moi— même les
coups qu'on voulait lui porter! mais les
formes tranchantes de mad. de Lebensei,
son parti pris d'avance , les petits mots
qu'elle me disait , et qui m'annonçaient
que mad. de Yernon l'avait prévenue que
j'étais très-exagérée dans mon ressenti-
ment 5 tout cet appareil d'impartialité ,
quand il s'agissait de décider entre la gé-
nérosité et la perfidie, m'offensa tellement,
que je perdis, je le crois, toute mesure}
et faisant à mad. de Lenbensei , avec beau-
coup de chaleur, le tableau de ma conduite
et de celle de mad. de Yernon , je lui dé-
clarai que je ne voulais point écouter ceux
qui me parleraient pour elle , et que je la
DELPHINE. 2l3
priais seulement de raconter à mad. de
Vernon ce que j'avais dit , et les propres
termes dont je m'étais servie.
Quand mad. de Lebensei fut partie , je
sentis que j'avais eu tort, je ne me repentis
ni d'avoir excite le ressentiment de mad.
de Vernon, ni d'avoir attache plus vive-
ment mad. de Lebensei à ses intérêts ; il
est assez doux de se faire du mal à soi-
même en attaquant une personne qui nous
fut chère $ on aime à briser tons les calculs
en se livrant à ce douloureux mouvement*
mais je me repentis d'avoir dénaturé ce
que j'éprouvais, et de m'être donné des
torts de paroles, quand mes sentimens et
mes actions n'en avaient aucun. J'étais
aussi , je l'avoue , vivement irritée en ap-
prenant que mad. de Vernon cherchait
encore à me nuire, dans le moment même
eu j'hésitais si je ne sacrifierais pas le bon-
heur de toute ma vie à son repos.
Cependant, que deviendrai-je tant que
Léonce me soupçonnera ? la solitude et le
temps ne feront rien à cette douleur* elle
renaîtra chaque jour, car chaque jour j'es-
sayerai de raisonner avec moi-même, pour
2 1 4 DELPHINE.
me prouver que je dois répondre à Léonce.
Mais pourquoi donc supposer que ma
conscience me le défende ? Ah! je l'espère ,
vous et M. Barton , vous penserez que
Léonce aura assez de calme, assez de
Vertu 5 pour apprendre la vérité sans punir
celle qui fut coupable 5 ah! s'il sait pardon-
ner, ne puis-je pas tout lui dire !
P. S. Vous ne in avez pas répondu sur
l'affaire de M. de Clariminj je suis bien
sûre que vous sentez comme moi, que je
dois mettre plus d'importance que jamais ,
à lui faire accepter ma caution. Si par ha-
sard vous ne l'aviez pas encore offerte, ce
qui vient de se passer vous inspirera, j'en
suis sure, le désir de vous hâter.
LETTRE XXXIII.
Mademoiselle aVJlbémar à Delphine.
Montpellier, ce 4 novembre.
JVJa chère Delphine , mon élève chérie,
dans quel monde êtes-vous tombée? pour-
quoi faut— il que mad. de Yernon , cette
DELPHINE. 2 1 5
femme perfide que mon pauvre frère dé-
testait avec tant de raison , vous ait cap-
tivée par son esprit séducteur? Pourquoi
n'ai-je pas su reunir à mon affection pour
vous, cet art d être aimable qui pouvait sa-
tisfaire votre imagination ? vous n'auriez
eu besoin d'aucun autre sentiment 3 et
votre cœur n'eût jamais été trompe.
Vous me demandez un conseil sur la con-
duite que vous devez tenir avec Le'once }
comment oserais-je vous le donner? je ne
pense pas que vous deviez en rien vous
sacrifier pour l'indigne m ad. de Vernon }
mais quand Léonce saura que vous n'avez
jamais cessé de l'aimer, pourra-t-il sup-
porter Matilde P pourra-t-il se résoudre à
ne pas vous revoir ? aurez— vous la force
de le lui défendre P Cependant, faut-il que,
pouvant vous justifier, vous vous donniez
Fair coupable? Supporterez-vous une telle
douleur ? Non, l'amitié ne saurait s'arroger
le droit de conseiller une action héroïque y
si vous répondez à Léonce, si vous Y ins-
truisez de la vérité , vous ne lirez peut-
être rien de vraiment mal , rien que per-
sonne surtout put se permettre de cou—
2l6 DELPHINE.
damner} mais si, pour mieux assurer soa
repos domestique, si, pour l'éloigner plus
sûrem#ftt de vous, vous vous taisez, vous
aurez surpassé de beaucoup ce que Ton
pourrait attendre delà vertu la plus sévère.
LETTRE XXXIV.
M, Barton à madame à? Albémar.
Mondoville , 6 novembre.
J'ai été quelques jours, madame, sans
pouvoir me déterminer à vous écrire ; ce
que je devais vous conseiller me semblait
trop pénible pour vous : cependant je me
suis résolu à vous donner la plus grande
preuve de mon estime, en répondant avec
une sévère franchise à la généreuse ques-
tion que vous daignez me faire.
M. de Mondoville, indignement trompé
sur vos sentimens , a épousé mademoiselle
de Vernon } il a repoussé le bonheur que
j'espérais pour lui, il a gâté sa vie, mais
il faut au moins qu'il respecte ses devoirs;
il lui restera toujours une destinée sup-*
DELPHINE. 217
portable , tant qu'il n'aura pas perdu l'es-
time de lui-même.
Sans pouvoir deviner le secret habile-
ment conduit dont vous avez été la vic-
time , je n ai jamais cru que vous fussiez
capable de tromper, mais j'ai toujours re-
fusé de m'expliquer avec Léonce sur ce
sujet. J'ai reçu une lettre de lui deux jours
avant la vôtre, dans laquelle il m'apprend
quil vous a écrit, et quil vous demande
de lui dévoiler ce qu'il commence enfin à
entrevoir, les criminelles ruses de mad. de
Vernon. Il se contient avec vous, me dit-il 7
mais il s'exprime dans sa confiance en moi
avec une telle fureur, que je frémis du.
parti qu'il prendra , quand il saura la con-
duite de madame de Vernon envers lui.
Il est résolu d'abord de défendre à mad.
de Mondoville de voir sa mère, et si elle
lui désobéit, il veut se séparer d'elle. Il
forme encore mille autres projets extrava-
gans de vengeance contre mad. de Ver-
non. Je ne doute pas qu'il ne renonce à ce
qui serait indigne de lui: mais tel que je le
connais, je suis sur qu'il suivra le dessein
qu'il m'annonce, de forcer mad. de Mou-
Totnc IL 1 o
3l8 DELPHINE.
doville à rompre avec sa mère 5 quel trou-
ble cependant ne va-t-il pas en résulter !
Quelque coupable que soit mad. de Ver-
non , vous la plaindriez dêtre condamnée
à ne jamais revoir sa fille ^ et si , comme je
n' en doute pas , mad. de Mondoville croit
de son devoir de s y refuser 5 quel scandale
que la séparation de Léonce avec sa femme
pour une telle cause ! c'est vous seule 7
madame 5 qui pouvez encore être Fange
sauveur de cette famille , fange sauveur
de celle même qui vous a cruellement
persécutée.
Je ne me permettrai pas de vous dicter
la conduite que vous devez tenir 5 j'ai du
seulement vous instruire des dispositions
de Léonce. Il est impossible , quand il
saura tout , de se flatter de l'apaiser } il
est malheureusement très— emporté , et ja-
mais, il faut en convenir, jamais un homme
n'a été offensé à ce point dans son amour
et dans son caractère. Jugez vous même ^
madame , de ce qu'il importe de cacher à
Léonce , jugez des sacrifices que votre
âme généreuse est capable de faire ! Je ne
yous demande point de me pardonner : car
DELPHINE. 21Q
je crois vous honorer par ma sincérité au-
tant que vous méritez de l'être, et mon
admiration respectueuse donne beaucoup
de force à cette expression.
P. Barton.
LETTRE XXXV.
Réponse de Delphine à M, Barton,
Paris , ce 8 novembre.
Vous ne savez pas quelle douleur vous
m'avez causée ! je croyais pouvoir le dé-
tromper, je croyais toucher au moment
de recouvrer toute son estime 5 vous
m'avez montré mon devoir , le véritable
devoir , celui qui a pour but d'épargner des"
souffrances aux autres} je lai reconnu , je
m'y soumets, je n'écrirai point} mais souf-
frez que je le dise , pour la première fois
j'ai senti que je m'élevais jusqu'à la vertu }
oui , c'est de la vertu qu'un tel sacrifice 9
et ce qu'il me coûte , mérite le suffrage
d'un honnête homme et la pitié du Ciel.
220 DELPHINE,
11 attend ma réponse pour un jour fixe ,
pour le vingt-cinq novembre. Mon silence,
dit-il, sera pour lui l'aveu de la perfidie
dont on m'avait accuse'e } ne pouvez-vous
lui écrire que ce silence est un mystère
que je ne veux jamais éclaircir , mais qu'il
ne doit lui donner aucune interprétation
décisive ? ne pouvez-vous pas lui dire au
moins que je pars pour le Languedoc,
d'où je ne sortirai jamais ? Est-ce trop de-
mander, et ne defais-je pas ainsi, faiblesse
après faiblesse , faction que je nommais
généreuse ?
Je vous laisse l'arbitre de ce que vous
pouvez dire , vous comprenez ce que je
sourire, ce que je souffrirai toujours, tant
qu'il me croira coupable. Si le Ciel vous
inspire un moyen de me secourir sans por-
ter atteinte au bonheur des autres , vous le
saisirez: j'ose en, être sûre 5 s'il faut me
sacrifier, je vous en donne le pouvoir, je
saurai vous en estimer. Je dépose entre vos
mains la promesse de m'éloigner, de ne
point écrire , de ne rien me permettre
enfin pour moi-même, que de vous de-
mander quelquefois si vous avez affaibli
DELPHINE. 221
dans le cœur de Léonce , la juste haine
qu'il va de nouveau ressentir contre moi.
LETTRE XXXYI.
Madame (V Artenas à Delphine,
Paris , 10 novembre.
J'ai pass<: hier chez vous , ma chère Del-
phine, mais en vain, votre porte est tou-
jours fermée. Je suis obligée de partir pour
ma terre près de Fontainebleau . mais je
ne veux pas différer à vous demander de
réapprendre les eauses d'un événement
qui occupe toute la société de Paris. Vous
êtes brouillée avec madame de Yernon ,
vous ne vous voyez pli», je crois bien ai-
sément qu'elle a tort . et que vous avez
raison, mais pourquoi vous brouiller a\ ee
elle F pourquoi vous brouiller avec \><v—
sonne ? relu peut avoir les plus graves in-
convéniens.
A ous avez découvert qu'elle vous trom-
pait, il y a Loog-*-tempe (|ue je m'en serais
doutée à votre place j mais c'est précisé—
222 DELPHINE.
ment parce qu'elle a un caractère adroit et
dissimulé , qu'il était sage de la ménager :
votre conduite a été le contraire de ce
qu'elle devait être :, il fallait ne pas l'aimer
avec tant d'aveuglement avant la décou-
verte , et ne pas rompre depuis avec tant
de véhémence. Mad. de Ternon est établie
à Paris depuis beaucoup plus long— temps
que vous } elle y a beaucoup plus de rela-
tions , et vous savez qu'on est toujours ici
soutenu par ses parens , non parce qu'ils
vous aiment, mais parce qu'ils regardent
comme un devoir de vous justifier. Il y a
si peu de véritable amitié dans le grand
inonde, qu'encore vaut-il mieux compter
sur ceux qui se croient obligés à vous dé-
fendre , que sur ceux qui le font volontai-
rement. Tous allez vous trouver nécessai-
rement mal avec votre famille, si vous ne
voyez plus mad. de Yernon j car mad. de
Mondoville , dans cette circonstance, ne
se séparera sûrement pas de sa mère. Il
faut tâcher de vous raccommoder avec tout
cela : pensez-en ce que j'en pense , mais
soyez avec madame de Yernon dans une
bonne mesure, quoique sans fausseté.
DELPHINE.
223
Les hommes peuvent se brouiller avec
qui ils veulent, un duel brillant répond à
tout 5 cette magie reste encore au cou-
rage, il affranchit honorablement des liens
qu'impose la soc iéte } ces liens sont les
plus subtils , et cependant les pins difficiles
à briser. Une jeune femme sans père ou
suis mari, quelque distinguée qu'elle soit 7
n'a point de force réelle ni de place mar-
quée au milieu du monde. Il faut donc se
tirer d'affaire habilement, gouverner les
bons sentimens avec encore plus de soin
que les mauvais , renoncer à cette exalta-
tion romanesque qui ne convient qu'à la
vie solitaire, et se préserver surtout de ce
naturel inconsidéré, la première des grâ-
ces en conversation , la plus dangereuse des
qualités en fait de conduite.
\ ous aimez, quoique vous en puissiez
dire, le mouvement et la variété de la so-
ciété de Paris } sachez donc vous mainte-
nir dans cette société', sans donner prise
sur vous à personne. Avant les chagrins
que vous avez éprouvés, vous aimiez aussi,
et cela devait : être , les succès sans exem-
ple que vous obteniez toujours quand on
224 DELPHINE.
tous voyait, et quand on vous entendait.
Défiez-vous de ces succès } qu ils vous ren-
dent d autant plus prudente , car en exci-
tant l'envie , ils vous obligent à craindre
mad. de Yernon. Je pourrais, moi, rue
brouiller avec elle :y nous sommes à force
égale, vieille et oubliée que je suis 5 mais
vous, la plus belle, la plus jeune, la plus
aimable des femmes , on croira tout ce que
mad. de \ernon dira contre vous, et pour
ne vous rien cacher, on le croit déjà.
J'avais commencé ma lettre avec l'in-
tention de vous laisser ignorer ce que mad.
de \ernon allègue en sa faveur :y mais je
réfléchis qu il faut que vous connaissiez
tous les motifs qui doivent diriger votre
conduite. Elle prétend que vous l'aviez
chargée d'engager Léonce à vous épouser ,
que depuis l'esclandre du duel de M. de
Serbellane il ne Ta pas voulu, et que
vous ne lui avez jamais pardonné son in-
fructueuse négociation. Elle affirme que
vous avez dit à tout le monde un mal abo-
minable d'elle , et que vous lui avez re-
proché de prétendus services avec indé-
licatesse et amertume. Jugez combien les
DELPHINE. £&5
ingrats et ceux qui auraient envie de l'être 5
trouvent mauvais qu'on se souvienne des
services qu'on a rendus! Elle assure enfin
que c'est elle qui n'a plus voulu vous voir ,
parce que vous ne veniez dans sa maison
que pour vous faire aimer du mari de sa
fille, et cette dernière accusation lui ral-
lie toutes les dévotes. Vous voyez qu'elle
sait se concilier les bons et les mn bans ,
et de plus., celte nombreuse classe d'indil-
férens paisibles, qui, ayant beaucoup plus
entendu parler de madame d'AIbémar (pie
de madame de Vernon, croient qu'il est
de leur dignité de gens médiocres , de blâ-
mer celle qui a le plus d'éclat.
Ne vous exagérez pas cependant feffet
des discours de madame de Vernon, nous
sommes en état de nous en défendre }
mais il est indispensable que vous com-
menciez par vous raccommoder avec elle,
et je vous réponds qu'elle ne demande-
rait pas mieux } car dans toutes ces que-
relles , en présence du tribunal de l'opi-
nion, cliacun a peur de l'autre. Retournez
à ses soupers, cessez de lui faire aucun
reproche, n'en dites plus aucun mal. et
IL
Hl6 DELPHINE,
si elle continue à chercher à vous nuire,
je me charge, moi, de lui jouer quelques
tours de vieille guerre. Je connais les ruses
de madame de Yernon , je ne m'en sers
pas, mais j'en sais assez pour les dévoi-
ler, et elle vous ménagera quand elle ap-
prendra que vos qualités vives et brillantes
sont sous la protection de ma prudence
et de mon sang-froid. Adieu , ma chère
Delphine , suivez mes conseils , et tout
ira bien.
LETTRE XXXYIL
Delphine à Madame d'Artenas.
Paris, 14 novembre.
J e suis touchée , madame , de l'intérêt
que vous voulez bien me témoigner , mais
je ne puis suivre le conseil que vous avez
la bouté de me donner. J'ai aimé tendre-
ment mad. de Yernon , comment me se-
rait-il possible de renouer avec elle par
des motifs tirés de mon intérêt personnel ?
Je suis bien peu capable de cette conduite3
DELPHINE. 22*]
même avec les indifférens* mais j'aurais
une répugnance invincible à dégrader les
sentimens que j'ai éprouvés., en les sou-
mettant à des calculs. Comment pourrais-
je revoir avec calme , dans les rapports
communs du monde , une personne qui
a été l'objet de ma plus tendre amitié , et
qui s'est montrée ma plus cruelle ennemie?
Non , la société ne vaut pas ce qu'il en
coûterait, pour torturer à ce point son
caractère naturel *, de tels efforts feraient
plus que contraindre les mouvemens vrais
du cœur, ils finiraient par le dépraver.
Je suis singulièrement blessée , je l'a-
voue, des discours que mad. de Yernon
tient sur moi* mais c'est précisément paire
que ces discours sont écoutés, que je ne
veux pas me rapprocher d'elle. J'aurais
peut— être été assez faible pour le désirer ,
s'il était arrivé ce qui , je crois , était
juste , si c'était elle seule qu'on avait blâ-
mée} mais puisqu'elle m'accuse et qu'on
la soutient, puisque j'ai quelque chose
encore à craindre d'elle, j,e ne la reverrai
jamais.
C'est auprès de vous , madame , que fe
528 DELPHINE.
voudrais me justifier. Mad. de Yernon m'a
reproche d'avoir dit du mal d'elle^ et vous
me conseillez de la ménager $ tous ces mots
me paraissent bien étranges, dans un sen-
timent de la nature de celui que j'avais
pour mad. de Yernon ! une seule fois j'ai
parle d'elle avec amertume j en madrés—
saut à une personne qui Faime beaucoup ,
et que je rattachais à elle au lieu de l'en
détacher, par la vivacité même qui me
donnait l'air d'avoir tort. Tous n'aimez pas
mad. de Yernon, et je m'interdis de vous
en parler, à vous, que je désirerais si vi-
vement éclairer sur les absurdes calomnies
dont je suis l'objet.
J'ai reproché à mad. de Yernon les ser-
vices que je lui ai rendus; et tous les ser-
vices du monde , dit-elle , sont effacés par
les reproches. Yous sentez aisément , ma-
dame , combien il serait facile de se dé-
gager ainsi de la reconnaissance. On bles-
serait le cœur d'une personne qui se se-
rait conduite généreusement envers nous 5
elle s'en plaindrait, et l'on dirait ensuite v
que toutes ses actions sont effacées par ses
paroles. Mais ce nVst pas de cela dont il
DELPHINE. 22g
s^agît entre mad. de Yernon et moi ; si ie
lui ai reproché son ingratitude 5 c'est celle
du cœur dont je l'ai accusée , et c'est en
confondant ensemble, en plaçant sur la
même ligne , le jour où je lui ai serre la
main avec tendresse, et celui où j'aurais
engagé la moitié de ma fortune pour elle,
que j'ai eu le droit de lui rappeler tout ce
qui lui a prouvé que je l'aimais*
Je rougis jusqu'au fond de l'a me des
autres torts quelle m'impute} mais si je
les repoussais , ce serait alors que je se-
rais vraiment blâmable ^ je nuirais à m ad.
de Yernon , et jusqu'à présent vous voyea
que j'ai trouvé le secret de ne nuire qu'à
moi-même, je m'en applaudis. Je ne veux
pas ménager mad. de A ernon par les mo-
tifs que vous me présentez ; je ne veux
point la désarmer , mais je craindrais en-
core de lui faire du mal \ hélas ! elle ap-
prendra bientôt à quel point je l'ai craini !
Mes plaintes contre elle , quand je m'en
permets, ont toutes un caractère de sen-
sibilité romanesque, qui, vous le savez ,
n'associera pas la société de Paris à mon
ressentiment Je ne suis pas ^différente
23ô DELPHINE.
au blâme de cette société} mais je ne ferai ^
pour m'y soustraire, que ce que je ferais
pour la satisfaction de ma conscience 5 la
vérité doit nous valoir le suffrage des au-
tres , ou nous apprendre à nous en passer.
Je mettrais peut-être plus de prix à l'opi-
nion j si j'étais unie à la destinée d'un
homme qui me fut cher} mais condamnée
à vivre seule , à supporter seule mon sort ,
je n'ai point d'intérêt à me défendre} qui
jouirait de mon triomphe, si je le rempor-
tais ? et nest-il pas assez sage de ne point
lutter contre la méchanceté des hommes,
quand Ton n'a d'autre bien à espérer de
ses efforts , que quelques douleurs de
moins? Cette indifférence sur ce qu'on peut
dire de moi , m'est beaucoup plus facile
maintenant , que je suis résolue à quitter
Paris. Je vais in enfermer pour toujours
dans la retraite où vit ma belle-sœur 5 j'y
emporterai le souvenir le plus tendre de
vos bontés, et le regret de n'en avoir pas
joui plus long— temps.
Delphine d'Albéjuar-
DELPHINE.
23 1
LETTRE XXXVIII.
Réponse de madame d? Artenas à
Delphine,
Fontainebleau, ce 19 novembre.
Vous prenez beaucoup trop vivement ,
ma clière Delphine, les peines passagères
de la vie î que de candeur , de noblesse
et de bonté dans votre lettre, mais que
vous êtes encore jeune! Je ne me souviens
pas, en vérité , d'avoir eu cette bonne-foi
dans mon enfance, et je ne suis pourtant,
Dieu merci ! ni méchante, ni fausse : mais
j'ai vécu au milieu du monde, et je suis
détrompée du plaisir d'être dupe.
Quoi qu'il en soit, je ne veux pas exig< 1
de vous ce qui serait trop opposé à votre
caractère , et nous atteindrons au même
but par une conduite négative. Dans la
société de Paris ce qu'on ne lait pas , vaut
presque toujours autant que ce qu'on
pourrait faire. Tous ne passerez point
votre vie dans le Languedoc, mais vous y
232 DELPHINE.
resterez six mois } pendant ce temps tout
sera oublie. On vous a accueillie avec trans-
port à votre arrive'e a Paris 3 c^est à pre'-
sent le tour de l'envie; quand vous re-
viendrez , on sera las de l'envie même , et
curieux de vous revoir 5 et comme rien de
ce qu'on a dit n'a pu laisser de trace 5 on
ne s'en souviendra plus : ce n'est pas pour
de telles causes que la réputation se perd :
si vous e'prouviez ce malheur, quelque
injuste qu'il put être , votre philosophie ne
tiendrait pas contre lui , il a des pointes
trop acérées : mais il n'en est pas question ,
et je vous reponds de réparer cet hiver ,
et ce que le duel de M. de Serbellane a
fait dire, et ce que mad. de Vernon y a
ajoute.
Je vous demande seulement de vous
arrêter dans ma terre , qui est sur votre
route en allant à Montpellier. Ma nièce ,
pour qui vous avez été si bonne, et que
vous avez rendue raisonnable, vous en
prie instamment ; j'ose l'exiger de vous.
DELPHINE. 203
LETTRE XXXIX.
Delphine à mademoiselle (Tyllbémar.
Fontainebleau , ce 2j novembre.
J'ai déjà fait vingt lieues pour me rap-
procher de vous, ma chère Louise, mon
voyage est commence, je suis partie de
Paris , je ne reverrai plus les lieux ou j'ai
connu Léonce^ je les ai quittés, le jour
même où, rempli de mon souvenir, il
attendait à deux cents lieues de moi la
réponse qui devait me justifier, et je ne
l'ai pas faite cette réponse ! Ah ! d'où ^ lent
qu'un sacrifice si grand ne me donne point
le repos que Ton doit attendre de la sa-
tisfaction de sa conscience P Hélas ! les
peines de l'amour étouffent toutes les
jouissances attachées à l'accomplissement
du devoir, et le bonheur succombe alors
même que la vertu résiste. N'importe , ce
n'est pas pour noiiv propre avantage que
tant de nobles facultés nous ont été -loii-
nées , c'est pour seconder la pensée do
234 DELPHINE.
l'Etre suprême en épargnant du mal , en
faisant du bien sur la terre à tous les êtres
qu'il a crées.
J'ai regretté M. de Lebeusei en quit-
tant Paris, je Tarais vu tous les jours qui
ont précédé mon départ } il craignait que
ma dernière conversation avec sa femme
ne meut éloigné d'elle, et il paraissait
mettre du prix à nous rapprocher} j'ai
promis de rester en correspondance avec
lui : c'est un homme d'un esprit si étendu ,
il a réfléchi si profondément sur les sen—
timeus et les idées , que peut-être il cal-
mera mon çogur en réaccoutumant à con-
sidérer la vie sous un point de vue plus
généraL
Mad. d'Artenas veut que je passe huit
jours ici dans sa terre, qui est agréable-
ment située au milieu de la forêt de Fon-
tainebleau } j'ai cédé à ses instances , et
surtout à celles.de sa nièce, mad. de R
Elle a mis beaucoup de délicatesse à ne
jamais me rechercher à Paris , et semble
attacher un grand prix à ces jours passés
avec elle : je ne continuerai donc mon
voyage vers vous, que dans huit jours.
DELPHINE.
235
Mail, de Mondoville est venue me voir à
Paris, un soir que j'étais à Bellerive 5 je
lui. ai rendu le lendemain sa visite, mais
en réassurant auparavant qu'elle n y était
pas ^ je craignais d'y trouver sa mère , et
j'avais raison d'avoir peur de l'émotion que
j'éprouverais, si j'en juge par relie que
m'a causée le seul moment où, depuis
notre rupture, j'aie entrevu madame de
Yernon.
Je sortais de Paris, ee matin, avec ma
voiture chargée pour le voyage, et con-
duite par des chevaux de poste ; les pos-
tillons, en tournant, accrochèrent assez
violemment un carrosse à deux chevaux^
inquiète, je m'avançai pour voir s il ne—
tait pas renversé 5 j'aperçus dans ce car-
rosse mad. de Yernon seule, et la tête
appuyée cou ire un des cotes de la voiture.
Je ne sais si c'était l'imagination ou la vé-
rité, mais je la trouvai singulièrement pâle
et défaite, un cri d'étonnement m'échappa
en la voyant} elle me regarda d'un air qui
me parut triste et doux ; vous l'avouerai-
je? un mouvement in\ olontaire me lit por-
ter ma main au cordon de la voiture pour
236 DELPHINE.
Farrêter; il ny en avait point , et les che-
vaux m'avaient déjà emportée à cent pas
d'elle 5 mais je sentis par cette épreuve et
par l'émotion qu'elle me causa le reste du
jour 5 combien j'avais eu raison en évitant
de revoir madame de Yernon.
Les souvenirs d'une longue et tendre
amitié se renouvellent toujours, quand on
se représente celle que Ion a aimée comme
souffrante ou malheureuse^ mais je sais
trop bien que rnad. de Yernon ne me re-
grette point, îïa pas besoin de moi, et je
m éloigne d'elle, sans avoir, à cet égard,
le moindre doute.
LETTRE XL.
Delphine à mademoiselle a" Albémar.
Fontainebleau, ce 2j novembre.
/\h! mon Dieu! que j'étais loin de pré-
voir l'événement qui me rappelle à l'instant
même à Paris. La pauvre mad. de Ver—
non ! il ne me reste plus de traces de mon
ressentiment contre elle 7 je me reproche
DELPHINE. 23
même.... je ne sais ce que je me reproche}
niais je serai bien malheureuse d'avoir été
brouillée avec elle , si je ne puis la revoir
encore , la soigner , lui prouver que j'ai
tout oublié. Je crains de perdre un moment
même avec vous , ma chère Louise, je
vous envoie la lettre de mad. de Mondo—
ville , et je pars.
Madame de Mondoville à madame
d'Albémar.
Paris, ce 26 novembre.
J'ai à vous annoncer, ma chère cousine ,
un cruel malheur : cette nuit , ma mère a
pris un vomissement de sang, qui ne s'est
point arrêté pendant plusieurs heures, et
que les médecins regardent comme mortel }
sa poitrine est déjà très-attaquée depuis
plusieurs mois, par des veilles continuelles -,
Ton croit ce dernier accident sans remède
dans son état, et le péril même en parait
extrêmement prochain. Elle avait tout— à—
fait perdu connaissance vers la lin de la
nuit} en revenant à elle, elle a lait quelques
questions à sou médecin, et comprenant
238 DELPHINE.
parfaitement sa situation, elle lui a dit ^
avec Fair le plus calme et le plus doux :
— J'aurais besoin, monsieur, de trois ou
quatre jours pour régler divers intérêts,
donnez— moi les remèdes qui peuvent me
soutenir } peu importe , comme vous le
sentez bien, s'ils conviennent au fond de
la maladie , elle est jugée , elle est sans
ressources 5 mais indiquez— moi ce qu'il
faut faire pour avoir un peu de force jus-
ques à la fin de ma vie, je vous en serai
sensiblement obligée. — Alors se retour-
nant vers moi , elle me dit : — C'est pour
voir mad. d'Albémar , que je souhaite en-
core de vivre quelques jours 5 je l'ai ren-
contrée hier matin partant pour Montpe-
lier, je crois qu'un courier peut la re-
joindre, faites-le partir à l'instant} je con-
nais son cœur , je suis sûre qu'elle n'hé-
sitera pas à revenir , dites-lui seulement
mon désir et mon état. — Je crois comme
ma mère , ma chère cousine , que vous
êtes trop bonne pour hésiter à satisfaire
les vœux d'une femme mourante , quand
même, ce que j'ai toujours voulu ignorer ,
vous croiriez avoir à vous plaindre d'elle.
DELPHINE. 239
Vous n'avez pas un moment à perdre pour
lui donner la satisfaction de vous revoir ?
et pour contribuer au salut de son âme }
car je ne doute pas que , maigre nos dif-
férences d'opinion, vous ne vous joigniez
à moi pour l'engager à remplir les devoirs
sacrés dont dépend son bonheur à venir :
c'est le premier intérêt dont je veux vous
parler } vous lui ferez plus d'impression
que moi, si vous vous joignez à mes ins-
tances 5 vous ne voulez pas , j'en suis sûre 5
exposer ma pauvre mère à mourir sans
avoir reçu les secours de la religion. Je
retourne auprès d'elle, et je vous attends
impatiemment. Sans ma confiance en Dieu ,
la douleur que je ressens me paraîtrait
bien pénible à supporter. Adieu, ma chère
cousine, je viens de demander qu'on fit
dans mon couvent des prières pour ma
mère } je les ai obtenues, j'y joins les
miennes, j'espère que vous rendrez les
vôtres efficaces , en vous réunissant à moi 7
dans les pieux efforts qui me sont com-
mandes.
2-4° DELPHINE.
LETTRE XLI.
Delphine à mademoiselle cV Albémar.
Paris, ce 29 novembre.
Hille vit encore, ma chère Louise,
c'est tout ce que je puis vous dire; je n1 ai
point d'espérance , et jamais je n aurais
eu plus besoin d'en concevoir. Je me
suis rattachée à mad. de Yernon , par des
sentimens qui ne sont pas en tout sem-
blables à ceux que j'éprouvais pour elle ,
mais la pitié les rend aussi tendres. Que
ne puis-je prolonger ses jours ! si elle re-
venait de son état maintenant , elle se
corrigerait de ses défauts , parce qu elle
serait éclairée sur ses erreurs; mais , hélas !
il semble que la nature ne donne sa plus
terrible leçon que la dernière, et ne permet
pas de faire servir à la vie les sentimens
qu'ont inspirés les approches de la mort.
Je puis vous écrire , pendant que mad.
de Yernon essaie de se reposer 3 on lui
DELPHINE. A.\\
a expressément défendu de parler, ce
qui m'oblige à rn éloigner souvent délie.
Votre intérêt sera douloureusement cap-
tivé par le récit de la conduite qu'elle
tient } vous serez aussi 5 je le crois , bien
frappée de la singulière lettre qu'elle m'a
écrite : je vous l'envoie en vous priant de
me la conserver} oh! que le cœur humain
est inattendu dans ses développemens l
Jes moralistes méditent sans cesse sur
les passions et les caractères , et tous
les jours il s'en découvre que la ré-
flexion n'avait pas prévus 5 et contre les—
quelles ni l'âme ni l'esprit n'ont été mis eu
garde.
Je suis arrivée hier chez mad. de Ver-
non, et j'éprouvais, en entrant chez elle,
tous les genres d'émotion réunis ! rem-
barras mêlé à la plus profonde pitié , un in-
térêt véritable, joint à de l'incertitude sur
les témoignages que j'en devais donner.
J'avais su par un courrier que j'envoyai à
l'avance, que madame de A ernon était un
peu mieux , mais toujours dans un grand
danger. Je montai les escaliers en trem-
blant , madame de Mondoville vint au-dc-
Tome IL 1 1
ù^2 DELPHINE.
vant de moi : — Ma mère était bien impa-
tiente de vous voir, me dit-elle ^ elle vous
a écrit hier tout le jour, quoiqu'on lui eût
interdit cette occupation } elle a mis en
ordre ses affaires} venez, vous la trouve-
rez plus touchante que jamais elle ne Ta
été} mais jusqu'à présent je n'ai pu lui
faire encore entendre qu'elle est assez dan-
gereusement malade pour se confesser.
Les médecins disent que l'effrayer sur son
état pourrait lui faire mal} mais qui, juste
Ciel ! oserait prendre sur soi de ménager
son corps aux dépens de son âme? Je vous
en avertis , je lui parlerai , si vous ne \ ous
en chargez pas. — Attendez de grâce, ré-
pondis-je à madame deMondoville, que je
nie sois entretenue avec votre mère.
— Matilde me conduisit enfin chez la
pauvre malade, la chambre était obscure,
à travers le jour sombre qui féclairait, j'a-
perçus madame de Vernon couchée sur
un canapé, les cheveux détachés, vêtue
de blanc , et d'une pâleur effrayante. Elle
vit l'émotion que j'éprouvais : — Remet-
tez-vous, ma chère Delphine, me dit-
elle , c'est bon à vous d'être si troublée.
DELPHINE. 243
~- Je pris sa main et je la baisai tendre-
ment 5 elle me fit signe de m'asseoir, et
m'adressa d'abord des questions indifférent
tes sur mon voyage, sur le lieu où le cour-
rier m'avait rencontrée , sur la santé dcj
madame d'Artenas, etc. Je répondis à tout
par des monosyllabes, n'osant commen-
cer moi-même à lui parler de son état , et
souffrant cruellement néanmoins de pren-
dre part à des conversations si étrangères
au sentiment qui m'occupait. Sa fille se
leva et nous laissa seules* je crus qu'elle
allait me parler avec confiance , mais con-
tinuant à l'éviter 5 elle me raconta sort
accident, les suites qu'il devait avoir , la.
certitude qu'elle avait de mourir dans trois
ou quatre jours , avec une simplicité et
un calme tout-à-fait semblable à sa ma-
nière habituelle, à cette manière qui lui
donnait toujours, soit dans le sérieux, soit
dans la plaisanterie , de la grâce et de la
dignité.
Elle prit son mouchoir en me parlant;
Tapprocha de sa bouche, et le reposa s .11s
s'interrompre sur la table; je le vis plein de
sang, je tressaillis, et penchant ma tête sur
^44 DELPHINE.
sa main, je fondis en larmes, en rappe-
lant plusieurs fois du nom que j'aimais à
lui donner, Sophie , ma chère Sophie ! — ■
Gene'reuse Delphine, me dit-elle, vous
m'aimez encore} ah ! cela vaut mieux que
vivre! Je vous ai écrit, ajouta-t-elle , afin
d'éviter une conversation trop pénible
pour nous deux , ma lettre contient tout
ce que je pourrais dire} je n'ai pas pre'ten-
du me justifier , mais vous expliquer ma
conduite par mon caractère et ma ma-
nière de voir. Vous ne trouverez pas peut-
être mes sentimens meilleurs après cette
explication , mais vous comprendrez com-
ment ils sont dans la nature ; et si je vous
montre les causes des plus grands torts
vous serez un peu plus disposée à les par-
donner. Ce que je vous demande instam-
ment, c'est, après avoir lu cette lettre , de
n'en pas causer avec moi; j'ai toujours
craint les fortes émotions , je ne suis pas
assez contente de moi, pour aimer à m'a-
bandonner à mes mouvemens, ni à ceux
des autres. Le repentir seul convient à ma
situation et je ne veux pas m'y livrer } je
suis mieux en tout quand je me contiens ,
DELPHINE. 2^5
et F entraînement me fait mal. Ecrivez-
moi seulement deux lignes .; qui me disent
que vous conserverez un souvenir encore
doux de votre ancienne amie:, je les met-
trai ces deux lignes sur ma poitrine déjà
mortellement atteinte, et ce remède me
fera peut-être mourir sans douleur. —
En disant ces derniers mots 5 elle sonna
comme si elle eût redouté les pleurs que
je répandais 5 et la prolongation de su
propre émotion.
Ses femmes entrèrent , elle me renvoya
doucement chez moi. Je montai dans une
cli ambre que je m'étais fait donner pour
ne pas sortir de la maison, et je lus avec
un serrement de cœur continuel la lettre
que voici :
Madame, de P'ernon à madame cCAlbémar,
Je n'ai été aimée dans ma vie que par
vous 5 beaucoup de gens m'ont trouvée
aimable, ont cherché ma société; mais
vous êtes la seule personne qui m'ayez
rendu service sans intérêt personnel , sans
Zi\6 DELPHINE.
autre objet que de satisfaire votre généro-
sité et votre amitié} et cependant vous
êtes l'être du monde envers lequel j'ai eu
les torts les plus graves : peut-être même
riy a-t-ii que vous qui ayez véritablement
3e droit de me faire des reproches 5 com-
ment vous expliquer, comment rn expli-
quer à moi-même une telle conduite? Au
moins, je n'en adoucis pas les couleurs, je
m'interdis, pour la première fois de ma
vie, tout autre secours que celui de la vé-
rité. C'est à votre esprit seul que je m'a-
dresserai dans cette peinture fidèle de mon
caractère, et je n'abuserai point de ma
situation , pour obtenir mon pardon de
l'attendrissement qu'elle pourrait vous
causer.
Les cirronstinces qui présidèrent à mon
éducation ont altéré mon naturel 5 il était
doux et flexible , on aurait pu j je crois,
le développer dune manière plus heu-
reuse. Pei sonne ne s'est occupé de moi
dans mon enfance , lorsqu'il eût été si fa-
cile de former mon cœur à la confiance et
à l'affection. Mon père et ma mère sont
morts que je n'avais pas trois ans, et ceux
DELPHINE. 2^J
qui m'ont élevée ne méritaient point mon
attachement. Un parent très-éloigné et
très-* insouciant fui mon tuteur; il nie
donnait des maîtres en tout genre, suis
prendre Je moindre intérêt ni à ma santé,
ni à mes qualités morales: il voulait rire
bien pour moi, mais comme il n'était averti
fie rien par son cœur, sa conduite tenait au
hasard de sa mémoire, ou de sa disposition •
il regardait d'ailleurs les iciiiiius pomme
des jouets dans leur enfance, el dans leur
jeunesse comme des maîtresses plus ou
moins jolies, que Ton ne peut jamais écou-
ter sur rien de raisonnable.
Je m'aperçus assez vite que les senti-
mens que j'exprimais étaient tournés en
plaisanterie, et que Ion taisait taire mou
esprit , comme s'il ne convenait pas à une
femme d'en avoir; je renfermai donc en
moi-même tout ce que j'éprouvais, j'ac-
quis de bonne heure ainsi l'ait de la dis-
simulation^ et jVtoullâi la sensibilité que
la nature m'avait dounée. I ne seule dej
mes qualités., la fierté, échappa à mes
eilorls pour les contraindre toutes; quand
on me surprenait dans un mensonge . je
^48 PELPHINE.
n en donnais aucun motif, je ne cherchais
point à m'excuser, je me taisais} mais je
trouvais assez injuste, que ceux qui comp-
taient les femmes pour rien, qui ne leur
accordaient aucun droit et presque aucune
faculté 3 que ceux-là mêmes voulussent
exiger d'elles les vertus de la force et
de l'indépendance, la franchise et la sin-
cérité.
Mon tuteur, assez fatigué de moi parce
que je n'avais point de fortune , vint me
dire un matin qu'il fallait épouser M. de
Yernon. Je l'avais vu pour la première fois
la veille, il m1 avait souverainement déplu ;
je m'abandonnai au seul mouvement invo-
lontaire que je me sois permis de montrer
en ma vie} je résistai avec assez de véhé-
mence, mon tuteur me menaça de me
faire enfermer pour le reste de mes jours
dans un couvent, si ie refusais M. de
Yernon} et comme je ne possédais rien au
monde, je n'avais point l'espoir de m'af-
franchir de son despotisme. J'examinai ma
situation , je vis que j'étais sans force ,
une lutte inutile me parut la conduite d'un
enfant 5 j'y renonçai , mais avec un sen-
DELPHINE. ^49
timent cle haine contre la société qui ne
prenait pas ma défense , et ne me laissait
d'autres ressources que la dissimulation.
Depuis cette époque mon parti fut irrévo-
cablement pris d'y avoir recours 5 chaque
fois que je le jugerais nécessaire. Je crus
fermement que le sort des femmes les con-
damnait à la fausseté :; je me confirmai
dans fidée conçue dès mon enfance, que
j'étais 5 par mon sexe et par le peu de
fortune que je possédais , une malheureuse
esclave à qui toutes les ruses étaient permi-
ses avec son tiran. Je ne réfléchis point
sur la morale , je ne pensais pas qu'elle
put regarder les opprimés. Je n'étouffai
point ma conscience , car en vérité 5 jus-
qu'au jour où je vous ai trompée , elle ne
m'a rien reproché.
M. de Vernon n'était point un caractère
insouciant comme mou tuteur 5 mais il
avait , a> aut tout, la peur d'être gou\ erné,
et néanmoins une si grande disposition à
être dupe , qu il donnait toujours la ten-
tation de le tromper} cela était si facile el
il y avait tant d'inconvénient à lui dire la
vérité la plus innocente, qu'il aurait falln
//.
\ \
^5o DELPHINE.
je vous l'atteste , une sorte de chevalerie
dans le caractère , pour parler avec sin-
cérité à un tel homme. J'ai pris pendant
quinze ans l'habitude de ne devoir aucun
de mes plaisirs qu'à l'art de cacher mes
goûts et mes penchans 5 et j'ai fini par me
faire , pour ainsi dire , un principe de cet
art même , parce que je le regardais comme
le seul moyen de défense qui restait aux
femmes 5 contre l'injustice de leurs maî-
tres.
J'engageai M. de Yernon avec tant d'a-
dresse , à passer plusieurs anées à Paris 7
qu'il crut y aller malgré moi. J'aimais le
luxe , et je ne connais personne qui 5 par
son caractère 5 ses fantaisies et sa prodi-
galité , ait plus besoin que moi d'une
grande fortune } M. de Yernon s'était en-
richi par l'économie , je sus cependant ex-
citer si bien son amour-propre , qu'à sa
mort il était presque ruiné , et avait con-
tracté 5 vous le savez , une dette assez
forte avec la famille de Léonce. Je dis-
posais de M. de Yernon , et cependant il
me traitait toujours avec une grande du-
reté} il ne se doutait pas que j'eusse de
DELPHINE.
l'ascendant sus ses actions 5 mais pour
mieux se prouver à lui— même qu'il était
le maître , il me parlait toujours avec
rudesse.
Ma fierté se révoltait souvent en secret
de tout ce que j'étais obligée de faire pour
alléger ma servitude 5 mais si je m'étais
réparée de M. de Veruon . je serais retom-
bée dans la pauvreté . et jetais convain-
cue que de toutes les humiliations , la plus
difficile à supporter au milieu de la société,
( était le manque de fortune et la dépen-
dance que cette privation entraîne.
Je ne voulus point avoir d'amans , quoi-
que je fusse jolie et spirituelle } je crai-
gnais l'empire de l'amour:, je sentais qu'il
ne pouvait s'allier avec la nécessité de la
dissimulation: favaifl pris d ailleurs telle-
ment l'habitude de me contraindre . qu'au-
cune affection ne pouvait naître malj
moi dans mon cœur 5 les incouvéniens de
la galanterie me frappèrent très-Vivement ^
et ne me sentant pas les qualités qui peu-
vent excuser les torts d'entraînement . je
résolus de conserver intacte ma considé-
ration au milieu de Paris. Je crois que p< <-
2t)2 DELPHINE.
sonne n a mieux jugé que moi le prix de
cette considération , et les élémens dont
elle se compose 5 mais les liens d'amour ,
tels qu'on peut les former dans le monde ,
valent-ils mieux qu'elle ? je ne le pense pas.
J'avais eu d'abord l'idée d'élever ma fille
d'après mes idées 5 et de lui inspirer mon
caractère 5 mais j'éprouvai une sorte de
dégoût de former une autre à l'art de fein-
dre ; j'avais de la répugnance à donner les
leçons de ma doctrine 5 ma fdle montrait
dans son enfance assez d'attachement pour
moi 5 je ne voulais ni lui dire le secret de
mon caractère , ni la tromper. Cependant
j'étais convaincue et je la suis encore, que
les femmes étant victimes de toutes les
institutions de la société , elles sont dé-
vouées au malheur , si elles s'abandonnent
le moins du monde à leurs sentimens , si
elles perdent de quelque manière l'empire
d'elles-mêmes. Je me déterminai, après y
avoir bien réfléchi , à donner à Matilde
dont le caractère, je vous l'ai dit, s'an-
nonçait de bonne heure comme très-âpre ?
le frein de la religion catholique , et je
m'applaudis d'avoir trouvé le moven de
DELPHINE. 2~)3
soumettre ma fille à tous les jougs de la
destinée de femme, sans altérer sa sincérité
naturelle. Vous voyez, d'après cela, que
je n'aimais pas ma manière d'être, quoique
je fusse convaincue que je ne pouvais m'en
passer.
M. de Yernon mourut : l'état de sa for-
tune me rendait impossible de rester à
Paris, j'en fus très-afïligée • j'aime la so-
ciété, ou pour mieux dire, je n'aime pas
la solitude } je n'ai pas pris l'habitude de
m'occuper , et je n'ai pas assez d'imagina-
tion pour avoir dans la retraite aucun amu-
sement, aucune variété par le secours de
mes propres idées 5 j'aime le monde , le
jeu, etc. Tout ce qui remue au dehors me
plaît, tout ce qui agite au dedans m est
odieux} je suis incapable de vives jouis-
sances, et, par celte raison même, je dé-
teste la peine, je l'ai évitée avec un soin
constant, et une volonté inébranlable.
J'allai à Montpellier, c'est alors que je
vous connus , il y a six ans, vous en a\ iez
seize, et moi près de quarante. M. cl" Al—
bemar qui vous avait éle\ ée . de\ ait . quoi-
qu'il eût déjà soixante ans, vous épouser
254 DELPHINE.
l'année suivante} ce mariage me déplaisait
extrêmement j il m ôtait tout espoir d'ob-
tenir une part quelconque dans l'héritage
de M. d'Albémaret de voir finir la gêne d'ar-
gent qui m'était singulièrement odieuse.
J'avais d'abord assez de prévention contre
vous, mais je vous l'atteste, et j'ai bien
le droit d'être crue après tant de péni-
bles aveux, vous me parûtes extrêmement
aimable 5 et dans les trois années que j'ai
passées a Montpellier , je trouvais dans
votre entrelien un plaisir toujours nou-
veau.
Cependant mon âme n'était plus acces-
sible à des sentimens assez forts pour me
changer :t il fallait, pour être aimée d'une
personne comme vous, que je cachasse
mon véritable caractère, et j'étudiais le
vôtre pour y conformer en apparence le
mien • cette feinte , quoiqu'elle eut pour
but de vous plaire , dénaturait extrême-
ment le charme de l'amitié. Votre mari
mourut , je vous avais dit que je désirais
d'achever l'éducation de ma fille à Paris ,
vous m'offrîtes aussitôt d'y venir avec moi}
et de me prêter quarante mille livres qui
DELPHINE. 2^)5
m'étaient nécessaires pour m'y établir ;
j'acceptai ce service, et voilà ce qui a
commence à dépraver mon attachement
pour vous.
Vous étiez si jeune et si vive, que je ne
vous regardais absolument que comme un
plaisir dans ma vie: de ce moment je pen-
sai que vous pouviez m'ètre utile, et j exa-
minai votre caractère sous ce rapport
J'aperçus bientôt que vous étiez dominée
par vos qualités, la bonté, la générosité, la
confiance, comme on Test par des pas-
sions; et qu'il vous était presque aussi dif-
ficile de résister à vos vertus, peut-être in-
considérées, qu'à d'autres de combattre
leurs vices. L'indépendance de vos opi-
nions , la tournure romanesque de votre
manière de voir et d'agir, me parurent en
contraste avec la société dans laquelle vos
goûts, vos succès, votre rang et \o.s lit lies-
ses devaient vous placer. Je prévis aisé-
ment que vos agrémens et vos avantages
inspireraient pour vous des sentimens pas*-
sionnés, mais vous feraient des ennemis;
et dans la lutte que vous étiea destinée à
soutenir contre i envie et l'amour, je
2JO DELPHINE.
pensai que je pourrais aisément prendre
un grand ascendant sur vous.
Je n'avais alors, je vous le jure , d'autre
intention que de faire servir cet ascendant
à notre bonheur réciproque. Mais le sen—
timent que vous inspirâtes à Léonce chan-
gea ma disposition. Je mettais une grande
importance au mariage de ma fille avec
lui , et je vous en ai, dans le temps, déve-
loppé tous les motifs :y ils étaient tels, que
votre générosité même ne pouvait dimi-
nuer leur influence sur mon sort : je ne
pouvais, sans ce mariage, être dispensée
de rendre compte de la fortune de M. de
Yernon , ni donner une existence conve-
nable à ma fille , ni conserver mon état à
Paris.
Il y avait quelques-unes de mes dettes
que je ne vous avais pas avouées, entre
autres celle à M. de Clarimin ; je me croyais
sûre de son silence: j'étais loin de penser
qnil fût capable de la conduite qu'il a
tenue envers moi^ je le connaissais depuis
mon enfance; c'est le seul homme qui
m'ait trompée, parce que, de tout temps,
il s'est montré à moi comme ti ès-immoral ?
Delphine. r>:">7
et que j'ai cru par conséquent qu'il ne me
cachait rien. Une fois, malgré ma pru-
dence accoutumée, je lui repondis une
lettre un peu vive (1), elle la blessé} J un
des inconvéniens de l'habitude de la dis-
simulation , c'est qu'une seule faute peut
détruire tout le fruit des plus grands ef-
forts 5 le caractère naturel porte en lui-
même de quoi réparer ses torts, le carac-
tère qu'on s'est fait , peut se soutenir, mais
non se relever.
Je vous sus mauvais gré de vouloir en-
lever Léonce à ma fille , après que nous
étions convenues ensemble de ce mariage.
Si je vous avais parlé franchement, vous
vous seriez sans doute justifiée, mais j'ai
une aversion particulière pour les expli-
cations • décidée à ne pas faire connaître
en entier ce que je pense , je déteste les
momens que l'on destine à se tout dire; je
conservai donc mon ressentiment contre
vous, et il devint plus amer étant contenu.
Le jour de la mort de M. d'Ervins, au
moment même du dénouement de cette
(i) Celte lettre ne s'est pas trouvée.
258 DELPHINE.
funeste histoire, lorsque j'avais toutprépare'
pour m'opposcr à votre mariage , vous
m'avez montre tant de confiance que je fus
prête à vous avouer ce qui se passait en
moi ; mais ce mouvement était si contraire
à ma nature et à mes habitudes , que j éprou-
vai dans tout mon être , comme une sorte
de roideur qui s y opposait. Mille hasards
se reunirent pour aider à mes desseins :
une lettre de la mère de Léonce , qui s'op-
posait de la manière la plus solennelle à
son mariage avec vous , arriva la veille
même du jour où je devais lui parler } le
public était convaincu que c'était famour
de M. de Serbellane pour vous , qui l'avait
si vivement irrité conlie un mot blessant
que vous avait dit M. d F [vins. Ce que
vous écriviez à Léonce était assez vague
pour s'accorder avec ce qu'on pouvait in-
sinuer ou taire 5 les soins que vous pre-
niez pour sauver la réputation de madame
d Ervins , vous compromettaient néces-
sairement dans l'opinion } je me vis envi-
ronnée de ces facilités funestes , qui achè-
vent d'entraîner dans le combat de Fiinérêi
avec l'honnêteté.
DELPHINE. 2~(j
J'hésitais encore cependant, je vous le
jure, et deux fois j'ai demandé mes che-
vaux pour aller à Bellerive : mais enfin ma
fille, dans une conversation que nous
eûmes ensemble, le matin même du re-
tour de Léonce , me dit qu'elle faimait ,
et que le bonheur de sa vie était attaché à
l'épouser. Alors je fus décidée : je me dis
qu'en donnant à Matilde l'espérance d'être
la femme de Léonce, en lui faisant voir
tous les jours un jeune homme aussi re-
marquable^ j'avais contracté l'obligation
de l'unir à lui, et que je ne faisais qu'ac-
complir mon devoir de mère, en em-
ployant tous les moyens possibles pour
déterminer Léonce à l'épouser.
A cet intérêt, se |<>>im!t une opinion qui
ne peut pas m'excuser à vos yeux, mais
dont je conseï \ e néanmoins em ore la con—
diction intime : je ne crois pas que le ca-
ractère de Léonce eut jamais pu vous ren-
dre heureuse. Je sais qu'il a de grandes
qualités par lesquelles vous pouvez voua
ressembler*, mais je l'ai remarqué, dans
cet entretien même, où j"ai mérité t<
mes malheurs en trahissant votre coniiance*j
2Ô0 DELPHINE.
ce il était point la jalousie seule qui agis-
sait sur lui , j'exerçais un grand empire
sur les mouvemens de son àme 5 en lui
disant que l'opinion générale vous était
contraire , et qu'on le blâmerait de recher-
cher une femme qui s'était publiquement
compromise. Chaque fois que j'en appe-
lais, pour le décider, à ce qu'il devait à sa
propre considération, je lui causais une
rougeur, une agitation qui ne se serait pas
entièrement calmée , quand même on lui
aurait prouvé que les apparences seules
étaient contre vous.
Vous savez maintenant , non mon ex-
cuse, mais l'explication de ma conduite.
Mon plus grand tort fut d'arracher à
Léonce son consentement, et de ["entraîner
à l'église avant que vous eussiez eu le
temps de vous revoir, j'en ai été punie : il
n'est résulté pour moi que des peines de
ce malheureux mariage: ma tille s'est éloi-
gnée de moi : elle 11" a voulu se prêter à
rien de ce que je souhaitais: je me suis
jetée dans les distractions qui suspendent
toutes les inquiétudes de l'àme , j'ai joué ,
j'ai veillé toutes les nuits : je sentais qu'en
DELPHINE. 2G 1
me conduisant ainsi j'abrogeais ma vie 5 et
cette idée m'était assez douce.
Je craignais à chaque instant que le
hasard ri amenât un éclaircissement entre
Léonce et vous : si j'ai mis alors tant d'in-
térêt à l'empêcher , c'était sur-tout dans
l'espoir de conserver ou de dérober même
votre amitié que je ne méritais plus 5 le
mariage que je voulais était conclu , mais
il fallait que l'absence de Léonce me lais-
sât le temps de vous engager à l'oublier,
et peut-être alors auriez-vous formé d'au-
tres liens , qui vous auraient rendue plus
indifférente aux moyens employés pour
vous brouiller avec M. de Mondoville. Pen-
dant deux mois qu'il a différé le voyage
quil projetait , j'ai su tout ce que vous
faisiez fun et l'antre , afin de prévenir
l'explication que je redoutais mortelle-
ment. Votre caractère et celui de Léonce
rendaient cette entreprise plus facile : vous
vous occupiez, de M. de Serbcllane. à cause
de mad. d'Ervins, sans songer qu'à votre
âge vous pouviez nuire ainsi très-sérieuse—
meut «1 votre réputation ; et Léonce a non-
seulement de la jalousie dans le caractère,
262 DELPHINE.
mais une sorte de susceptibilité sur les
torts d'une femme envers lui j ou sur ceux
qu'elle peut avoir aux yeux des autres ,
dont il est aisé de tirer avantage pour l'ir-
riter même contre celle qu'il aime. Enfin
Léonce partit pour TEspagne } vous me
proposâtes d'aller avec vous à Montpellier 5
et me croyant sûre i, Léonce étant absent ,
de pouvoir conserver votre amitié , je re-
vins à vous du fond de mon cœur, avec
la tendresse la plus vive que j'aie jamais
éprouvée pour personne. Quand j'acceptai
de vous un nouveau service , j'étais digne
de le recevoir } je crus au bonheur plus
que je n'y avais cru de ma vie : ma santé
se rétablissait, et l'espoir de passer le reste
de mes jours avec vous rafraîchissait mon
âme flétrie } c'est alors qu'un enfant a dé-
couvert le secret le mieux caché : c'est la
punition d'une femme qui se croyait habile
en dissimulation , que d'être déjouée par
un enfant , quand elle avait réussi à trom-
per les hommes.
Cet événement m'a tuée , la maladie
dont je meurs vient de là. Yous avez été
offensée , avec raison , de la manière dont je
DELPHINE. 2C)'S
me suis conduite, lorsque tout vous fut ré-
vélé } mais notre liaison ne pouvant plus
subsister, je voulais éviter les scènes dou-
loureuses. Plus je me sentais coupable ,
plus je souillais , plus je voulais vous le
Cacher. Vous pouviez me perdre auprès de
Léonce , je ne chereliai point à vous adou-
cir } je pouvais, il est vrai, me confier en
votre générosité , mais ne repoussez pas le
peu de bien que je dis de moi-même} c'est,
je vous le jure , parce que je vous aimais
encore , qu il me fut impossible de vous
implorer.
Il ne me convenait pas , tant que je
continuais à vivre dans le inonde , que Ton
connût la véritable cause de notre brouil-
leriez Je me trouvais engagée à suivre mon
caractère , à mettre de fart dans ma dé-
fense ; cependant ce caractère éprouvait
déjà beaucoup de changement dans le se-
cret de moi— même 5 mais après quarante
ans, les habitudes dirigent encore, alors
même que les sentimens ne sont plus d'ac-
cord avec elles. 11 faut de longues ré-
flexions ou de fortes secousses pour corri-
ger les défauts de toute la \ ie j un repeu—
264 DELPHINE.
tir de quelques jours n'a pas ce pouvoir.
Quand je vous rencontrai avant-hier au
moment de votre départ, quand je vis le
regard doux et sensible que vous jetâtes
sur moi , j'éprouvai une e'motion si pro-
fonde et si vive, qu elle a beaucoup hâté la
fin de ma vie. J'aurais voulu vous retenir
à Finstant pour vous révéler mes secrets }
mais il fallait l'approche de la mort pour
me donner la confiance de parler de moi-
même. Je suis timide , malgré la présence
d'esprit que j'ai su toujours montrer } mon
caractère est fier , quoique ma conduite ait
été souple et dissimulée } il y a dans moi
je ne sais quel contraste qui m'a souvent
empêchée de me livrer aux bons mouve—
mens que j'éprouvais.
Enfin je vais mourir , et toute cette vie
d'efforts et de combinaisons est déjà finie }
je jouis de ces derniers jours pendant les-
quels mon esprit n'a plus rien à ménager.
Je croyais , il y a quelque temps , que
j'avais seule bien entendu la vie, et que
tous ceux qui me parlaient de sentimens
dévoués et de vertus exaltées , étaient des
charlatans ou des dupes ; depuis que je vous
DELPHINE. 2Gj
connais, il un est venu par intervalle d'au-
tres idées , mais je ne sais encore si mou
aride système était complètement erroné .
et s'il n'est pas vrai qu'avec toute autre per-
sonne que vous , les seules relations rai-
sonnables sont les relations calculées.
Quoi qu'il en soit, je ne crois pas avoir
été méchante : j'avais mauvaise opinion
des hommes , et je m'armais à l'avance
contre leurs intentions malveillantes , mais
je n'avais point d'amertume dans l'âme 5
j'ai rendu fort heureux tous mes inférieurs,
tous ceux qui ont été dans ma dépendance,
et lorsque j'ai usé de Ja dissimulation en-
vers ceux qui avaient des droits sur moi y
c'était encore en leur rendant la vie plus
agréable. J'ai eu tort envers vous, Del—
phine, envers vous qui êtes , je vous le ré-
pète, ce que j'ai le plus aimé ; inconce-
vable bizarrerie! que ne me suis-jc Ihrée
à l'impression que vous me faisiez ! mais
je la combattais comme une iblie , comme
une faiblesse qui dérangeait une vie poli-
tiquement ordonnée, tandis qm- ce s. mi-
ment aurait aussi bien servi mes intérêts que
mon honneur.
Tôt ne IL ! a
2,66 DELPHINE.
J'ai tout dit dans cette lettre, je ne vous
ai point exagéré les motifs qui pouvaient
inexcuser. Jai donné à mes sentimens
pour ma fille , à mes calculs personnels
leur véritable part} croyez-moi donc sur
le seul intérêt qui me reste , croyez que
je meurs en vous aimant.
J'ai vécu pénétrée d'un profond inépris
pour les hommes, d'une grande incrédu-
lité sur toutes les vertus, comme sur toutes
les affections ! Yous êtes la seule personne
au monde que j'aie trouvée tout à la fois
supérieure et naturelle , simple dans ses
manières , généreuse dans ses sacrifices ,
constante et passionnée, spirituelle comme
les plus habiles, confiante comme les meil-
leurs • enfin, un être si bon et si tendre,
que malgré tant d'aveux indignes de par-
don, c'est en vous seule que j'espère pour
verser des larmes sur ma tombe , et con-
server un souvenir de moi, qui tienne en-
core à quelque chose de sensible.
Sophie de Yernon.
Quelle lettre que celle que vous venez
(Je lire , ma chère Louise ! n'augmente-t-
DELPHINE. 26-]
elle pas votre pitié pour la malheureuse
Sophie f quelle vie froide et contrainte die
amenée! quelle honte, et quelle douleur
qu'une dissimulation habituelle! comment
pourrai-je lui inspirer quelques-uns de ces»
sentiinens, qui peuvent seuls soutenir dans
la dernière scène de la vie ! Oh ! je lui par-
donne et du fond de mon cœur , mais je
voudrais que son àmc s'endormît dans des
idées 5 dans des espérances qui pussent
lélcver jusqu'à son Dieu. Je vais retourner
vers elle 5 et demain je vous écrirai.
LETTRE XLII.
Delphine à mademoiselle tV Albémaw
Paris, ce 3l novembre.
JVIadame de Ycrnon a été aujourd'hui vé-
ritablement sublime 5 plus son danger aug-
mente, plus son Ame s'élève. Ali! que ne
peut-elle vivre encore! elle donnerait, j'en
suis sûre, pendant le reste de sa ^ ie. 1 ( \<ni-
ple de toutes les vertus. Sa fille, qui avait
passé la nuit à la veiller, est montée chez
%68 DELPHINE.
moi ce matin , elle m'a dit que sa mère
était plus mal que le jour précédent, et
qu'il ne restait plus aucun espoir. — Il
faut donc, ajouta-t-elle, il faut absolument
que vous lui parliez de la nécessité d'ac-
complir ses devoirs de religion : je vous en
conjure, ayez ce courage:, il aura plus de
mérite avec vos opinions qu1 avec les mien-
nes , et vous m'éviterez le plus cruel des
malheurs, en sauvant ma pauvre mère de
la perdition qui la menace. Mon confesseur
est ici, c'est un prêtre d'une dévotion
exemplaire , il prie pour nous dans ma
chambre, et m'a déjà dit la messe pour
obtenir du Ciel , que ma mère meure dans
le sein de notre Eglise } cependant que peu-
vent ses prières si ma mère n'y réunit pas
les siennes ! Ma chère cousine , persuadez-
la ! quelle que soit sa réponse , je lui par-
lerai , c'est mon devoir } mais si elle était
bien préparée , si elle savait qu'une per-
sonne aussi philosophe Je ne le dis pas
pour vous offenser , vous le croyez bien }
mais enfin, si elle savait qu'une personne
du monde comme vous , est d'avis qu'elle
âoit se conformer aux devoirs de sa reli—
DELPHI N té 26g
gion, peut-être quelle ne serait pas retenue
par le faux amour-propré qui l'endurcit*
Ma chère cousine, je vous en conjure
— Et elle me serrait les mains en me sup-
pliant , avec une ardeur que je ne lui avais
jamais connue. Je m'engageai de nouveau
à parler à madame de Vernon , je pensais < a
effet qu'on devait du respect aux cérémo-
nies de la religion qu'on professe} et d'ail-
leurs, les scrupules mcmes les moins fondés
des personnes qui nous aiment, méritent
des égards} je demandai toutefois instam-
ment à Ma tilde, de se conduire dans cette
occasion avec beaucoup de douceur, de
remplir ce qu'elle croyait son devoir, mais
de ne point tourmenter sa mère. Je descen-
dis chez mad. de Vernon, j y trouvai mad.
de Lebensci. Mad. de Mon do ville, en la
voyant, recula brusquement, et ne voulut
point entrer. Mad. de Lebensei me laissa
seule avec mad. de Vernon , en promettant
de revenir le soir même, passer la nuit
auprès d'elle avec moi. — Eh bien ! me dit
mad. de Vernon en me tendant la main
quand nous fumes seules, un mot de vous
sur ma lettre , j'en ai besoin. — Sophie,
27O DELPHINE.
lui répondis-je , je demande au Ciel de
vous rendre la" vie ,- et je suis sure de ra-
mener votre cœur à tous les senti mens pour
lesquels il était fait. — Ah! la vie , me dit-
elle, il ne s'agit plus de cela, mais si votre
amitié' me reste, je me croirai moins cou-
pable, et je mourrai tranquille. — Ahî sans
doute , repris-je , elle vous reste , elle vous
est rendue cette amitié si tendre 5 à la voix
de ce qui nous fut cher , le souvenir du
passé doit toujours renaître, rien ne peut
l'anéantir: il se retire au fond de notre cœur,
lors même qu'on croit l'avoir oublié. Jugez
ce que j'éprouve à présent que vous souf-
frez , que vous m'aimez , et que je vous
vols prête à devenir ce que je vous croyais ,
ce que la nature avait voulu que vous fus-
siez. — Douce personne! interrompit-elle,
vos paroles me font du bien, et je meurs
plus tranquillement que je ne lai mérité.
— Il me reste , lui dis-je , un pénible
devoir à remplir auprès de vous 5 mais votre
raison est si forte, que je ne crains point
de vous présenter des idées qui pourraient
effrayer toute autre femme. "Votre fille dé-
sire avec ardeur que vous remplissiez les
DELPHINE. 27I
devoirs, que la religion catholique pres-
crit aux personnes < l . t ; i iraient ma-
lades 5 elle y attache le plus grand prix 5
il me semble que vous devez lui accorder
cette satisfaction. I) ailleurs vous donnerez
un bon exemple, en vous conformant dans
ce moment solennel aux pratiques qui édi-
fient les catholiques } le commun des
hommes croit y voir une preuve de res-
pect pour la morale et la Divinité. — Mad.
de Vernon réfléchit un moment avant de
me répondre 5 puis elle me dit: — Ma
chère Delphine , je ne consentirai pointa
ce que vous me demandez : ce qui a souillé
ma vie, c'est la dissimulation; je neveux
pas que le dernier acte de mon existence
participe à ce caractère. J'ai toujours
blâmé les cérémonies des catholiques au-
près des mourans* elles ont quelque chose
de sombre et de terrible, qui ne s'allie
point avec Tidée que je me fais de la bonté
de l'Iùre-Suprème. J'ai surtout une invin-
cible répugnance pour ouvrir mon âme à
un prêtre, peut-être même à toute autre
personne qu'à vous; je sens qu'il me se-
rait impossible de parler avec confiance à
/
27?. DELPHINE.
un homme que je ne connais point, ni de
recevoir aucune consolation de cette voix,
jusqu'alors étrangère à mon cœur. Je crois
que si l'on me contraignait à voir un prê-
tre, je ne lui dirais pas une seule de mes
pensées ni de mes actions secrètes 5 j'au-
rais Pair de me confesser 5 et je ne me
confesserais sûrement pas} je me donne-
rais ainsi la fausse apparence de la foi que
je n'aurais point. J'ai trop usé de la feinte ,
c'en est assez, je ne veux point interrom-
pre la jouissance, hèlas ! trop nouvelle,
que la sincérité me fait goûter, depuis
que mon âme s'y est livrée. Ce n'est pas
assurément que je repousse les idées reli-
gieuses, mon cœur les embrasse avec joie,
et c'est en vous que j'espère , ma chère Del-
phine , pour me soutenir dans cette dis-
position :, mais si je mêlais à ce que j'é-
prouve réellement des démonstrations for-
cées , je tarirais la source de l'émotion sa-
lutaire que vous avez fait naître en moi.
Mad. de Lebensei voulant me veiller cette
nuit , ma fille choisira ce temps pour se
reposer } restez avec moi , chère Delphine >
consacrez ces inoinens qui sont peut-être
DELPHINE. 273
les derniers , à remplir mon Ame de tontes
les idées qui peuvent à la fois la fortifier et
l'attendrir^ mais ayez la boute d'annoncer
à ma fille mes refus, ils sont irrévocables.
— Je connaissais le caractère positif de
madame de Vernon 5 mon insistance eut été
inutile} je lui promis donc ce qu'elle dé-
sirait. — Suivez, ma chère Sophie, lui
dis— je, suivez les impulsions de votre
cœur^ quand elles sont pures, elles élè-
vent toutes vers un Dieu, qui se manifeste
à nous, par chacun des bons mouvemens
de notre Ame.
— Je me suis occupée, ajouta mad. de
Vernon , de tous les intérêts qui pouvaient
dépendre de moi:; j ai assuré autant qu'il
m'était possible , vos créances sur mon hé-
ritage: j'ai réglé avec le plus grand soin
les intérêts de ma fille 5 enfin , et ce devoir
était le plus impérieux de tous , j'ai écrit à
Léonce une lettre qui contient , dans les
plus grands détails , l'histoire malheureuse
des torts que jYi eus envers vous deux.
Cette lettre lui apprendra aussi les sen
que vous m'avez rendus; je lui dis positi-
vement, que c'est à votre générosité qui;
IL 12"
2~\ DELPHINE*
ma fille doit la terre qu'elle lui a apportée
eu dot. Cette lettre sera remise par un de
mes gens au courrier de l'ambassadeur
d'Espagne, et dans huit jours vous serez
justifiée auprès de Léonce. Je le renvoie à
vous, pour savoir si j'ai mérite qu'il me
pardonne. Je n'ai pu prendre sur moi de
rien mettre dans cette lettre qui l'adoucit
eu ma faveur: ma fierté souffrait, je l'a-
voue, de faire des aveux si humilians à un
homme qui ne m'a jamais aime'e, et qui
éprouvera sûrement en lisant ma lettre le
dernier degré de l'indignation. Cette pen-
sée qui m'était toujours présente, m'a
peut-être inspiré des expressions dont la
sécheresse ne s'accorde pas avec ce que
j'éprouve. Mais enfin, c'est à vous, à vous
seule que je pouvais confier mon repentir.
Je n'ai pas dit à Léonce dans quel état de
santé j'étais , ma mort le lui apprendra • je
n'ai pu même me résoudre a lui recom-
mander le bonheur de Ma tilde} une prière
de moi ne peut que l'irriter , mais c'est
entre vos mains , ma chère Delphine , que
je remets le sort de ma fille. Je n'ai pris, as-
surément , le droit de donner des conseils
D Et PHI NE. 2-5
à la vertu même} cependant, je vous en
conjure , contentez-vous de reconquérir
l'estime et 1] admiration de Léonce, et ne
rallumez pas un sentiment qui, j'en suis
sûre , rendrait trois personnes très— mal-
heureuses. — iNous irons ensemble, je
l'espère, lui répondis— je , auprès de ma
belle-sœur, comme nous en avions formé
le projet, et je ne quitterai plus sa retraite.
— Nous irons! ee mot ne me convient
plus^ mais j'ose encore m'en fiai ter, s"é-
cria mad. de \ ernon en joignant les mains
avec ardeur , le Ciel réparera le mal que j'ai
fait} et vous donnera de nouveaux moyens
de bonheur. Votre belle-sœur doit me haïr ,
adoucissez ce sentiment, afin qu'elle puisse
sans amertume, vous entendre quelque-
fois parler avec bonté de votre coupable
amie. — Elle continua pendant assez long-
temps encore à inentretenir avec la même
douceur, le même calme , et la même cer-
titude de mourir. Il semblait que cette con-
viction avait dégagé son esprit de toutes
les fausses idées dont elle s'était fait un
système. Ses qualités naturelles reparais-
saient, elle se plaisait dans les bons senti-
"6 DELPHINE.
mens auxquels elle se livrait j et quoique
la retrouver ainsi dut augmenter mes re-
grets , j'éprouvais une sorte de bien-être
en revenant à l'estimer. Je jouissais de ce
qu'elle me rendait son image , et me per-
mettait de me souvenir d'elle, sans rougir
de l'avoir si tendrement aimëe. Quoiqu'il
ne me restât plus l'espérance de la con-
server , il m'était cependant très-pénible
de l'entendre parler si long-temps 5 malgré
la défense des médecins. Je la lui rappelai
avec instance. — Quoi ! me dit— elle , ne
voyez-vous pas qu'il me reste à peine vingt-
quatre heures à vivre ! ily a seulement trois
jours, ma chère Delphine , que je suis cou-
tente de moi : laissez-moi donc vous com-
muniquer toutes mes pensées , apprendre
de vous si elles sont bonnes, si elles sont
dignes de ce Dieu protecteur 5 que vous
prierez pour moi avec celle voixangélique
qui doit pénétrer jusqu'à lui; mais allez
vous reposer, ajouta-t-elle , vous redes-
cendiez dans quelques heures} j'entends
madame de Lebébsei qui revient, elle me
plaît, elle a Faïr de m'aimer : et ma fille,
hélas! j'ai mcr*té ce que j'éprouve } jamais
DELPHINE. 277
aucune confiance n'a existe' entre nous.
Adieu pour un moment, Delphine, mon
cher enfant , adieu. — Elle me dit ces der-
niers mots avec le même accent , le même
geste que dans sa grâce et dans sa santé
parfaite. Cet éclair de vie , à travers les
ombres de la mort, m'émut profondément y
et je m'éloignai pour lui cacher mes pleurs.
En remontant chez moi, je trouvai Ma-
tilde qui m'attendait : il fallut lui dire le
refus de sa mère } elle en éprouva d'abord
une douleur qui me toucha } mais bien-
tôt m1 annonçant ce quelle appelait son
devoir j j'eus à combattre les projets les
plus durs et les plus violens. Elle me ré-
péta plusieurs fois qu'elle voulait entrer
chez sa mère , lui mener le prêtre quand
il reviendrait, et la sauver enfin a tout
prix. Elle accusait mad. de Lebensei de
tout le mal, et se croyait obligée de ne
pas approcher du lit de sa mère mourante,
tant qu'auprès de ce ht il y a\ ail une femme
divorcée. Que sais-je! ses discours étaient
un mélange de tout ce qu'un espril borné
et une superstition fanatique peuvenl j>io—
duae dcùis une personne qui n'est p. .s nié—
2^8 DELPHINE.
chante , mais dont le cœur n est pas assez
sensible pour remporter sur toutes ses er-
reurs. Ce ne sont point ses opinions seules
qu'il faut en accuser : Thérèse n en a-t-elle
pas de semblable? mais son caractère doux
et tendre puise à la même source des sen—
timens tout-à-fait opposés.
J'essayai vainement pendant une heure
toutes les armes de la raison pour arriver
jusqu'à la conviction de Matilde 5 on l'avait
munie d'une phrase contre tous les argu—
mens possibles. Cette phrase ne répondait
à rien } mais elle suffisait pour l'entrete-
nir dans son opiniâtreté. Je n'aurais rien
obtenu d'elle , si j'avais continué à cher-
cher à la persuader} mais j'eus heureuse-
ment lidée de lui proposer un délai de
vingt-quatre heures 5 elle saisit cette offre,
qui , peut-être , la tirait de son embarras
intérieur. Hélas î qui sait si Sophie sera en
vie dans vingt-quatre heures ! je ne la quit-
terai plus , de peur que Matilde, revenant
à ses premières idées , ne la tourmentât
pendant que je n'y serais pas.
Quoique je sois vivement occupée de
l'état de mad. de Yeriion 5 je ne puis re-
DELPHINE.
:o
pousser une idée qui me revient sans cesse.
Il y a sept jours aujourd'hui que Léonce
attendait ma justification , et qu'il ne Ta
pas reçue } clans huit jours il apprendra
tout par la lettre de rnad. de Vernon }
quelle impression recevra-t-il alors ? quel
sentiment éprouvera-t-il pour moi ? Ah !
je ne le saurai pas, je ne dois pas le savoir.
Adieu, ma sueur* hélas! mou voyage ne
sera pas long-temps retarde, et la pauvre
Sophie aura cesse de vivre avant même
que M. de Mondoville ait pu répondre à
sa lettre.
LETTRE XL lit
Madame de Lebensei à mademoiselle
d'Albémar.
Paris , ce 2. décembre.
vJuelle cruelle scène , mademoiselle ,
je: suis chargée de vous raconter! m ad.
d1Albémar est dans son lit ave; une fièvre
ardente, et j'ai moi-même à peine assez
de forces pour remplir les des oirs que
28o DELPHINE.
m'impose mon amitié pour vous et pour
elle ; vous avez daigné , m'a-t-elle dit 1
vous souvenir de moi avec intérêt, et c'est
peut-être à vous que je dois la bienveil-
lance de cette créature parfaite 5 comment
pourrai— je jamais reconnaître un tel ser-
vice ? quelle âme ! quel caractère ! et se
peut-il que les plus iunestes circonstances
privent à jamais une telle femme de tout
espoir de bonheur !
Mad. de Yernon n'est plus 5 hier à onze
heures du matin, elle expira dans les bras
de Delphine : une fatalité malheureuse a
rendu ses derniers momens terribles. Je
vais mettre , si je le peux , de la suite dans
le récit de ces douze heures , dont je ne
perdrai jamais le souvenir : pardonnez-moi
mon trouble , si je ne parviens pas à le
surmonter.
Avant-hier à minuit, mad. d'Albémar
redescendit dans la chambre de mad. de
Yernon } elle la trouva sur une chaise lon-
gue 5 son oppression ne lui avait pas p< rmis
de rester dans son lit. L'effrayante nr'leur
de son visage aurait fait douter de sa vie,
si de temps eu temps ses yeux ne étaient
DELPHINE. o8l
ranimés en regardant Delphine. Delphine
chercha dans quelques moralistes anciens
et modernes , religieux et philosophes , ce
qui était le plus propre à soutenir l'âme
défaillante devant la teneur de la mort.
La chambre était faiblement éclairée : mai
d'Albémar se plaça à coté d'une lampe
dont la lumière voilée répandait sur son
visage quelque chose de mystérieux. Elle
s'animait en lisant ces écrits dans lesquels
les âmes sensibles et les génies élevés ont
déposé leurs pensées généreuses. Yous
connaissez son enthousiasme pour tout ce
qui est grand et noble 5 cette disposition
habituelle était augmentée par le désir de
faire une impression profonde sur le cœur
de mad. de Vernon$ sa ïoix si touchante
avait quelque chose de solennel } souvent
elle élevait vers rÈlre— Suprême des re*-
gards dignes de l'implorer^ sa main pre-
nait le Ciel à témoin de la vérité de ses
paroles , et toute son attitude avait une
grâce et une majesté inexprimables.
Je ne sais où Delphine trouvait ce
quelle lisait, ce qui peut-être lui était
inspiré, mais jamais on n'environna la
282 DELPHINE.
mort d'images et d'idées plus calmes : ja-
mais on na su mieux rëveilier au fond du
cœur , ces impressions sensibles et reli-
gieuses qui font passer doucement des
dernières lueurs de la vie \ aux pales
lueurs du tombeau.
Tout-a-coup , à quelque distance de la
maison de mad. de Vernon, une fenêtre
s'ouvrit^ et nous entendîmes une musique
brillante , dont le son parvenait jusqu'à
nous : dans le silence de la nuit , à cette
lieure , ce devait être une fête qui durait
encore. Mad. de Vernon , maîtresse d'elle-
même jusqu'alors . fondit en larmes à cette
idée 5 la même émotion nous saisit Del—
pliiue et moi , mais elle se remit la pre-
mière 5 et prenant la main de mad. de
Vernon avec tendresse : — Oui , lui dit-
elle , ma chère amie , a quelques pas de
nous , il y a des plaisirs , ici de la douleur }
mais avant peu d'années , ceux qui se ré-
jouissent pleureront . et l'âme , réconci-
liée avec son Dieu comme avec elle-même 7
dans ces temps— là ne souffrira plus. —
Mad. de Vernon parut calmée par les pa-
roles de Delphine 5 et presque au même
DELPHINE. 2<83
instant , tous les instrumens cessèrent.
Quel tableau cependant que celui dont
j'étais témoin ! un rapprochement singu-
lièrement remarquable en augmentait en-
core I impression , je* venais d'apprendre
par mad. de Verhon elle— même . qu'elle
avait les plus grands torts à se reprocher
envers mad. d'Albémar^ et je réfléchis-
sais sur l'enchaînement Je circonstai]
qui donnait à mad. de Vernon, si accueil-
lie, si recherchée dans le monde, pour
unique appui, pour seule amie, la femme
qu'elle avait le plus cruellement ofïens V.
Quand mad. de Vernon voulait parler à
Delphine de son repentir, elle repoussait
doucement cette conversation, l'entrete-
nait de son amitié pour elle, avec une
sorte de mesure et de délicatesse, qui
écartait le souvenir dé la conduite de mad.
de Vernon, et ne rappelait que ses qua-
lités aimables. Delphine apportait attenti-
vement à son amie mourante les secours
momentanés qui calmaient ses douleurs 5
elle la replaçait doucement et mieux sur
son sopha, elle l'interrogeait sur ses soûl—
fiances d\ ee les ménagemens les plus déli—
284 DELPHINE.
cats , et sans montrer ses craintes , elle
laissait voir toute sa pitié:, enfin le génie
de la bonté inspirait Delphine, et sa ligure
devenue plus enchanteresse encore par les
mouvemens de son âme , donnait une telle
magie à toutes ses actions, que fêtais ten-
tée de lui demander s'il ne s'opérait point
quelque miracle en elle} mais il n'y en
avait point d'autre que l'étonnante réunion
de la sensibilité , de la grâce , de l'esprit et
de la beauté !
Pauvre mad. de Yernon ! elle a du moins
joui de quelques heures très— douces 5 et
pendant cette nuit j'ai vu sur son visage une
expression plus calme et plus pure , que
dans les momens les plus brillans de sa vie.
J'espère encore que son âme n'a pas
perdu tout le fruit du noble enthousiasme
que Delphine avait su lui inspirer. Enfin
le jour commença } c'était ira des plus
sombres et des plus glacés de l'hiver, il nei-
geait abondamment , et le froid intérieur
qu'on ressentait , ajoutait encore à tout ce
que cette journée devait avoir d'effroya-
ble*, je voyais que mad. de Yernon Vaffai-
blissait toujours plus , et que ses vomisse-
B E L P II I K E. ^85
mens de sang devenaient plus fre'quens et
plus douloureux. Je suis convaincue que
quand même elle eût e'vité les eruelles
épreuves qu'elle a souffertes, elle n'aurait
pu vivre un jour de plus.
Le médecin arriva et bientôt après mad.
de Mondoville^ je dois lui rendre la jus-
tice que son visage était fort altéré, elle
avait l'air d'avoir beaucoup pleuré* mad.
de Vernon le remarqua et lui lit un accueil
très-tendre. Le médecin, après avoir exa-
miné Tétat de mad. de Vernon, qui ne l'in-
terrogea même pas, sortit avec mad. de
Mondovillc- il est probable qu'il lui an-
nonça que sa mère n'avait plus que quel-
ques heures à vivre. Alors le confesseur de
Matilde , qui na pas la modération et la
bonté de quelques hommes de son état ,
décida l'aveugle personne dont il dispo-
sait à le conduire chez sa mère , malgré le
refus qu'elle avait fait de le \ oir.
Au moment où nous\ unes Matilde entrer
dans la chambre, accompagnée de son
piètre, nous tressaillîmes mad. d'Albém j
et moi ^ mais il n'était plus temps de rien
empêcher. Matilde, avec d'autant plus de
286 BEIPHIKE.
véhémence, qu'il lui en coûtait peut-être
davantage , dit à mad. de Vernon : — Ma
mère , si vous ne voulez pas me faire mou-
rir de douleur, ne vous refusez pas aux
secours qui peuvent seuls vous sauver des
peines éternelles, je vous en conjure au
nom de Dieu et de Jésus-Christ. — En
achevant ces mots, elle se jeta à genoux
devant sa mère. — Insensée ! s'écria Del-
phine j pensez-vous servir l'être souverai-
nement bon j en causant à votre mère
l'émotion la plus douloureuse? — Vous
perdez ma mère, s'écria Ma tilde avec in-
dignation, vous Delphine, par vos mcna-
gemens pusillanimes, vos incertitudes, et
vos doutes} et vous, madame, dit-elle en
se retournant vers moi, par l'intérêt que
vous avez à écarter la religion qui vous
condamne. — J'entendais ces paroles sans
aucune espèce de colère , tant la situation
de mad. de Vernon, et l'anxiété de Del-
phine m'occupaient : je remarquai seule-
ment dans le visage de mad. de Vernon,
une expression très-vive, et bientôt après,
elle prit la parole avec une force extraor-
dinaire dans son état.
DELPHINE. 287
— Ma fille, dit-elle à Matilde, je par-
donne à votre zèle inconsidéré 3 je dois
tout vous pardonner , car j'ai eu le tort
de ne point vous élever moi-même } je
n'ai point éclairé votre esprit, et les rap-
ports intimes de la confiance n'ont point
existé entre nous* j'ai soigné vos intérêts,
mais je n'ai point cultivé vos sentimens,
et j'en reçois la punition 9 puisque dans
cet instant même , la mort ne saurait rap-
procher nos cœurs : la mère et la fille ne
peuvent s'entendre au moins une fois , en
se disant un dernier adieu. Mais vous ,
monsieur, continua-t-elle en s'adressant
au prêtre, qui jusqu'alors s'était tenu dans
le fond de la chambre , les yeux baissés ,
l'air grave et ne prononçant pas un seul
mot} mais vous, monsieur, pourquoi vous
servez-vous de votre ascendant sur une
tête faible , pour l'exposer à un grand
malheur , celui d'affliger une mère mou-
rante ? J'ai beaucoup de respect pour la
religion, mon cœur est rempli d'amour
pour un Dieu bienfaisant, et sa bonté me
pénètre de l'espoir d'une autre vie: mais ce
serait mal me présenter au juge de toutu
288 DELPHINE.
vérité 5 que de trahir ma pensée par des
témoignages extérieurs, qui ne sont point
Raccord avec mes opinions} j'aime mieux
me confesser à Dieu dans mon cœur 5 qu'à
vous, monsieur, que je ne connais point,
ou qu'à tout autre prêtre avec lequel je
n'aurais point contracté des liens d'ami-
tié ou de confiance j je suis plus sûre de
la sincérité de mes regrets, que de la fran-
chise de mes aveux ] nul homme ne peut
m'apprendre si Dieu m'a pardonné , la
voix de ma conscience m'en instruira
mieux que vous. Laissez-moi donc mou-
rir en paix , entourée de mes amis , de
ceux avec qui j'ai vécu, et sur le bonheur
desquels ma vie n'a que trop exercé d'in-
fluence } s'ils sont revenus à moi , s'ils ont
été touchés de mon repentir, leurs prières
imploreront la miséricorde divine en ma
faveur , et leurs prières seront écoutées , je
n'en veux point d'autres : cet ange, ajoutâ-
t-elle en montrant Delphine , cet ange que
j'ai offensé, intercédera pour moi auprès
de l'Ètre-Suprême ; retirez-vous mainte-
nant , monsieur , votre ministère est fini ,
quand vous navez pas convaincu 3 si vous
© E L P H I N E. 283
vouliez employer tout autre moyen pour
parvenir à votre but 5 vous ne vous mon-
treriez pas cligne de la sainteté de votre
mission.
— Dès que mad. de Vernon eut fini de
parler, le prêtre se mit à genoux, et bai-
sant la croix qu'il portait sur sa poitrine f
il dit avec un ton solennel qui me parut
dur et affecté : — Malheur à l'homme qui
veut sonder les voies du Christ et mécon-
naître son autorité ! malheur à lui ! s'il
meurt dans l'impénitence finale. — Et fai-
sant signe à Matilde de le suivre , ils s'é-
loignèrent tous les deux dans le plus pro*
fond silence.
Soit que mad. de Mondoville voulut re-
tenir le prêtre , pour le ramener auprès de
sa mère, lorsqu'elle n'aurait plus la force
de s'y opposer; soit qu'elle crût que le
service divin qu'on ferait pour madame de
Vernon pendant qu'elle vivait encore f
serait plus efficace, elle s'enferma dans
son appartement pour dire des prières
avec son confesseur , et quelques domes-
tiques attachés aux mêmes opinions qu'elle:
ainsi donc elle s'éloigna de sa mère
Tome IL i3
29O DELPHINE.
dans ses derniers momens , et ne lui ren-
dit point les soins qu'elle lui devait. Un
bizarre mélange de superstition, d'opi—
niâtretë , d'amour mal entendu du devoir ,
se combinait dans son âme avec une vé-
ritable affection pour sa mère 5 mais une
affection dont les preuves amères et cruel-
les faisaient souffrir toutes les deux.
Quoi qu'il en soit , c'est à cette singulière
absence de la chambre de madame de
Yernon, que Matilde a du dé n'être pas
témoin d'une scène qui l'aurait pour ja-
mais privée du repos et du bonheur.
Lorsque mad. de Mondoville et le confes-
seur furent éloignés . l'effort que mad. de
Vernon avait fait, l'émotion qu'elle avait
éprouvée , lui causèrent un vomissement
de sang si terrible , qu'elle perdit tout-à-
fait connaissance dans les bras de madame
d'Albémar. Nos soins la rappelèrent en-
core à la vie, mais Delphine profondément
effrayée de cet accident , que nous avions
cru le dernier, était à genoux devant la
chaise longue de mad. de Yernon , le vi-
sage penché sur ses deux mains pour es-
sayer de les réchauffer; ses beaux cheveux
D E L P II I N E. 2
9l
blonds, sYtant détachés, tombaient efl
désordre Dans ce moment, j'entendis
ouvrir deux portes avec une violence re-
marquable dans une maison où les plus
grandes précautions étaient prises, con-
tre le moindre bruit qui put agiter madame
de Ver non. I n pas précipite frappe mon
oreille , je me lève et je vois entrer Léonce
une lettre à la main ( c'était celle de ma-
dame de Yernon , qui contenait l'aveu de
sa conduite). Il ('tait tremblant de colère,
pâle de froid , tout son extérieur annon-
çait qu'il venait de faire un long voyage :
en effet, depuis sept jours et sept nuits,
par les glaces de l'hiver , il était venu <i<
Madrid sans s'arrêter un moment; il était
entré dans la maison de madame de Ver-
non sans parler à personne, et comme
enivré d'agitations et de souffrances phy-
siques et morales.
Delphine tourna la tète, jetta un cri en
voyant Léonce, et tendit les bras vers
lui sans savoir ce qu'elle taisait 5 ce mou—
vemeni et l'altération des traits de Del-
phine achevèrent dedéranger presque en-
tièrement la raison de Le'i el pie-
%gZ BELPHINE.
liant vivement le bras de Delphine comme
pour l'entraîner : — Que faites— vous , s'é-
cria-t-il , en s'adressant à mad. de Yernon ,
( dont il ne pouvait voir le visage , parce
qu'un rideau à demi tiré devant sa chaise
longue la cachait ) , que faites— vous de
cette pauvre infortunée î qu'elle nouvelle
perfidie employez— vous contre elle ? Cette
lettre que vous m'avez adressée en Espa-
gne , le courrier qui la portait me Ta remise
comme j'arrivais , comme je venais m'éclair-
cir enfin du doute affreux que le silence
cle Delphine et la lettre d'un ami faisaient
peser sur moi : la voilà cette lettre , elle
contient le récit de vos barbares menson-
ges. Je ne devais , disiez-vous , la recevoir
qu'après le départ de Delphine} était— ce
encore une ruse pour empêcher mon re-
tour ici, pour faire tomber dans quel-
que piège en mon absence la malheureuse
Delphine ? — Léonce , dit madame d'Albé-
mar , que vous êtes injuste et cruel! mad.
de Vernon est mourante, ne le savez-vous
donc pas f — Mourante ! répéta Léonce ,
non je ne le crois pas , le feint— elle pour
-Tous attendrir ? vous laisserez— vous en—
DELPHINE. 2(j5
eore tromper par sa détestable adresse ?
Quoi Delphine ! vous m'aviez écrit que je
devais en croire mad. de Yernon , et elle
s'est servie de cette preuve même de votre
confiance , pour me convaincre que vous
aimiez M. de Serbellane, tandis que,victime
généreuse, vous vous étiez sacrifiée à la ré-
putation de mad. d'Ervins ! et vous Del-
phine, et vous qui me jugiez instruit de la
vérité, vous avez dû penser que j'étais le
plus faible, le plus ingrat, le pins insensi-
ble des hommes* que je vous blâmais de
vos vertus , que je vous abandonnais à cause
de vos malheurs. J'ai des défauts , on s'en
est servi pour donner quelque vraisem-
blance à la conduite la plus cruelle, envers
l'être le plus aimable et le plus doux. Ce
n'est pas tout encore : un obstacle de for-
tune me séparait de Matilde, cet obstacle
est levé par Delphine , l'exemple d'une
générosité sans bornes, la victime d'une
ingratitude sans pudeur. On me laisse
ignorer ce service, on la punit de Pavoir
rendu; tout est mystère autour de moi
je suis enlacé de mensonges , et quand
j'apprends que je suis aimé , que je l ai
2Q4 DELPHINE.
toujours été ( dit— il avec un son de voix
qui déchirait le cœur ) , je suis lié, lié pour
jamais ! je la vois cet objet de mon amour ,
de mon éternel amour , elle tend les bras
vers soft malheureux ami , tout son visage
porte l'empreinte de la douleur , et je ne
puis rien pour elle, et je l'ai repoussée
quand elle se donnait à moi, quand elle ver-
sait peut-être des larmes amères sur ma
perte , et c'est vous , répeta-t— il en interpel-
lant mad. de Vernon, c'est vous ! ... —
L'inexprimable angoisse de cette mal-
heureuse femme me faisait une pitié pro-
fonde , Delphine qui en souffrait plus en-
core que moi, s'écria : — Léonce , arrêtez ! '
arrêtez ! un accident funeste l'a mise an
bord de la tombe :y si vous saviez depuis
ce temps , par combien de regrets ion— ■
chans et sincères , elle a taché de répa-
rer la faute que 1" amour maternel Pavait
entraînée à commettre! — Elle sera bien
punie, s'écria Léonce, si c'est sa fille
qu'elle a voulu servir , elle se reprochera
son malheur comme le mien. Rompez ,
femme perfide, dit-il à mad. de Vernon,
rompez le lien que vous avez tissu de faus—
DELPHINE. 2Cp
setcs} rendez-moi ce jour, le matin de
ce jour où je n'avais pas entendu votre
langage trompeur, où jetais libre encore
d'épouser Delphine, rendez — le moi. —
Oli ! Léonce, répondit madame de Ver—
non , ne me poursuivez pas jusques dans la
mort, acceptez mon repentir, — Rêver
nez à vous-même, interrompit Delphine
en s'adressant à Léonce, voyez Fêta!
de cette infortunée, pourriez— vous rire
inaccessible à la pitié ? — Pour qui, de la
pitié P reprit-il avec un égarement farou-
che , pour qui ? pour elle , ah ! s'il est vrai
qu'elle se meurt, faites que le Ciel m'ac-
corde de changer de sort avec elle, que
je sois sur ce lit de douleur regretté par
Delphine, et quelle porte à ma place les
liens de 1er dont elle m'a chargé ; qu'elle
acquitte cette longue destinée de peines
à laquelle sa dissimulation profonde m'a
condanui;'. — Barbare , s'écria ] Delphine ,
que faut-il pour vous attendrir, pour ob-
tenir de vous un doux mot qui console les
derniers momens de [a pauvre Sophie P et
moi doue aussi. n"ai-je passouffertP depuis
que j'ai perdu fespoir d'être unie à vous, un
ZOfi BILPHIKE.
jour s'est-il passé sans que j'aie détesté îa
vie ? je vous demande au nom de mes
pleurs — Au nom de vos malheurs
qu'elle a causés, interrompit Léonce, que
me demandez—vous ? —
Delphine allait répondre, mad. de Ver-
non se levant presque comme une om-
bre du fond du cercueil , et s'appuyant
sur moi , fit signe à Delphine de la laisser
parler. Comme elle s'avançait soutenue de
mon bras , elle sortit de renfoncement
dans lequel était placé sa chaise longue,
et le jour édairant toute sa personne y
Léonce fut frappé de son état, qu'il n'avait
pu juger encore : ce spectacle abattit tout-
à-coup sa fureur , il soupira , baissa les yeux,
et je vis , même avant que mad. de Yernon
se fût fait entendre , combien toute la dis-
position de son âme était changée.
— Delphine , dit alors madame de Ver-
non j ne demandez pas à Léonce un par-
don qu'il ne peut m'accorder, puisque
tout son cœur le désavoue. J'ai peut-être
mérité le supplice qu'il me fait éprouver \
vous aviez , chère Delphine , répandu trop
de douceur sur la fin de ma vie, }e n'étais
DELPHINE. 297
pas assez punie • mais obtenez seulement
qu'il me jure de ne pas faire le malheur
de Matilde , que mes fautes soient ense-
velies avec moi, que leurs suites funestes
ne poursuivent pas ma mémoire * obtenez
de lui qu'il cache à Matilde l'histoire de
son mariage , et de ses sentimens pour
vous. — A qui voulez-vous, répondit
Léonce , dont l'indignation avait fait place
au plus profond accablement, à qui vou-
lez-vous que je promette du bonheur ?
hélas î je n ai , je ne puis répandre autour
de moi que de la douleur. — Si vous me
refusez aussi cette prière, répondit mad„
de Yernon , ce sera trop de dureté pour
moi , oui , trop en vérité. — Je la sentis
défaillir entre mes bras, et je me hâtai de
la replacer sur son sopha.
Delphine animée par un mouvement gé-
néreux, qui relevait au— dessus même de
son amour pour Léonce , s'approcha de
mad. de Yernon , et lui dit avec une voix
solennelle, avec un accent inspire : —
Oui, c'est trop, pauvre créature! et ce
cruel , insensible à nos prières, n'est poini
auprès de toi riiiterpjrète de la justice du
IL ^y
a^8 DELPHINE.
Ciel. Je te prends sous ma protection ; s'il
t'injurie, c est moi qu il offensera , s'il ne
prononce pas à tes pieds les paroles qui
font du bien à lame , c'est mon cœur qu'il
aliénera : tu lui demandes de respecter le
bonheur de ta fille , hé bien î je réponds
moi de ce bonheur , il me sera sacré , je
le jure à sa mère expirante, et si Léonce
veut conserver mon estime , et ce souve-
nir d'amour j qui nous est cher encore
au milieu de nos regrets, s'il le veut, il
ne troublera point le repos de Ma tilde , il
naltérera jamais le respect qu'elle doit à
la mémoire de sa mère. Femme trop mal—
heureuse! dont Léonce na point craint
de déchirer le cœur, je me rends garant
de raccomplissement de vos souhaits ,
écoutez-moi de grâce , n'écoutez plus
que moi seule. — Oui , dit madame de
Yernon, d'une voix à peine intelligible,
je t'endends , Delphine, je te bénis, la bé-
nédiction des morts est toujours sainte 1
reçois-la, viens près de moi —
Flic posa sa tête sur l'épaule de Delphine;
Léonce, en voyant ce spectacle, tombe à
genoux aux pieds du lit de madame de
DELPHIXE. 2<JQ
Yemon ., et s'écrie : — Oui , Je suis un mi-
sérable furieux , oui Delphine est un >'•
pardonnez-moi , pour qu'elle me part-
donne^ pardonnez— moi le mal que j'ai pu
vous faire. — Entendefc-vous . Sophie, dit
madame d'Albémar à madame de A ernon,
qui ne répondait plus rien à Léonce } en-
tendez— vous, son injustice est déjà pass
il revient à vous. — Oui , répondit Léonce-,
il revient à vous, et peut-être il \a mou-
rir — En effet, tant d'agitations, un
voyage si long au milieu de l'hiver et sans
aucun repos, l'avaient jeté dans un tel
état, qu'il tomba sans connaissance devant
nous.
Jugez de mon effroi , jugez de ce qu <-
prouvait Delphine! les mains déjà glacées
de mad. de Vernon retenaient les siennes ,
elle ne pouvait s'en éloigner, et cepen-
dant, elle voyait devant elle Léonce,
étendu comme sans 1 ie sur le plancher.
Mad. de V ernon au milieu des côm
de t'agonie . saisit encore une fois ta main.
de Delphine ai ant que d'expirer : Delpl
dans \u\ état impossible a dépeindre, sou-
tenait dans ses bras le corps de son
300 DELPHINE.
et me repétait les jeux fixés sur Léonce r
— - Mad.de Lebensei 5 juste Ciel ! vit-il en-
core ? » dites— le moi — À mes cris
madamede Mondoville arriva précipitam-
ment; sa mère ne vivait plus, et son mari
qu elle croyait en Espagne , était sans con-
naissance devant ses yeux. Elle attribua
son état au saisissement causé par la mort
de sa mère ; et profondément touchée de
le voir ainsi , elle montra pour le secourir
une présence d'esprit, et une sensibilité
qui pouvaient intéresser à elle.
On transporta Léonce dans une autre
chambre , Delphine était restée pendant
ce temps immobile, et dans t égarement,
Son amie qui n était plus reposait toujours
sur son sein , elle m'interrogeait des yeux
sur ce que je pensais de Fétat de Léonce j
je l'assurai qu'il serait bientôt rétabli , et
que l'émotion et la fatigue avaient seules
causé Faccident quil venait d'éprouver»
Mad. de MondoviUe rentra dans ce moment
avec ses prêtres , et tout F appareil de la
mort. Delphine comprit alors que mad. de
Yernon avait cessé de vivre , et plaçant
doucement sur son Ht cette femme à la fois
DELPHINE. 301
intéressante et coupable , elle se mit à ge-
noux devant elle, baisa sa main avec atten-
drissement et respect, et s'éloignant, elle
se laissa ramener par moi dans sa maison,
sans rien dire.
Je l'ai fait mettre au lit, parce qu'elle
avait une fièvre très-fbrte. Nous avons en-
voyé plusieurs fois savoir des nouvelles de*
Léonce, il est revenu de son évanouisse-
ment assez malade, mais sans danger. M.
Barton qui, par un beureux hasard , était
arrivé hier au soir, est venu pour voir Del-
phine ce matin } elle était si agitée, qu'il
n'eût pas été prudent de la laisser s'entrete-
nir avec lui. Il m'a dit seulement qu'ayant
obtenu de madame d'ÀIbémar , de ne pas
écrire à Léonce, de peur de l'irriter con-
tre sa belle-mère, il avait cru ceoendant
devoir dire quelques mots pour le calmer,
dans une lettre qu'il lui avait adressée ;
mais l'obscurité même de cette lettre . et le
silence de Delphine, avaient jeté Léonce
dans une si violente incertitude, qu il était
parti d'Espagne à l'instant même, se flat-
tant d'arriver à Paris avant le départ de
mad. d'AIbémar pour le Lau^uedoc.
302 DELPHINE.
M. Barton ne m'a point cache qu'il
était inquiet des resolutions de Léonce ; il
reçoit les soins de mad. de Mondovilie avec
douceur, mais quand il est seul avec M.
Barton, il paraît invariablement décide à
passer sa vie avec mad. d'Albemar : sa pas-
sion pour elle est maintenant portée a un
tel excès 5 qu'il semble impossible de la
contenir. M. Barton n'espère que dans le
courage et la vertu de madame d'Albemar.
Il croit qu'elle doit se refuser à revoir
Léonce, et suivre son projet de retourner
vers vous } c'est aussi la détermination de
Delphine, je n'en puis douter, car je F ai
entendue répéter tout bas , quand elle se
croyait seule , Nbn je ne dois pas le revoir^
je l'aime trop , il m'aime aussi , non , je ne
le dois pas , il faut partir.
Cependant, que vont devenir Léonce et
Delphine ? avec leurs sentimens , et dans
leur situation, comment vivre ni séparés ni
réunis ï Mon mari est venu me rejoindre,
il m'a rendu le courage qui m'abandon-
nait. Il dit qu'il veut essayer d'offrir des
consolations à madame d'Albemar : mais
quel bien lui-même , le plus éclairé , le
DELPHINE. 3()3
plus spirituel tics hommes, quel bien peut-
il lui faire ? votre parfaite amitié, made-
moiselle, vous fera-t-elle découvrir des
consolations que je cherche en vain ? Je
crois à l'énergie du caractère de madame
oVAlbémar, à la sévérité de ses principes ,
mais ce qui n'est, halas! que trop certain^
c'est qu'il n'existe aucune résolution, qui
puisse désormais concilier son bonheur et
ses devoirs.
Agréez , mademoiselle , l'hommage de
mes sentimens pour vous.
Elise de Lebensei.
FIN DU SECOND VOLUME.
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